vignette|upright=1.5|Ghettos dans la Pologne occupée (repérés par des étoiles rouges/or). Łódź est à environ au sud-ouest de Varsovie, à proximité (au sud) de l'endroit où, au cours de puis au cours de , va fonctionner le camp d'extermination de Chełmno. vignette|upright=1.0|Plan du ghetto.

Le ghetto de Łódź, en allemand , aussi appelé par les nazis , en hébreu , en yiddish , est le premier grand ghetto institué par les nazis, à partir d' (le ghetto de Varsovie est institué en ), dans le Reichsgau Wartheland, pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est aussi le second plus grand ghetto établi par les nazis lors de la Shoah en Pologne. Conçu à l'origine pour être un point de rassemblement temporaire des Juifs, le ghetto de Łódź fut transformé en un centre industriel important, approvisionnant l'Allemagne nazie et la Wehrmacht en fournitures et équipements. En dépit de la déportation de dizaines de milliers de Juifs dans le centre d'extermination de Chełmno à partir de 1941, sa remarquable productivité lui permit de subsister jusqu'en , date à laquelle la population restante fut déportée à Auschwitz. Le ghetto de Łódź fut ainsi le dernier ghetto de Pologne à être liquidé.

Création et développement du ghetto vignette|Passerelle de bois au-dessus de la rue Zgierska.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Łódź est la seconde ville de Pologne. C'est un grand centre industriel qui s'est développé au grâce aux activités textiles. Lorsque la Wehrmacht occupe Łódź en , la ville compte , dont . Ceux-ci vivent dans les mêmes quartiers que les Allemands de souche. Łódź est directement incorporé au Wartheland et rebaptisé Litzmannstadt. À ce titre, un processus d'aryanisation est mis en œuvre. Les urbanistes nazis, outre un ghetto juif, veulent créer des quartiers allemands et polonais séparés. Entre et , de la ville changent d'adresseRaul Hilberg, La destruction des juifs d'Europe, Tome 1, .

La création du ghetto se fait par étapes successives. La première trace de la création d'un ghetto se trouve dans un ordre daté du qui évoque un point de rassemblement temporaire des juifs locaux, destiné à faciliter leur déportation : la déportation devait être terminée pour le et la ville Judenrein (« nettoyée de ses juifs ») à cette date. , le Regierungpräsident de la région charge une « équipe opérationnelle » de cette tâche. Cette équipe qu'il dirige comprend le docteur Moser, responsable des affaires courantes, des membres du parti nazi, de l'administration de la ville, de la police de sécurité et des SS Totenkopf, des membres de la chambre de commerce et de l'industrie de la ville et du bureau des finances de l'agglomération. Les préparatifs sont secrets. Les juifs ne doivent pas être au courant pour ne pas mettre leurs biens à l'abriRaul Hilberg, T. 1 . À cet effet, les biens des juifs polonais ont été mis sous séquestre dès Raul Hilberg, T. 1 .

Cet ordre marque le point de départ d'une longue série de mesures anti-juives et anti-polonaises. Les Juifs sont dépossédés de leurs biens et entreprises, et contraints de porter l'étoile jaune. De nombreux Juifs, notamment les intellectuels et dirigeants politiques, fuient à l'est, dans la zone polonaise sous occupation soviétique. Le , les Juifs ont l'ordre de se concentrer dans quelques rues de la vieille ville et dans trois quartiers délabrés (Miasto, Baluty et Marysin), zone qui préfigure le futur ghetto. Cette zone abrite déjà auxquels s'ajoutent venus des autres quartiers et des faubourgs de ŁódźRaul Hilberg, , les conjoints polonais des couples mixtes, les Mischlinge et même des Juifs soviétiquesRaul Hilberg, T. 1 . Un pogrom soutenu par les nazis a lieu le et fait de nombreuses victimes, accélérant le regroupement des survivants. Les transferts sont achevés le . Dès le , ils n'ont plus le droit de quitter le ghettoRaul Hilberg, T. 1 . À l'intérieur, ils doivent rester chez eux de sept heures du soir à sept heures du matin. Des consignes sont données pour interdire toute relation commerciale entre Juifs et non Juifs sous peine de sanctions sévères. Deux mois plus tard, des clôtures de bois et de fil de fer barbelé sont érigées autour de la zone pour la couper du reste de la ville. Elles sont gardées par des patrouilles de la police régulière. La Kripo, la police criminelle se charge des affaires de droit commun à l'intérieur du ghetto. 250px|thumbnail|right|Les polices allemande et juive gardent une des entrées du ghetto de Łódź

Cependant le ghetto était pensé comme provisoire. En effet, la population juive devait être expulsée vers le Gouvernement général. Mais, conscient de l'impossibilité de recevoir autant de Juifs, le gouverneur général Hans Frank s'oppose avec succès à la déportation des Juifs sur son territoire.

Le bureau de l'administration centrale Est a promis 25 millions de marks de subventions à condition que les confiscations en rapportent le quadruple et que le ghetto soit évacué en . Or les Juifs Polonais sont nombreux mais bien plus pauvres que les Juifs Allemands. Les espérances du bureau de l'administration centrale de l'Est sont donc déçues. Le Ministerialdirektor Hedding, responsable de l'impôt sur le revenu assure que la confiscation des biens juifs et leur travail ne couvrirait que 20 % de leur coût pour le ReichRaul Hilberg, Tome 1, . En plusieurs réunions se tiennent pour essayer de trouver une solution afin de faire payer aux Juifs le peu qu'ils reçoivent. Le directeur de la Banque centrale allemande se plaignait en effet que le ghetto de Łódź coûtait un million de reichmarks par moisRaul Hilberg, Tome 1, . Très vite, les autorités du ghetto décident de tirer des revenus des Juifs en exploitant leur force de travail.

En , venus du Reich arrivent dans le ghetto : de Vienne, de Berlin, de Cologne, de Francfort, de Hambourg, de Düsseldorf et 500 du Luxembourg, plus un nombre indéterminé de TziganesRaul Hilberg, Tome 1, .

À l'automne 1941, Himmler ordonne la déportation de plus de 5000 sinté et lalleri (ethnies tsiganes) au ghetto.

L'enfermement s'accompagne d'adaptations dans la bureaucratie nazie et du renforcement de la bureaucratie juive. Côté allemand, un Bureau de l'alimentation et de l'économie du Ghetto, bientôt rebaptisé Administration du Ghetto de Litzmannstadt prend en charge les affaires du ghettoRaul Hilberg, Tome 1, . Il compte 198 employés en avec à sa tête Arthur Greiser, du WarthelandRaul Hilberg, Tome 1, . À l'intérieur du ghetto, une force de police juive est créée pour empêcher les évasions, entre autres. La loi autorise le tir à vue sur tout Juif à l'extérieur du ghetto.

Chaim Rumkowski et le conseil juif L'enfermement des Juifs dans le ghetto permet aux Allemands de réduire leurs propres effectifs puisque l'administration des Juifs est confiée aux Juifs eux-mêmes. Mais le ghetto reste contrôlé par l’administration allemande, la Gettoverwaltung.

Le « dictateur du Ghetto » 250px|thumb|Chaim Rumkowski

Pour organiser le quotidien et maintenir l'ordre à l'intérieur du ghetto, les Allemands établissent un conseil juif, ou Judenrat. Le Judenälteste, ou chef du Judenrat, Chaim Rumkowski, est aujourd'hui encore une des figures les plus controverséesvoir le roman de Steve Sem-Sandberg. de l'histoire de la Shoah. Il s'est fait connaître comme dirigeant d’un orphelinat juif et comme membre du conseil communautaire avant guerre. Il est persuadé qu'il existe une marge de manœuvre qui lui permettrait de préserver un minimum de conditions d’existence correctes pour ses coreligionnaires, tout en se conformant aux injonctions naziesÉtienne Jaudel, La malédiction du pouvoir : L'histoire tragique de Modechaï Chaïm Rumkowski, président du conseil juif du ghetto de Lodz, Michel Houdiard Éditeur, 2005, présentation en ligne.. Appelé par dérision le « roi Chaim » ou le « dictateur du ghetto », il reçoit des pouvoirs discrétionnaires du gouvernement nazi qui l'autorise à « prendre toutes les mesures nécessaires » pour maintenir l'ordre dans le ghetto. Il fait imprimer des timbres à son effigie, prononce des discours avec des expressions comme « mes enfants », « mes juifs » ou encore « mes usines »Raul Hilberg, t1, . Autour de lui, s'organise un culte sinistre et grotesque. Rumkowski savoure les louanges dithyrambiques et les innombrables séances d’hommages dont il est l’objet.

Rendant compte directement au responsable nazi Hans Biebow, Rumkowski adopte un comportement autocratique pour transformer le ghetto en un énorme complexe industriel produisant des biens à destination de l'Allemagne. Convaincu que la productivité des Juifs garantira leur survie, il oblige la population à travailler 12 heures par jour dans des conditions atroces, à la fabrication de vêtements, d'objets en bois et en métal et d'équipements électriques pour l'armée allemande. En 1943, 95 % de la population adulte était employée dans 117 ressorts (ateliers), que Rumkowski vante auprès du maire de Łódź en parlant de « mine d'or ». Grâce à cette productivité, le ghetto de Łódź réussit à survivre alors que les autres ghettos de Pologne ont été liquidés depuis longtemps. Pour assurer la survie de la communauté, il n'hésite pas à sacrifier des improductifs, des malades, des enfants aux quotas des déportations, se muant ainsi en un élément actif du système d’exploitation et d'extermination nazi, dont il sera lui-même victime : lors de la liquidation finale du ghetto, il est envoyé directement dans la chambre à gaz dès son arrivée à Auschwitz.

Sous la direction de Rumkowski, une certaine égalité de traitement s'établit entre les Juifs du ghetto. La nourriture est distribuée équitablement à tous et, curieusement, des activités éducatives et culturelles se développent dans la clandestinité. Cependant, les conditions de vie sont cruelles. La famine guette et les maladies se répandent, alimentant l'aigreur contre Rumkowski et conduisant même à une série de grèves. Rumkowski s'appuie sur la police juive pour réprimer les ouvriers mécontents, mais une fois au moins la police allemande est appelée à la rescousse. Les grèves apparaissent souvent lors de mesures de réduction des rations alimentaires.

Le Judenrat À l'origine, le Judenrat doit servir d'intermédiaire entre les Allemands et la population du ghetto. Il doit recruter la main d'œuvre pour les nazis et s'occuper de l'assistance communautaire. De fait, le président du Judenrat et ses adjoints deviennent une véritable administration municipale. La conséquence en est la forte augmentation de la bureaucratie juiveRaul Hilberg, T. 1, . Elle comprend une administration centrale, un service d'enregistrement et d'archives, un commandement de la police juive qui dirige quatre commissariats, des sapeurs pompiers, un bureau de poste principal et un secondaire, une division du logement, une division financière, une division de l'économie, une division agricole, une division de l'éducation, un bureau central de la main d'œuvre, une division des travaux publics, une division de l'approvisionnement, une division de l'assistance publique et une division de la santé publiqueRaul Hilberg, T. 1, à 416. À Łódź, le Judenrat administre directement le commerce et les industriesRaul Hilberg, T. 1, . L'administration du Judenrat a donc une fonction de survie mais elle collabore aussi à la destruction des juifs en fournissant aux nazis le personnel qu'ils exigent pour le travail forcé et en maintenant l'ordre dans le ghetto. Au ghetto de Łódź le service juridique est même incorporé à la police dont les effectifs atteignent 850 hommes en Raul Hilberg, T. 1, .

La vie dans le ghetto Des conditions de vie difficiles La scission entre habitants du ghetto et personnes de l'extérieur est quasi totale. Seules quelques lignes téléphoniques, quelques liaisons bancaires et un bureau de poste sont maintenus. Le ghetto est donc une véritable prison.