Le Lai d'Aotrou et Itroun (en ) est un poème de paru en 1945. Construit sur le modèle des lais bretons médiévaux, il raconte l'histoire d'un seigneur qui fait appel à une sorcière pour que son épouse puisse enfanter, mais refuse ensuite de lui accorder la récompense qu'elle réclame.
Il s'attarde sur le conflit entre les valeurs héroïques ou chevaleresques et la chrétienté, ainsi que sur leurs relations vis-à-vis de l'institution du mariage.
Résumé
Aotrou et Itroun sont un couple de nobles bretons qui n'ont pas d'enfants. Aotrou demande de l'aide à une sorcière, qui lui remet une potion de fertilité et le prévient qu'elle exigera sa récompense une fois son efficacité prouvée. Itroun ne tarde pas à donner naissance à des jumeaux, un garçon et une fille. Parti chasser dans la forêt de Brocéliande, Aotrou retrouve la sorcière Corrigan, qui réclame son amour en paiement de ses services. Aotrou refuse par fidélité envers son épouse :
Je n'ai donné aucun amour. Mon amour est dans mon mariage ; ma femme vient d'accoucher, alitée, et je maudis la bête qui m'a trompé et m'a attiré dans cette sombre vallée vers toi.
La sorcière maudit Aotrou et lui annonce qu'il va mourir dans les trois jours. Il n'en croit rien, mais en quittant la forêt, il tombe victime d'une fièvre intense et meurt dans le délai annoncé. Itroun s'étonne de ne pas le voir revenir et se rend à l'église dont elle entend sonner le glas et où résonne le . Elle découvre alors le sort de son époux et meurt de chagrin. Ils sont inhumés ensemble, et ne voient pas leur descendance grandir.
Rédaction et publication
Tolkien rédige le poème en 1930 ; sa copie au propre est terminée le de cette année. Il le retravaille en profondeur au début des années 1940, probablement fin 1941, et prête la nouvelle version du lai à son ami en , alors qu'il se trouve à l'université d'Aberystwyth en qualité d'examinateur externe. Jones publie le poème en décembre de la même année dans le 4 de la , revue dont il est l'éditeur.
Le lai a connu des traductions en russe et en serbe. Il est réédité dans sa langue d'origine en 2016 par Verlyn Flieger, avec divers textes liés et une préface de Christopher Tolkien.
Analyse
Un lai d'inspiration médiévale bretonne
Le Lai d'Aotrou et Itroun est composé selon les règles de l'art du lai : les 508 vers sont systématiquement octosyllabiques et rimés, et le titre est construit à partir du nom des protagonistes. L'utilisation des noms communs bretons Aotrou « seigneur » et Itroun « dame » permet de relier ce poème à la littérature et à la poésie bretonnes que l'on retrouve chez Marie de France et dans le recueil de La Villemarqué. Ces deux ouvrages figuraient dans la bibliothèque de Tolkien, et le second comprend le poème , qui semble être la source d'inspiration principale de Tolkien pour l'écriture de son lai. Dans ce texte, le seigneur Nann () dérange une fée (Korrigan) alors qu'il chasse pour nourrir sa femme, qui vient d'accoucher de jumeaux. La fée exige que le seigneur l'épouse, sous peine de mourir dans les trois jours. Fidèle à sa femme, il refuse, rentre chez lui avec la viande demandée par sa femme, et meurt trois jours après. Son épouse ne tarde pas à mourir de chagrin à son tour.
Cette image d'un monde merveilleux mais hostile provient du poème Sir Orfeo, écrit au , époque où la mode était de voir dans le merveilleux l’œuvre du diable. S'inspirant de ces éléments, Tolkien compose un texte répondant aux normes du lai breton et à la vision médiévale du merveilleux, et qui pourrait être considéré comme un ancêtre du poème . Les couplets de quatre vers qui débutent chacun par (« en Grande-Bretagne ») ou (« en Bretagne ») et la présence d'un ménestrel en guise de narrateur, comme dans l’œuvre de Marie de France, ajoutent à la fiction : le lai médiéval chanté qu'écrit Tolkien ressemble à celui qui aurait pu être composé au , puis modifié par des siècles de transmission orale pour donner le texte retranscrit par La Villemarqué.
La noirceur de l'âme opposée à la courtoisie
Le Lai d'Aotrou et Itroun peut être comparé au Conte du Franklin écrit au par Geoffrey Chaucer dans ses Contes de Canterbury et qui est qualifié de par le narrateur.
Chaucer conte l'histoire d’Arvéragus et de Doriguène, un seigneur et sa femme qui se trouvent séparés quand le mari part en quête d'aventure. Sa femme ne le voyant pas revenir, elle désespère et s'entiche du chevalier Aurélius à qui elle promet son amour en échange de la disparition de rochers noirs situés au pied de son château. Le chevalier trouve un magicien, et le prodige effectué, demande son dû à Doriguène. Entre-temps, Arvéragus est revenu et au retour d'Aurélius, il demande à sa femme de tenir la promesse faite à son amant. Elle s'y refuse cependant.
Le conte de Chaucer et le texte de Tolkien ont en commun le recours à la magie lors de l'apparition du désespoir, mais leurs conclusions sont très différentes. En effet, là où Doriguène revient sur sa promesse sans conséquences pour elle, Aotrou paie de sa vie son refus. La première ne trahit pas son mari, alors que le second ment à sa femme en lui cachant l'histoire de la fée. Aurélie Brémont analyse cela comme le fait que .
Adaptations
Anke Katrin Eissmann a réalisé une illustration du poèmeAotrou and Itroun par Anke Katrin Eissmann au crayon et aquarelle, en 2005.
Notes
Références
Bibliographie
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Catégorie:Œuvre de J. R. R. Tolkien Catégorie:Poème anglais Catégorie:Œuvre littéraire se déroulant en Bretagne