Les grands procès tunisiens sont des procès politiques de masse qui ont émaillé l'histoire de la Tunisie moderne depuis l'indépendance du pays jusqu'à la révolution tunisienne de 2011.

Comme ce fut le cas en URSS, avec les grands procès de Moscou, les grands procès en Tunisie sont surtout le reflet du caractère autoritaire du pouvoir absolu détenu par des présidents sans réels contre-pouvoirs, avec un régime de parti unique (Néo-Destour devenu Parti socialiste destourien puis Rassemblement constitutionnel démocratique) et l'absence d'indépendance de la justice. Les grands procès en Tunisie constituent aussi un témoignage sur la coloration politique de l'opposition au pouvoir à diverses étapes de l'histoire de la Tunisie. Par ailleurs, ces procès montrent par leur organisation les méthodes employées à diverses époques afin d'utiliser la justice comme outil de sanction des mouvements d'opposition.

Procès des yousséfistes

Dès l'accession du pays à l'autonomie interne, en , Salah Ben Youssef s'oppose à Habib Bourguiba. Dans son sillage se cristallise l'opposition au leader du Néo-Destour : les affrontements entre les deux camps tournent parfois à la violence. La justice fait alors partie des instruments utilisés par le pouvoir contre les yousséfistes., nom donné aux partisans de Ben Youssef.

Le , un mois à peine après l'indépendance du pays, une juridiction d'exception, la Haute Cour, est mise en place par le pouvoir. Dans cette phase de transition où le pays est encore une monarchie et n'est pas encore doté d'une constitution, la Haute Cour dispose de pouvoirs absolus puisque ses arrêts sont immédiatement exécutoires et ne peuvent être attaqués ni par voie d'appel, ni par pourvoi en cassation. Les condamnés à mort ne peuvent pas être graciés par le bey.

La Haute Cour a été mobilisée pour réprimer le mouvement des yousséfistes à diverses reprises : : Elle condamne Salah Ben Youssef (exilé) par contumace à la peine de mort ; plusieurs de ses partisans sont condamnés à des peines d'emprisonnement. : Elle intente un nouveau procès aux yousséfistes : 123 des 128 prévenus sont reconnus coupables de « complot visant à assassiner le président de la République » ; huit d'entre eux sont condamnés à mort et sept sont exécutés.

La Haute Cour est aussi appelée à délibérer dans le cadre du procès du cheikh Abderrahmane Khlif en 1961 : ce procès voit la condamnation du cheikh et de 137 autres personnes à la suite d'une manifestation organisée à Kairouan pour protester contre la mutation du notable religieux, très critique à l'égard de Bourguiba. Les condamnés sont cependant graciés quelques mois après le procès.

Procès des tentatives de coup d'État Le , le gouvernement tunisien annonce la découverte d'une tentative de complot visant à assassiner le président Habib Bourguiba.. Cette fois, les conjurés, dont beaucoup sont d'anciens résistants (Lazhar Chraïti, Ali Ben Salem, etc.) et certains des militaires en exercice (Moncef El Materi)., sont traduits devant une juridiction militaire. Après une campagne d'arrestations qui touche de 200 à 400 personnes et une chasse à l'homme dans la ville de Bizerte, d'où sont originaires une grande partie des conjurés, le procès se tient devant le Tribunal militaire de Tunis.

Le , 26 inculpés (18 civils et huit militaires) dont l'un est en fuite sont traduits pour complot contre la sûreté de l'État. Le tribunal est composé du président de la Haute Cour assisté de deux juges civils et deux juges militaires. Le procès fortement médiatisé se tient dans une salle de la caserne de Bouchoucha du au . Treize condamnations à mort sont prononcées par le tribunal contre les huit militaires et cinq civils. Deux des militaires voient leurs peines commuées en prison à perpétuité ; les autres inculpés sont condamnés à des peines d'emprisonnement avec travaux forcés allant d'un an à la perpétuité. Les peines de mort sont exécutés le . Les autres condamnés sont transférés au bagne de Ghar El Melh puis à la prison de Borj Erroumi ; ils sont graciés par Bourguiba et libérés le ..

Dans l'année 1963, plusieurs procès se tiennent en marge du complot. :

: cinq élèves de Thala, dans le gouvernorat de Kasserine, proches d'un conjuré exécuté sont condamnés à des peines allant de trois à huit mois de prison. : un premier procès voit dix inculpés, dont d'anciens résistants, jugés : quatre d'entre eux sont condamnés à des peines de vingt ans de travaux forcés, les autres étant libérés. Un deuxième procès se tient le même mois et touche plusieurs notables. Cette fois, 43 inculpés sont à la barre, le verdict se traduisant par une peine capitale par contumace et trois condamnations à vingt ans de travaux forcés. Parmi les condamnés figure Sahbi Farhat, instituteur et syndicaliste, qui a écopé de deux ans d'emprisonnement et qui meurt en prison un an après sa condamnation, faute de soin, avec un autre coïnculpé. : quatre inculpés dont Hassen El Ayadi, ancien fellaga et homme de main du Néo-Destour, sont inculpés et condamnés ; El Ayadi est condamné à mort et exécuté. Des peines allant jusqu'à dix ans de travaux forcés sont prononcées pour les autres inculpés.

En 1980, à la suite des événements de Gafsa qui voient un commando armé en provenance de Libye tenter de provoquer une insurrection populaire, les membres du commando sont appréhendés et traduits en justice. La Cour de sûreté de l'État condamne une quarantaine de prévenus : Quinze d'entre eux sont condamnés à mort et exécutés, 25 récoltent des peines de travaux forcés à perpétuité..

Procès de l'affaire Ben Salah Ahmed Ben Salah, leader syndicaliste des années 1950, est devenu dans les années 1960 le bras droit du président Habib Bourguiba. L'homme, qui occupe la tête de cinq ministères à cette époque, est en première ligne dans l'expérience coopérative. Lorsque celle-ci tourne à l'échec avec la crise de , Bourguiba fait porter l'échec sur Ben Salah et l'accuse de l'avoir trompé. L'épilogue de l'expérience coopérative se solde devant les tribunaux. :

: lors du procès d'Ahmed Ben Salah et de six de ses collaborateurs pour haute trahison, Ben Salah est condamné par la Haute Cour à dix ans de travaux forcés et dix ans de privation de ses droits civils ; ses collaborateurs écopent de peines allant jusqu'à cinq ans de prison. : à la suite de l'évasion de Ben Salah de la prison civile de Tunis, douze personnes sont jugées pour complicité d'évasion ; neuf d'entre elles sont condamnées à des peines allant de un an à onze ans de prison ferme.. - : 17 militants du Mouvement de l'unité populaire, parti fondé par Ben Salah en exil, sont traduits en justice pour complot contre la sûreté de l'État ; les peines prononcées vont de six mois à huit ans de prison..

Procès de la jeunesse étudiante et lycéenne À partir des années 1960 et 1970, les universités sont des foyers de contestation sporadiques au régime tunisien. À diverses occasions, des contestations touchent des lycées. Le régime réprime ces mouvements et il s'ensuit une série de procès : Début 1967 : neuf étudiants sont condamnés à des peines de prison à la suite d'un mouvement de protestation ayant suivi l'arrestation de deux étudiants.. : vingt étudiants sont condamnés à des peines de prison pour avoir organisé la manifestation du contre la guerre du Viêt Nam. Le tribunal militaire ordonne des peines d'emprisonnement avec travaux forcés : Ahmed Ben Jannet, membre du mouvement Perspectives tunisiennes, écope de la peine la plus lourde avec vingt ans de prison avec travaux forcés ; tous les condamnés sont graciés en 1970. : après que cinq étudiants sont condamnés à des peines de prison en , pour injure au chef de l'État et vol de document, quatorze autres étudiants ayant organisé une manifestation de solidarité avec leurs collègues sont également traduits en justice ; douze d'entre sont condamnés à des peines de prison ferme. : dix étudiants comparaissent devant le Tribunal correctionnel de Tunis après l'organisation d'une manifestation. Ils sont jugés pour atteinte à la dignité du chef de l'État, atteinte à l'ordre public et organisation d'une manifestation sur la voie publique ; cinq d'entre eux écopent de peines de prison de quatre mois. : à la suite d'une manifestation organisée à Jendouba contre l'augmentation de la pension d'internat, vingt lycéens (treize garçons et sept filles) sont traduits en justice et condamnées à des peines de deux ans de prison ferme.

Procès des syndicalistes et des mouvements ouvriers L'effervescence sociale de la Tunisie des années 1970 ne s'est pas faite sans heurts avec le régime.. Aux grèves et sit-in des ouvriers, le régime oppose la justice, surtout dans le cas où les mouvements sociaux tournent à l'émeute. On a ainsi assisté à certains grands procès visant les dirigeants et participants à ces mouvements sociaux. Plus tard, après l'arrivée de Zine el-Abidine Ben Ali au pouvoir en 1987, d'autres procès mettant en cause des syndicalistes ont lieu : : à la suite d'un mouvement de grève à la mine de Jérissa, onze ouvriers sont arrêtés et traduits en justice à des peines allant jusqu'à un an et demi de prison. : 68 paysans de Bir Mcherga dont des ouvriers agricoles sont condamnés à des peines allant de trois à cinq ans de prison ferme avec travaux forcés pour désobéissance, offense à un fonctionnaire et atteinte à la propriété d'autrui.

Après les évènements du , connus aussi sous l'appellation de « Jeudi noir », qui se sont soldés par des dizaines de morts, une série de grands procès a lieu. Bien que la plupart des victimes aient été blessées par les forces de l'ordre, ce sont les syndicalistes qui sont tenus par l'État pour responsables du désordre et qui par conséquent passent en justice.. - : plusieurs procès ont lieu dans les jours qui suivent le ; ils conduisent à la condamnation de quelque 500 personnes dont une majorité de syndicalistes. : la chambre criminelle de la cour d'appel de Sfax condamne 39 responsables syndicaux de la région à des peines de prison allant jusqu'à deux ans et demi de prison. : la chambre criminelle de Sousse invoque son incompétence dans le procès de 101 syndicalistes et le renvoie à la Cour de sûreté de l'État. Douze d'entre eux voient leur inculpation maintenue en novembre. À la même période, le procès de quarante dirigeants syndicalistes de la région de Tunis s'ouvre dans la capitale ; ils sont accusés de nombreux chefs d'inculpation dont celui d'incitation au désordre, au meurtre et au pillage, qui est puni par la peine de mort par le code pénal tunisien à cette époque. : le secrétaire général de la centrale syndicale de l'UGTT, Habib Achour, est condamné à dix ans de travaux forcés ; quatorze autres syndicalistes sont condamnés à des peines allant de six mois de prison à dix ans de travaux forcés alors que six autres inculpés bénéficient d'un sursis et sept autres sont acquittés. L'ensemble des condamnés sont libérés quelques mois plus tard. : à la suite du mouvement social du bassin minier de Gafsa, un procès se tient au tribunal de première instance de Gafsa. Le procès ne comporte ni interrogatoires ni plaidoiries et le jugement est prononcé à huis clos. Cinq syndicalistes dont Adnane Hajji, enseignant et meneur du mouvement, écopent de dix ans de prison ; 38 autres inculpés sont quant à eux condamnés à des peines allant de deux à six ans de prison..

Procès de la gauche tunisienne Dans la période des années 1960 et 1970, les mouvements de gauche ont fait l'objet de plusieurs procès politiques importants. Une juridiction d'exception, la Cour de sûreté de l'État, avait été créée à l'occasion du premier grand procès de la gauche tunisienne en 1968. :