Le soulèvement de Jeju, également connu en Corée du Sud sous l'évènement du à Jeju (), est une révolte sur l'île de Jeju, au sud de la Corée, entre le et le . En 1948, le gouvernement provisoire de l'armée américaine se retire pour transmettre le pouvoir à un président élu, le nationaliste et anticommuniste Syngman Rhee. Le soulèvement de Jeju et sa répression coûtent la vie à ou personnes sur une île qui compte, à l'époque, . L'intervention de l'armée sud-coréenne est particulièrement brutale, et cause la destruction de nombreux villages. Par réaction, elle suscite des rébellions dans la péninsule ainsi que la mutinerie de plusieurs centaines de soldats. La rébellion dure jusqu'en . Quelques combats isolés se produisent jusqu'en 1953.. Quarante mille résidents "Cheju, 1948. Un génocide commis par les États-Unis". Extrait d'une conférence du spécialiste de la Corée du Nord Bruce Cumings prononcée à Tokyo en mars 1998, reproduite dans l'édition d'avril 1998 du mensuel des Coréens du Japon The People's Korea de Jeju s'enfuient au Japon, et certains d'entre eux créent une « Jeju town » à Osaka.
Contexte Le , les Nations unies adoptent la résolution n° 112 qui appelle à la tenue d'élections sous la supervision de la commission des Nations unies. L'Union soviétique refuse de s'y conformer et interdit l'accès à la partie nord du pays à la commission. En conséquence, l'assemblée des Nations unies adopte une nouvelle résolution appelant à l'organisation d'élections dans les zones qui lui sont accessibles, c'est-à-dire, celles sous le contrôle du gouvernement militaire de l'armée américaine, l'USAMGIK. Ces élections se déroulent le . Dans la zone nord, le comité populaire provisoire organise des élections législatives le , les candidats soutenus par le gouvernement remportant 86,3 % des voix pour un taux de participation de 99,6 %. Elles sont aussi organisées clandestinement dans le sud.
Bouleversé par cette partition de la péninsule, le Parti du travail de Corée du Sud prévoit d'organiser des rassemblements le pour protester contre les élections du . L'arrestation de du parti ainsi que la mort de trois d'entre eux arrêtent ce mouvement.
Soulèvement Le à Jeju, la police tire sur des manifestants commémorant la lutte des Coréens contre l'occupant japonais. Outrés, les habitants attaquent 12 postes de police. Durant les combats, une centaine de policiers et de civils sont tués. Les rebelles brûlent également les centres électoraux pour les scrutins à venir et attaquent des politiques ainsi que leur famille. Ils émettent également un appel demandant à la population de se soulever contre le gouvernement militaire américain.
Cet appel du parti des travailleurs est accueilli favorablement par la population locale grâce au ressentiment envers le gouvernement et les forces de police soupçonnés d'avoir collaboré trop volontiers avec les Japonais. La lourde imposition des produits agricoles joua aussi un rôle.
Le gouvernement essaie de trouver un règlement rapide à cette insurrection et envoie 3000 soldats du de gendarmerie soutenir les forces de police. Cependant, le , plusieurs centaines de soldats se rebellent et fournissent un nombre important d'armes légères aux rebelles. Le gouvernement de Séoul envoie aussi une force paramilitaire issue de l'association de la jeunesse du nord-ouest qui est constituée de réfugiés anti-communistes venus du nord de la Corée. Des membres de ce groupement ont tué des habitants avant d'organiser un mariage forcé avec un membre de la famille afin qu'il puisse hériter des terres.
Peu après les élections, le , les rebelles tuent 35 policiers et extrémistes de droite. Le , la police arrête dans deux villages 169 habitants soupçonnés de soutenir l'insurrection. Au mois de juin, un rapport du colonel Rothwell H. Brown indique que ont été interrogées par l'armée. On y apprend qu'une armée démocratique du peuple a été créée en avril, qu'elle est composée de 4000 personnes mal armées puisque seule 400 d'entre elles ont une arme à feu. Le parti des travailleurs compte alors 60 à membres à Jeju répartis dans chaque village dans des comités populaires.
Brown enjoint d'intensifier les actions visant à couper la guérilla des villageois et à empêcher le ravitaillement des guérilleros et de continuer à interroger les prisonniers. 3000 personnes sont arrêtées entre le et la fin juillet.
Le lieutenant-général Kim Ik Ruhl, commandant des troupes sud-coréennes sur l'île mena les négociations avec les rebelles. Il rencontra plusieurs fois , un membre du parti des travailleurs mais ils n'aboutirent pas à un accord. Le gouvernement voulait une reddition complète tandis que les rebelles demandaient le désarmement de la police locale, la démission de tous les fonctionnaires de l'île, l'interdiction des groupes paramilitaires et la réunification de la péninsule. Le général Kim Ik Ruhl fut rappelé subitement à Séoul à cause de son approche conciliante et fut surpris de voir que son remplaçant organisait une offensive soutenue contre les rebelles à la fin de l'été. Le , le gouvernement militaire provisoire de l'armée américaine est dissous, Syngman Rhee devient le premier président de la république de Corée.
vignette|redresse|gauche|Des habitants de Jeju en attente d'exécution, fin 1948.
La guérilla avait créé des camps dans la montagne tandis que les forces gouvernementales tenaient les villes de la côte. Les communautés agricoles entre la côte et les collines formaient donc le champ de bataille principal. En , l'armée rebelle se composait d'environ et bien que beaucoup fussent mal armés, ils gagnèrent quelques petits combats face à l'armée. À la fin de l'automne, les rebelles ont commencé à prendre ouvertement parti pour la Corée du Nord et à en porter le drapeau.
Au printemps 1949, cependant, quatre bataillons de l'armée sud-coréenne arrivent porter renfort aux forces déjà en présence. Ensemble, elles viennent rapidement à bout des rebelles. Le , le mouvement s'effondre à la suite de l'assassinat de l'un de ses principaux chefs, Yi Tuk-ku. Le gouverneur de Jeju estime alors que 60 000 habitants ont été tués et que 40 000 sont partis au Japon.
L'engagement américain À cette époque, la présence américaine sur l'île était faible. Jimmie Leach, alors conseiller auprès de la police de l'île, affirme qu'il n'y avait que six Américains avec deux avions légers L-4 et deux bateaux. Par ailleurs, les Américains ont pris en charge la formation des forces armées ainsi que l'acheminement du matériel et des troupes par des avions C-47. Des reporters du Stars and Stripes ont fourni des comptes-rendus vifs et détaillés de la répression de la rébellion par l'armée sud-coréenne, du soutien populaire aux rebelles ainsi que des représailles des rebelles contre les locaux. Les Américains ont documenté les exactions mais ne sont jamais intervenus. Ce n'est qu'après le déclenchement de la guerre de Corée que les États-Unis ont repris le commandement des forces armées sud-coréennes.
Pendant la guerre de Corée Immédiatement après l'attaque de la Corée du Nord sur le Sud, le , les militaires sudistes ordonnent « l'appréhension préventive » des militants de gauche présumés dans tout le pays. Des milliers de personnes ont été arrêtées à Jeju et classées en quatre groupes A, B, C et D suivant le risque qu'elles posaient à la sécurité. Le , une ordonnance écrite par un officier supérieur du renseignement de la marine sud-coréenne enjoint à la police de Jeju d'exécuter les personnes des groupes C et D avant le . Ces exécutions sur Jeju peuvent être englobées dans la vaste répression qui s'est abattue sur l'ensemble des Sud-Coréens suspectés de sympathies communistes, une série d'éliminations physiques ordonnées par le gouvernement de Syngman Rhee qu'on désigne sous le terme de Massacre de la Ligue Bodo.
La réconciliation L'un des premiers actes officiels de l'assemblée nationale sud-coréenne fut l'adoption de la loi sur les traîtres à la nation en 1948 qui entre autres mesures interdit le parti des travailleurs. Pendant près de 50 ans, les gens qui mentionnaient les massacres pouvaient être torturés et condamnés à une longue peine de prison. Cependant, les chamanes de l'île (mudangs en Corée) perpétuent le souvenir des morts par les lamentations en leur honneur, ce qui est un exemple de leur implication dans les mouvements démocratiques en CoréeEmil Pacha Valencia, « Des chamanes pour réparer les gens », Le Monde diplomatique, 869, août 2026, 11..
Ces événements ont été largement ignorés par le gouvernement. En 1992, le gouvernement du président Roh Tae-woo fit fermer une grotte où avaient été découverts des restes des victimes. Mais après la démocratisation des années 1990, le gouvernement a présenté des excuses à plusieurs reprises pour la répression et des efforts sont faits pour réévaluer la portée des événements et indemniser les survivants. En , une confirma son rapport disant qu'« au moins emprisonnées pour avoir pris part au soulèvement de Jeju, Yeosu et Suncheon ou accusées d'être communistes ont été massacrées dans 20 prisons du pays » lorsque la guerre de Corée commença.
La commission de la vérité rapporte dont 86 % par les forces de sécurité et 14 % par les rebelles et estime le nombre total de morts à . 70 % des 230 villages ont été incendiés et ont été détruites.
En 2021, Han Kang publie le roman Impossibles adieux, consacré à la mémoire des victimes de Jeju (작별하지 않는다, 2021, publié en français sous le titre Impossibles Adieux, traduit par Pierre Bisiou et Kyungran Choi, Éditions Grasset, 2023 ; réédition, Le Livre de poche, 2025 ).
Références
Voir aussi Bibliographie
Hun Joon Kim, The Massacres at Mt. Halla : Sixty Years of Truth Seeking in South Korea, Ithaca, Londres, Cornell University Press, 2014. Justine Guichard, « Justice transitionnelle en Corée du Sud », La Vie des idées , . .
Articles connexes Guerre de Corée Histoire de la Corée du Sud Impossibles adieux (2021) de Han Kang, roman construit sur l'évocation de ce soulèvement Massacre de la ligue Bodo Massacres anticommunistes
Jeju Jeju Catégorie:Jeju-do Catégorie:Guerre froide Catégorie:1948 en Corée du Sud Catégorie:1949 en Asie Catégorie:Crime de guerre en Corée Catégorie:Réfugié nord-coréen Catégorie:Rébellion du XXe siècle Catégorie:Rébellion pendant la guerre froide Catégorie:Massacre des années 1940 Catégorie:Relations entre la Corée du Sud et les États-Unis Catégorie:Communisme en Corée du Sud