Walter Lippmann, né le à New York aux États-Unis et mort le dans la même ville, est un intellectuel, écrivain, politiste, journaliste, polémiste et conférencier américain. Il fut journaliste au New Republic, au World, au New York Herald Tribune où il tint une colonne syndiquée d'obédience socialiste,Today and Tomorrow, et à Newsweek. Il a contribué à populariser le terme de « guerre froide » qu’il crée et emploie pour la première fois en 1947, ainsi que l'expression « » qu'il utilise à partir de 1922.

Il évolue ensuite vers des opinions politiques néolibérales. Il est l'un des principaux théoriciens de la démocratie représentative et du néolibéralisme, doctrine économique dont les fondements ont été établis lors du Colloque Lippmann, nommé en son honneur et tenu au Musée social, dans le quartier de Saint-Germain-des-Près à Paris, en 1938.

Jeunes années Harvard Lippmann naît à New York dans une famille aisée et bourgeoise juive ashkénaze, qui avait l’habitude de faire un voyage annuel en Europe, principalement en France, en Italie et en Autriche-Hongrie. Il entre à Harvard en 1906, où il a notamment comme professeurs William James et George Santayana, dont il est l'assistant.

Lecteur assidu d’auteurs de la Fabian Society et des intellectuels socio-libéraux britanniques (Sidney Webb, Beatrice Webb, Herbert George Wells, George Bernard Shaw et Graham Wallas), rejetés des clubs élitaires socio-conservateurs de Harvard et des universités de l'Ivy League américaine, il crée, en 1908, avec huit autres étudiants le Harvard Socialist Club dont il devient président. En 1910, Il suit les cours du sociologue et psychologue britannique Graham Wallas, professeur de science politique à la London School of Economics, invité à Harvard. Cette rencontre est décisive et Lippmann qui, comme avant lui Graham Wallas, un ancien membre éminent de la Fabian Society, s'éloigne définitivement du socialisme pour se rapprocher du libéralisme.

Herbert Croly et le New Republic Après ses études, il devient l’assistant de Lincoln Steffens, un journaliste « muckraker », et participe à la campagne présidentielle de 1912 qui voit s’affronter un républicain, William Howard Taft, un démocrate, Woodrow Wilson (1856-1924) et un ancien président républicain représentant le Parti progressiste, Theodore Roosevelt (1858-1919), un oncle de Franklin Delano Roosevelt (1882-1945). Cette campagne intellectuellement intéressante marquera la vie politique américaine et l’œuvre de Lippmann. En effet, en toile de fond on trouve d'une part la nécessité d’adapter la démocratie à la complexité de la vie économique moderne, et d'autre part, celle de mieux prendre en compte la réalité du suffrage universel.

Deux projets structurés se font face : le programme de New Nationalism de Théodore Roosevelt et d'Herbert Croly, et le programme de New Freedom élaboré par Wilson et son conseiller Louis Brandeis. Les deux premiers sont aussi favorables à un renforcement de l'État fédéral qu'ils sont réservés vis-à-vis de la législation anti-trust. À rebours, Woodrow Wilson est favorable à un renforcement de la législation anti-trust, et réservé quant à un renforcement de l'État. Lippmann s’engage alors à côté de Theodore Roosevelt. À cela deux raisons semble-t-il : il aura toujours une certaine sympathie pour les personnalités politiques flamboyantes, et une foi dans la raison des entrepreneurs et des experts. La réalité sera, comme souvent, contrastée, et finalement si Wilson renforcera les lois antitrust, il renforcera aussi le rôle du Président.

En , Walter Lippmann, avec notamment Herbert Croly et Walter Weyl, participe à la fondation du New Republic, un journal « assez à gauche du consensus libéral pour être stimulant » (Steel, 1980, p. 75). Le journal aura assez vite une certaine influence et sera « un forum pour les esprits de langue anglaise les plus sérieux et les plus originaux »Steel, 1980, p.75. John Dewey, Charles Beard, James Bryce, George Bernard Shaw, Graham Wallas notamment y publièrent des articles. Au New Republic, Lippmann fut certainement celui qui se passionna le plus pour la politique étrangère. Il plaida assez rapidement pour que les États-Unis abandonnent l’« isolationnisme » et s’impliquent plus fortement dans les affaires internationales. En 1916, Wilson qui a besoin des voix des progressistes pour l’élection présidentielle se rapproche d’eux. Walter Lippmann, très sollicité, devient en 1917 assistant du ministre de la Guerre Newton Baker.

Des « quatorze points » au traité de Versailles Assez rapidement, en , il est nommé secrétaire général de l’Inquiry, une commission de spécialistes formée par Woodrow Wilson et le colonel Edward Mandell House afin d’étudier les problèmes des nationalités en Europe et de réfléchir sur la façon dont pourrait être redessiné le paysage européen après-guerre. Lippmann à l’Inquiry participa activement à l’élaboration de huit des quatorze points de Wilson (points 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13). Fin 1918, membre de la délégation américaine à la conférence de Paris, il sera chargé de réaliser l'exégèse officielle de ces mêmes Quatorze Points. Il quittera rapidement Paris, fin , car il vit qu'il ne pouvait y être d'aucune utilité d'autant que son mentor, le colonel House, était lui-même marginalisé par la venue de Wilson à Paris. Le seul aspect positif de son séjour parisien fut sa rencontre avec Keynes (Goodwin 1995, p. 336) et Bernard Berenson avec lesquels il entretint par la suite une amitié durable. À Paris, Keynes peu écouté de son chef de délégation quitta également la scène avant la fin de la pièce.

Lippmann revenu aux États-Unis s'opposera, avec les autres éditeurs du New Republic, à la ratification du Traité de Versailles. Ils étaient notamment opposés à la « balkanisation de l’Europe centrale » et aux réparations de guerre (Steel, 1980, p. 158). Il obtint de Keynes l'autorisation de publier certains extraits des Conséquences économiques du traité de Versailles dans le numéro de Noël 1919 du New Republic. Le féroce portrait que Keynes dresse de Wilson servit ceux qui, au Sénat, s'opposaient à la ratification du traité de Versailles (Steel, 1980, p. 164-165). Plus tard, Lippmann semble avoir regretté son geste et souligné l'influence de Croly dans sa décision (Steel, 1980, p. 166).

Quoi qu’il en soit en ce début des années 1920, une page se tourne pour le monde et pour Lippmann. Début 1922, il quitte le New Republic pour The World de Ralph Pulitzer. Professionnellement installé dans ce qui sera son métier sa vie durant, il passe à une nouvelle étape de sa vie non sans avoir livré une de ses œuvres majeures Public Opinion (1922), un livre où il développe la notion de stéréotype dont il est l’inventeur et celle voisine de Pictures in Our Heads. Ce livre fut suivi en 1925 de The Phantom Public. Pendant le restant de sa vie active, il assouvira sa passion pour les affaires du monde grâce à son métier de journaliste et à sa participation aux travaux et débats du Council on Foreign Relations.

La « fabrique du consentement » et la démocratie Dans (1922), Lippmann étudie la manipulation de l'opinion publique dans l'intérêt du Bien commun. Selon lui, pour « mener à bien une propagande, il doit y avoir une barrière entre le public et les évènements »Walter Lippmann, Public Opinion, partie II, chap. II, section 3. Il décrit alors l'avenir qu'il entrevoit. Il conclut que la démocratie a vu la naissance d'une nouvelle forme de propagande, basée sur les recherches en psychologie associées aux moyens de communications modernesWalter Lippmann, Public Opinion, partie V, chap. XV, section 4. Cette propagande implique une nouvelle pratique de la démocratie.

Il utilise alors l'expression « » qui signifie littéralement la « fabrique du consentement ». Face à un public souvent irrationnel, insuffisamment informé ou indifférent, cette nouvelle forme de propagande doit permettre à des élites dirigeantes éclairées d'amener l'opinion publique à comprendre et accepter ses décisions, prises dans l'intérêt du Bien commun.

Le libéralisme de la Cité Libre et le colloque Walter Lippmann À la fin des années 1920, Lippmann écrit A Preface to Morals. Ce n’est qu’après la Conférence économique de Londres de qu’il va vraiment s'intéresser au libéralisme alors contesté et menacé de toutes parts. Ses recherches aboutiront à la publication en 1937 de son livre The Good Society dont la traduction française La Cité Libre sera l’élément déclencheur du colloque Walter Lippmann. L’examen du libéralisme de Lippmann s'articulera autour de trois axes : son opposition au laissez-faire, l'importance qu'il accorde à la conception de la loi, son analyse du gouvernement libéral. Le second point est peut-être le plus difficile à appréhender tant l’image de la loi dans notre tête (picture in our head), pour reprendre une des expressions clés de son livre Public Opinion, peut être différente de la sienne et de celle des juristes cités.

Libéralisme et laissez-faire Selon Clavé, « une des questions clés du livre La Cité libre peut être ainsi formulée : pourquoi le libéralisme, qui a été le moteur de la grande Révolution (la révolution industrielle) et « a eu pour mission historique de découvrir la division du travail », n'a-t-il été vraiment « l'étoile polaire de l'esprit humain » que jusque vers 1870 ? » S’il se pose cette question, c’est qu'il estime qu’après a lieu une double réaction. D’un côté, à droite, on a assisté à une alliance des militaires et des politiciens visant à substituer au marché l’autorité de l’État. De l’autre, à gauche, à une réaction socialiste également étatiste. Devant ce dilemme, pour lui, les derniers libéraux (il pense notamment à Herbert Spencer) n’ont pas été à la hauteur. LippmannLippmann, 1937, p. 223 note que « du moment que les marxistes et les derniers libéraux partaient des mêmes prémisses, à savoir que l'ordre social du était l'ordre nécessaire, l'ordre approprié, qu'il était le reflet parfait du nouveau mode de production, toute leur querelle consistait à décider si l'ordre en question était bon ou mauvais ». Pourquoi, selon lui, en est-on arrivé là ?

Au centre, se trouve la question du laissez-faire qui aboutit à distinguer un champ de l’économie, lieu des lois naturelles et une sphère de la politique régie par les lois des hommes. Si LippmannLippmann, 1937, p. 323 est si sensible à ce sujet, qu'il nomme le « dilemme de Burke »Pour Lippmann (1937, p. 338), le dilemme de Burke suppose que l'État doit ou bien intervenir ou bien s'abstenir., c’est qu’aux États-Unis, il y a eu, à la fin du et au début du , un conflit féroce entre la Cour Suprême qui soutenait que l’État ne devait pas intervenir dans l’économie car celle-ci était réglée par des lois naturelles et des hommes politiques qui soutenaient le contraire. Cette opposition ne portait pas seulement sur la volonté d'améliorer la situation ouvrière, elle portait également sur la façon de concevoir la loi.

Pour les juristes et certains économistes opposants au laissez-faire, l’architectonique des lois de cette forme de libéralisme n’était pas conforme à la tradition anglaise juridique issue de Lord Coke et de la lutte contre la monarchie absolue. Durant le colloque Walter Lippmann, ce problème architectonique sous-jacent au libéralisme du laissez-faire sera évoqué avec force par Michaël Polanyi et Alexander Rüstow avec, dans ce dernier cas, des solutions forts différentes de celles de la Cité librePour une étude plus en profondeur des problèmes architectoniques, on peut se référer à Clavé Francis Urbain (2005), « Smith face au système de l'optimisme de Leibniz », Revue de philosophie économique, n° 12..

Lippmann et la tradition juridique anglaise du