vignette|350px|Adolf Hitler et Joseph Goebbels visitent les studios de la UFA, en 1935.
La période du cinéma sous le Troisième Reich est l'histoire du cinéma allemand entre 1933 et 1945. Ce cinéma est marqué d'abord par une « aryanisation » radicale, c'est-à-dire l'éloignement des artistes juifs, ainsi que par l'étatisation progressive des structures artistiques et par des orientations politiques marquées. Il fait suite à la période plus diversifiée artistiquement parlant du cinéma sous la République de Weimar, que d'aucuns ont qualifiée d'« âge d'or du cinéma allemand ». Néanmoins, contrairement à une idée répandue, les films de propagande ne représentent qu'une infime partie des métrages réalisés sous le régime nazi. Joseph Goebbels, ministre de la Propagande et de l'Éducation du peuple, qui a sous sa tutelle l'industrie cinématographique allemande, la mène certes d'une main de fer, notamment en imposant ses choix dans diverses scénarios ou pour un acteur ou une actrice en particulier. Mais il a compris, dès 1933, que le public se désintéresse des films marqués idéologiquement. Ainsi, les films réalisés sous le Troisième Reich ne seront pas des odes au régime, mais la plupart du temps des divertissements ou des films historiques, parfois et discrètement marqués d'anglophobie et d'antisémitisme. Par ailleurs, la mise au pas du cinéma allemand a affaibli son potentiel de modernité « internationale ». L’histoire du cinéma n’a pas vraiment retenue les noms des réalisateurs des films tournés sous Goebbels en dehors de Leni Riefenstahl, Veit Harlan ou Pabst qui restent aujourd'hui encore auréolés de prestige.
Les thèmes traités dans les longs métrages nazis changent au gré de la situation géopolitique de l'Allemagne. Ainsi, Le Juif Süss, réalisé par Veit Harlan en 1940 obtient un grand succès et est considéré comme emblématique de l'incursion nazie et antisémite dans le cinéma allemand. Réalisé en 1944, Kolberg, en s'inspirant d'un évènement historique des guerres napoléoniennes, vise à redonner espoir et combativité au peuple alors que la Seconde Guerre mondiale est quasiment perdue pour l'Allemagne. Entre 1933 et 1945, le cinéma allemand est le deuxième cinéma du monde quant au nombre de films produits, qui sont diffusés progressivement dans toute l'Europe occupée. Il bénéficie de la renommée de certains créateurs, comme la réalisatrice Leni Riefenstahl, ou de certains progrès techniques (La Belle Diplomate est le premier long-métrage allemand tourné en couleurs, sur pellicule Agfacolor).
Histoire Un cinéma amputé de talents exilés vignette|L’actrice Elisabeth Bergner. Autrichienne et juive, elle émigre en 1938 après l’Anschluss. En 1933, dès l'arrivée au pouvoir des nazis, le style de la production change rapidement. Plus d'un millier de personnes travaillant dans les métiers du cinéma choisissent l'émigration ou y sont contraintes. Le cinéma allemand, qui a tenu tête à l'industrie hollywoodienne jusqu'à l'avènement du cinéma parlant, se voit privé de grandes personnalités parties à l'étranger, dont les réalisateurs Fritz Lang, Robert Wiene, Henrik Galeen ou, plus tard, Detlef Sierck (le futur Douglas Sirk), le chef opérateur Eugen Schüfftan et les acteurs Fritz Kortner, Peter Lorre, Conrad Veidt ou, plus tard, les actrices Brigitte Helm et Elisabeth Bergner. En raison de la politique d’aryanisation du cinéma menée par le régime nazi, les Juifs ne peuvent plus exercer leur métier en Allemagne. La loi du interdit aux Allemands qui ne sont pas de « pure souche », de travailler dans le cinémaNathalie de Voghelae, Le Cinéma allemand sous Hitler, L’Harmattan, 2001, page 99. Le régime nazi fit néanmoins une exception pour le réalisateur et acteur Reinhold Schünzel qui, en raison de sa popularité, put travailler en Allemagne jusqu'en 1937. On peut également citer le cas de Hans Hinrich qui obtint l'autorisation de travailler sous le Troisième Reich et qui finit néanmoins par quitter l'Allemagne pour l'Italie. et des valeurs montantes du cinéma allemand, comme Kurt Bernhardt, Robert Siodmak ou Max Ophüls, sont ainsi contraintes à l'exil. Certains artistes n'ayant pu fuir seront, comme Kurt Gerron, tués dans les camps de concentration.
Une passion du Führer Passionné de cinéma, Adolf Hitler regardait régulièrement des films (parfois trois dans la même soirée), imposait à ses invités après un dîner officiel le visionnage d'un film et pouvait même annuler des réunions pour cela. Il a vu au moins une vingtaine de fois le Siegfried de Fritz Lang, qu'il avait même envisagé de nommer à la direction de l'industrie cinématographique allemande, malgré ses origines partiellement juives. Bien que ces films étaient boycottés officiellement par l'Allemagne nazie à partir de 1935, il se plaisait à regarder des dessins animés américains comme Blanche-Neige et les Sept Nains ou des Mickey MouseHugo-Pierre Gausserand, « Un historien allemand révèle que Hitler était fou de cinéma », lefigaro.fr, 5 décembre 2015..
Ralliement et organisation Joseph Goebbels s'intéresse très tôt au potentiel du cinéma comme instrument de propagande. Adolf Hitler et lui-même sont par ailleurs des cinéphilesNathalie de Voghelae, Le Cinéma allemand sous Hitler, L’Harmattan, 2001, page 49. Il propose à Fritz Lang, dont il admire certains films (Les Nibelungen, Metropolis) un poste dans la Internationale Filmkammer, IFK (Camera internazionale del film/Bureau international du cinéma). Fritz Lang — dont la mère était d'origine juive — refuse et s'exile en France avant de rejoindre les États-Unis. Goebbels peut néanmoins compter sur la collaboration de quelques pionniers du cinéma allemand comme Carl Froelich, Carl Hoffmann, Peter Ostermayr, Paul Wegener ou Walter Ruttmann, mais aussi de techniciens importants de la période expressionniste comme Fritz Arno Wagner, Günther Rittau, Otto Hunte, Walter Reimann, Walter Röhrig ou Hermann Warm. De grands acteurs de l'époque du cinéma muet et des débuts du parlant, par conviction ou par opportunisme, travaillent aussi pour une industrie cinématographique allemande désormais contrôlée par le pouvoir nazi : Alfred Abel, Lil Dagover, Gustav Fröhlich, Gustaf Gründgens, Emil Jannings, Rudolf Klein-Rogge ou Werner Krauss. Certaines personnalités du cinéma allemand qui professaient des idées de gauche sous la République de Weimar se rallient au régime nazi comme les réalisateurs Phil Jutzi et, plus tard, Werner Hochbaum ou s'en accommodent à l'image de l'acteur Heinrich George ou des réalisateurs Erich Engel, Gerhard Lamprecht et même Georg Wilhelm Pabst, après son retour en Allemagne en 1939.
La loi nationale-socialiste sur le cinéma est votée le . Tous les scénarios sont contrôlés par un Reichsfilmdramaturg (censeur cinématographique du Reich) afin de vérifier leur conformité avec la doctrine nazie. Une fois le film terminé, il est soumis à un comité de censure issu du ministère de la Propagande. Cette procédure de contrôle s'applique également aux films étrangers et, à partir de l’ordonnance du , pour les films réalisés avant 1933 (ceux-ci doivent être examinés jusqu’au , courant le risque de perdre leur visa d’exploitation). Les films censurés n'entrent officiellement pas dans le cadre des trois mentions (Prädikat) décernées par le ministère : Groupe I : film d’intérêt national Groupe II : film reconnu Groupe III : film recommandé aux jeunes Aussi, les films contraires à la volonté du gouvernement, adaptés d’ouvrages d’auteurs placés sur une liste noire (Z-Liste), ou bien réalisés et interprétés par des Juifs ou des acteurs ayant quitté l’Allemagne (à l’instar de Marlene Dietrich) sont interdits. Néanmoins, cette politique s’ancre dans une tradition plus ancienne : en 1929, une forme de censure existait déjà si les films n'entraient pas dans les Prätikat suivants : « artistique », « propre à la formation du peuple » ou « instructif ».
La Chambre de la culture du Reich, ainsi que sa subdivision de la Chambre du film du Reich (Reichsfilmkammer, la première chambre créée, dès 1933Nathalie de Voghelae, Le cinéma allemand sous Hitler, L’Harmattan, 2001, page 36.) est chargée de promouvoir l’art allemand selon les idéaux prônés par le NSDAP. En 1937, le président de cette Chambre est Oswald LehnienNathalie de Voghelae, Le Cinéma allemand sous Hitler, L’Harmattan, 2001, page 37..
Seconde Guerre mondiale Pendant la Guerre, la production cinématographique se partage entre des films de propagande comme Le Juif Süss (Jud Süß) de Veit Harlan (1940), des films de divertissement comme Ce diable de garçon (Die Feuerzangenbowle) de Helmut Weiss (1944) et des films à caractère historique se situant entre le divertissement et la propagande comme ceux consacrés à Frédéric le Grand (avec régulièrement Otto Gebühr dans le rôle principal). C'est au plus fort de la Guerre que les plus grosses productions allemandes sont tournées à l'exemple de La Ville dorée (1942), un Heimat-FilmAnne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales, Seuil, Points H296, rééd. 2001, p. 273., ou de Kolberg (1944) de Veit Harlan, ou encore le film en couleur Les Aventures fantastiques du baron Münchhausen de Josef von Báky. Les grandes fresques historiques ou les films de pure propagande comme Le Juif éternel (Der ewige Jude, 1940) ou Retour au foyer (Heimkehr, 1941) laissent parfois la place à des histoires d’amour, réalisées pour la première fois en couleur grâce à la technique allemande de l'Agfacolor (La Belle Diplomate de Georg Jacoby, 1941), ce qui permet au public d’échapper à la tristesse du quotidien et d'oublier l’horreur des bombardements. Goebbels déclare ainsi : .
Entre 1943 et 1944, au plus fort des bombardements alliés, le nombre de spectateurs dépasse pour la première fois le milliard, ce qui fait du cinéma allemand le deuxième au monde, après le cinéma américain. Les plus grands succès du cinéma allemand pendant la Guerre appartiennent au genre de la romance : Un grand amour de Rolf Hansen, 1942 – 8 millions de Reichsmark (RM) L'Épreuve du temps d'Eduard von Borsody, 1940 – 7,6 mio. de RM La Belle Diplomate de Georg Jacoby, 1941 – 7 mio. de RM Wiener Blut de Willi Forst, 1942 – 7 mio. de RM. Nathalie de Voghelae déclare en ce sens : Nathalie de Voghelae, Le Cinéma allemand sous Hitler, L’Harmattan, 2001, page 137..
Pendant la guerre, les acteurs, réalisateurs et le personnel technique sont exemptés du service militaire : ils sont classés « UK ». Néanmoins, leurs conditions vont de mal en pis : Fritz Schuch, qui réalise Une journée fabuleuse (Ein toller Tag) aux studios de Neubabelsberg déclare à propos de cette période : . Un rapport de la UFA établit en que 87 des 249 salles de cinéma du Deutsche Film Theater GmbH sont détruites ou inutilisables et qu'une grande partie des autres doivent changer d'emplacementNathalie de Voghelae, Le Cinéma allemand sous Hitler, L’Harmattan, 2001, page 138.. Malgré l'antagonisme l'opposant à Hermann Göring, grand mécène de théâtre, Joseph Goebbels met en place le difficile plan de reconversion de 270 théâtres et salles de spectacle en cinémas. Le public n'est néanmoins pas au rendez-vous, ne serait-ce que du fait de la place prise par la guerre dans la vie quotidienneNathalie de Voghelae, Le Cinéma allemand sous Hitler, L’Harmattan, 2001, page 139..
Propagande vignette|300px|Leni Riefenstahl avec son cameraman, pendant le tournage des Dieux du stade, en août 1936.
Grands films de propagande