Les caractères chinois, ou sinogrammes, sont les unités logographiques qui composent l'écriture des langues chinoises.
Ils sont appelés en chinois hànzì (« caractères han »), s'écrivant, en , et depuis le en République populaire de Chine, en Malaisie et à Singapour, en . Ils ont été dans le passé ou sont également de nos jours utilisés pour écrire d'autres langues, à titre principal ou complémentaire, notamment le coréen (), le japonais (kanji) ou le vietnamien (). Leur utilisation s'étend donc sur une large étendue géographique, la « sinosphère ».
Les caractères chinois forment le plus ancien système d'écriture qui soit resté d'un usage continu.... Du fait de leur usage généralisé en Chine et au Japon, et par l'usage historique qui en a été fait dans la sinosphère, les caractères chinois figurent au deuxième rang des systèmes d'écriture dans le monde, derrière l'alphabet latin, et devant tous les autres systèmes alphabétiques.
L’effectif précis des sinogrammes existants est sujet à débat. Leur nombre peut se compter en dizaines de milliers, les estimations vont de à plus de si on prend en considération leur nombre sur la durée totale d’existence de l’écriture chinoise. Mais les sont des variantes graphiques () qui ne sont plus utilisées. Le chinois courant requiert la connaissance de à et le japonais de à .
Les caractères chinois retranscrivent à l'origine le chinois archaïque et le chinois médiéval. Ils se rattachent à présent à divers standards nationaux de caractères, qui donnent une référence pour la forme et la prononciation. Les sinogrammes simplifiés () sont utilisés officiellement en Chine continentale et à Singapour. Les sinogrammes traditionnels sont utilisés à Taïwan, à Hong Kong et à Macao. Cette écriture que les Occidentaux appellent « traditionnelle », est désignée en chinois soit par le terme soit par le terme , cette deuxième appellation étant principalement utilisée à Taïwan.
Le Japon a également simplifié à sa manière une partie des caractères d'usage fréquent, en forme simplifiée japonaise (shinjitai).
Le nombre de traits () d'un sinogramme peut aller de un () à trente-six () pour ce qui est de l’écriture simplifiée, voire plus pour des idéogrammes traditionnels ou des variantes.
Désignation des caractères chinois Les « caractères chinois » ne sont pas tous des idéogrammes, contrairement à ce que suppose la désignation populaire. Tous ne visent pas nécessairement à évoquer une idée. Il existe aussi des pictogrammes, qui représentent directement un objet ou une scène, et des idéophonogrammes, où le choix de la composition inclut la phonétique.
Le terme francophone « sinogramme » correspond au mandarin hànzì ( ; prononcé //), littéralement « écriture Han ». Ce terme a été notamment diffusé grâce à la Méthode d’initiation à la langue et à l’écriture chinoisesJoël Bellassen, La Compagnie, Paris, 1990.. Il est formé sur le préfixe latin sino-, désignant la Chine d'après la dynastie Qin (), et du suffixe grec -gramme, désignant la mise par écrit.
En France, il était déjà en usage au : on le trouve employé, par exemple, dans un article d’Alexandre Ular, « Notes sur la littérature en ChineLa Revue blanche, , septembre-décembre 1899, 20. ». Il était également utilisé par les auteurs anglo-saxons : ainsi George Ripley et Charles A. Dana dans , dont l’édition fut entreprise dès 1858. Le premier usage attesté le serait en 1830, en langue latine : « ». Cette année-là, l’abbé Janelli Cataldo publie un ouvrage dont le titre est : . Le terme de « compétence sinographique » a été introduit dans les programmes scolaires de chinois publiés en 2002 par le ministère français de l'Éducation nationale, sous la direction de Joël Bellassen.
Ryjik Kyril les désigne par le terme de « mnémographesRyjik Kyril, l'Idiot Chinois, initiation à la lecture des caractères chinois. Payot, Paris, 1983. », pour insister sur leur fonction constitutive : graphies permettant d'évoquer en mémoire des événements.
Histoire
Origine graphique
vignette|Cang Jie, l'inventeur légendaire de l'écriture chinoise, représenté avec les quatre yeux que lui prête la tradition, qui lui permettent de voir les secrets du ciel et de la terre.
D'après la légende (mythologie), les caractères chinois ont été inventés par Cang Jie ( Cāngjié) au temps mythique de l'empereur jaune, il y a près de cinq mille ans. Après avoir vu comment un chasseur peut identifier à son empreinte l'animal qu'il poursuit, il aurait formé son premier système d'écriture en désignant chaque chose par une marque immédiatement reconnaissable.
De manière plus scientifique, les caractères chinois apparaissent vers 1300 avant J.-C.Michel Grenié, "Pour la Science, no 33, 1er octobre 2001.
De fait, l'écriture chinoise, initialement, est formée à partir de pictogrammes, c'est-à-dire de dessins où le graphique primitif est une représentation directe de quelque chose.
L'origine des caractères chinois peut être retracée jusqu'à d'anciens signes archaïques, tandis que l’écriture elle-même semble reliée à l’invention du fil de soieIls ont été conservés en tant que traces du rapport à la divination de laquelle procède le Yi Jing, Le Livre des Mutations, según Ezéchiel Saad “Yi King, Mythe et Histoire, Édition Sophora, Paris 1989. ..
Logographies vignette|Caractère , inscription sur bronze. Dessin d'un homme de face, arborant le caractère (cœur) sur sa poitrine.
L'origine de ces graphismes premiers incluait probablement une sorte de représentation totémique, ce que reflète l'étude étymologique du caractère qui désigne ces pictogrammes, . En effet, le dessin d'origine montre un homme vu de face (le petit trait du haut forme la tête, la barre horizontale marque les bras, et les deux diagonales forment les jambes) qui comporte un signe distinctif sur sa poitrine. Ce tableau, et les significations secondaires du mot (« Ornement où le rouge se mêle au vert ou au bleu », « Ensemble de lignes, dessin, veines dans le bois ou la pierreDictionnaire classique de la langue chinoise, Séraphin Couvreur, Taichung, 1966. »), suggèrent que ce tableau originel montre un homme portant sur sa poitrine des tatouages colorés.
Ainsi, le caractère chinois désigne avant tout un dessin symbolique, et pour l'étymologie, l'idée du graphisme d'un caractère simple est essentiellement évoquée par un tableau montrant un tatouage, un dessin marquant l'appartenance d'un individu à un groupe social symbolique, un totem. Cela ne signifie pas que tous ces tracés primitifs ont été hérités d'inscriptions totémiques, mais montre simplement que le glyphe à l'origine n'a pas nécessairement une fonction d'écriture.
Mais la simple représentation d'objet ne forme pas un système d'écriture. De tels dessins sont insuffisants pour représenter tous les éléments d'une langue. Un niveau d'abstraction supplémentaire est nécessaire.
Évolution en un système sémiologique
Le principe qui permet de passer à un système d'écriture est que le dessin ne s'interprète plus nécessairement de manière isolée : l'unité signifiante peut être construite en faisant sémantiquement référence à d'autres, par transformation ou par composition. C'est une rationalisation qui permet de diminuer le nombre d'éléments qui peuvent constituer les graphèmes, tout en augmentant la capacité d'expression. Seul un tel système peut être qualifié d'écriture.
Ce principe étant acquis, il évolue très rapidement vers un système cohérent et signifiant : les dessins se simplifient et s'uniformisent, et les compositions se figent. Les briques élémentaires du système d'écriture sont des « éléments de caractère ». Ces éléments simples jouent le rôle des lettres dans les écritures alphabétiques pour ce qui est de la combinatoire, mais contrairement aux écritures alphabétiques, ils conservent généralement par eux-mêmes un contenu sémantique.
Soit par exemple la série de caractères suivants : , , , , et . On remarque qu'ils ont tous en commun l'élément graphique nǚ, plus ou moins déformé afin de ne pas dépasser du carré fondamental. Le graphique , qui apparaît comme « élément de caractère » dans ces composés, constitue aussi un caractère pictographique autonome. La valeur sémantique de ce caractère, celui de « femme » et « féminin », se retrouve par ailleurs dans chacun des dérivés. L'autre partie de ces caractères est soit un élément phonétique (privé du sens qu'il a en tant que caractère autonome le cas échéant), soit un autre radical sémantique. Il faut noter qu'un élément de caractère n'apparaît pas nécessairement comme caractère autonome : ainsi, le composé est relativement fréquent comme élément de caractère, mais n'existe pas comme caractère autonome.
Évolution de la composition
Les premiers caractères qui nous sont parvenus sont ceux des premières inscriptions sur bronze de la première dynastie Xia ( xià), qui peuvent remonter au avant notre ère. Celles de la deuxième dynastie Shang ( Shāng) remontent du . C'est de cette deuxième dynastie que datent les inscriptions oraculaires, tracés par incision sur des os ou des carapaces de tortues. Ces caractères sont formés de traits d'épaisseur constante, plutôt rectilignes.
L'examen de ces graphies antiques () montre que leur composition était bien définie, mais que leur forme variait beaucoup<ref name=Wieger>Caractères chinois" de Léon Wieger S.J. (+ 1933).</ref>. Les principes de l'écriture moderne sont visibles dès 1400-1200 avant notre ère, tandis que les caractères numéraires, surreprésentés, semblent indiquer une fonction administrative à l'écriture archaïque. Dans cette Chine ancienne, les Jiaguwen (~-1400), gravés sur des carapaces de tortues et omoplates de bovins avaient des allures très variables d’un support à l’autre, d’un site archéologique à un autre. Le rôle rituel, la faiblesse des échanges écrits, la barrière de la distance, mais aussi la main humaine permettent l’apparition de très nombreuses variantes pour un même caractère en style Jiaguwen, Jinwen, ou Dazhuan. Il existe ainsi des catalogues entiers de variantes Jiaguwen des caractères 龍,魚,鳥,etc. R. Sears, spécialiste des sinogrammes anciens, publie par exemple 80 variantes Jiaguwen, 62 Jinwen et 25 Dazhuan du caractères 馬 mǎ, cheval. Dans une même « phrase », la taille des caractères varie, et les représentations d’un même caractère peuvent également varier. C’est un concept que l’on dessine, aussi la graphie de chaque caractère n’est-elle pas vraiment fixée.
La troisième dynastie Zhou ( Zhōu), du avant notre ère, a également fourni des bronzes. Vers l'an -800, l'annaliste impérial (Zhòu) dressa pour l'usage des scribes officiels un catalogue des caractères existants, dont il détermina la forme dorénavant obligatoire. La comparaison des graphies de la troisième dynastie avec celle des deux premières montre que ce fut plus qu'une nomenclature, ce fut presque une nouvelle création. Le système resta le même, une écriture plus simple remplaçant les anciens dessins trop compliqués. Les philologues chinois appellent ces caractères (Zhòuwèn, caractères de Zhòu), ou (grand sigillaire), ou encore (kēdǒuzì), caractères têtards.
À mesure que la décadence de la dynastie (Zhōu) s'accentuait, les études étaient négligées, les scribes devinrent de plus en plus ignorants. Quand ils ne se rappelaient pas un caractère, ils en improvisaient un faux ; ces fausses lettres, recopiées par d'autres ignorants, devenaient usuelles. C'est Confucius qui nous donne ces renseignements vers l'an 500 : « Dans ma jeunesse j'ai encore connu des scribes qui laissaient en blanc les caractères qu'ils ne savaient pas écrire, maintenant il n'y en a plus de pareils古制,書必同文,不知則闕,問諸故老。至於衰世,是非無正,人用其私。故孔子曰:「吾猶及史之闕文也,今王矣乎! ! » Aussi les « caractères bizarres » ( ) se multiplièrent-ils à cette époque presque à l'infini, au grand détriment de l'étymologie.