thumb|upright=1.5|Répartition géographique des personnes touchées par le syndrome dit de "l'huile frelatée" en 1981-1982Les régions comportant moins de 10 cas ne sont pas indiquées. Source: Rapport national du scandale de l'huile frelaté (El País, 18.01.1983).

Le scandale dit « de l’huile frelatée » est une catastrophe sanitaire d'origine industrielle qui a fait, en 1981, en Espagne. Entre 370 à 835 en sont mortes, suivant les décomptesIsabelle Marie, Sclérodermie systémique et syndromes sclérodermiformes d’origine médicamenteuse et toxique, et syndrome de Cléopâtre, Médecine thérapeutique. Volume 14, Numéro 4, 226-36, juillet-août 2008, DossierD’après qui donne plus de 600 morts et plus de victimes.

La cause officielle de cette catastrophe, avancée à partir de 1981 par les autorités espagnoles, a été "confirmée" en 1983 lors d'une conférence internationale à Madrid et désignée alors sous le nom de (SHT) ; article traduit en français et publié dans . L'Organisation mondiale de la santé qui avait conclu sur une origine de l'empoisonnement venant de pesticides, modifie ensuite sa positionJacques Philipponneau, Relation de l'empoisonnement perpétré en Espagne et camouflé sous le nom de Syndrome de l'huile toxique, 1994, Éditions de l'Encyclopédie des nuisances.. Désormais c'est une corrélation entre le syndrome toxique et la consommation d'huile dénaturée qui est mise en avant ; ce que soutiendront de nouveau les Comités d'Orientation de l'OMS de 1984 et de 1985cf http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:C:1987:157:0001:0045:FR:PDFhttp://whqlibdoc.who.int/euro/-1993/SPA_CEH_502_B.pdf.

Cette crise sanitaire, intervenue dans une Espagne en phase de démocratisation et de modernisation mais fragilisée par une récente tentative de coup d'État et postulant à l'entrée dans la Communauté européenne, a donné lieu, dès cette époque et dans les années suivantes, à une polémique, puisque le ou les agents étiologiques exacts n'ont pas pu être identifiéshttp://whqlibdoc.who.int/euro/-1993/EUR_SPA_PCS_010_B%28S%29_fre.pdf avec certitudeAlonso-Ruiz A, Calabozo M, Perez-Ruiz F, Mancebo L. Toxic oil syndrome. . Medicine (Baltimore) 1993 ; 72 : 285-95.. En cette affaire, la preuve est essentiellement d'ordre épidémiologique.

La crise sanitaire du printemps 1981 Au printemps 1981, les hôpitaux et les médecins des environs de Madrid ont à faire face à une multiplication de malades présentant un tableau clinique ne correspondant à rien de connu mais évoquant d'abord une pneumopathie. L'épidémie, qui a commencé début avril, voire avant, atteint son pic en juin et prend vraiment fin en septembre (dernier cas répertoriéD'après ) ; à l’époque elle n'est toutefois perçue que début maihttp://lbe.uab.es/vm/sp/old/docs/problemas/gs-sd-toxico-epi.pdf.

Le premier cas de ce qui prit rapidement la dimension d'une épidémie faisant la une des journaux est celui d'un garçon de huit ans, Jaime Vaquero Garcia, mort le lors de son transfert à l'hôpital La Paz à Madrid. Ses cinq frères et sœurs sont également hospitalisés : l'une des filles est placée en unité de soins intensifs ; les quatre autres enfants sont envoyés à l'hôpital del Rey, prestigieux établissement madrilène spécialisé dans les maladies infectieuses, où les médecins diagnostiquent une .

Quelques jours plus tard, deux frères habitant à Torrejón dans le voisinage des premières victimes, et montrant les mêmes symptômes, sont hospitalisés d'urgence. Quinze jours plus tard, on recense plus d'une centaine de cas semblables, tous regroupés dans la région de MadridPeter Ho, Maria Margarida Cortez Vieira, Case studies in food safety and environmental health, Springer, 2007 .

Les personnes atteintes, parmi lesquelles on croit d'abord trouver un nombre significatif de femmes et d'enfants, présentent le même tableau clinique : les premiers symptômes rappelant ceux de la grippe - fièvre, difficultés respiratoires, nausées et vomissements - sont suivis rapidement d'un œdème pulmonaire et de démangeaisons et de douleurs musculaires.

La piste d'une épidémie résultant d'une infection pulmonaire (par une légionelle ou un mycoplasmeDans un communiqué de presse du 22 mai le ministre de la santé Sancho Rof déclare que les autopsies ont décelé la présence de mycoplasme), d'abord envisagée (la découverte par les scientifiques de l'existence de la maladie du légionnaire est alors toute récente), est abandonnée au vu du résultat négatif d'un traitement par antibiotique. Diverses hypothèses, rapports et rumeurs circulent alors. Une étude minutieuse des dossiers cliniques des patients croisée avec l'examen de données géographiques et sociologiques oriente les recherches vers l'hypothèse d'une intoxication alimentaire. Des enquêtes épidémiologiques sont diligentées.

Début juin, le Juan Tabuenca Oliver, directeur de l'hôpital pour enfants , annonce qu'il a identifié la cause de l'épidémie : les 210 enfants traités dans son service ont tous consommé de l’huile de colza.

Tard dans la soirée du , par voie de la télévision - sur TVE-, une annonce officielle informe le public que l'épidémie est due à une sans autre précision. C'est le que les autorités se feront plus précises, incriminant seulement alors spécifiquement l'huile de colza dénaturée vendue frauduleusement comme huile d'olive : cette huile, plutôt à usage industriel qu'alimentaire, peu coûteuse, aurait été importée de France par la SA RAP () de Saint-Sébastien, pour le compte du groupe milanais RAELCA, et raffinée par ITH à Séville. Elle était vendue sur les marchés hebdomadaires comme et se retrouvait ainsi consommée en salade ou dans les cuisines. Selon l'hypothèse généralement reçue depuis, l'empoisonnement était dû aux composés toxiques introduits dans le processus d'affinage pour extraire l'aniline et dénaturer les huiles en vue de leur utilisation par l'industrie.

Une fois reconnue l'origine du mal, les autorités de santé mirent en œuvre une opération de collecte où les ménages qui avaient acheté de l'huile toxique pouvaient l'échanger contre une bouteille d'huile d'olive véritable. Cette opération d'échange de bouteilles a été lancée le . La corrélation du déclin de l'épidémie avec la mise en place de cette mesure est observée, mais aussi discutée dans ses détails et sa signification.

Le publie un article du Juan Tabuenca Oliver Tabuenca Jm. 1981; : 567-568.

En , le gouvernement met en place un , présidé par Eduardo Sanz Ortega, puis, en 1983, par Carmen Salanueva Urtiaga Real Decreto 1405/1982, de 25 de junio, por el que se crea en la Presidencia del Gobierno el Plan Nacional para el Síndrome Tóxico, Boletín Oficial del Estado.

Les symptômes Tels que diagnostiquées chez les victimes espagnoles, on distingue trois phases du syndrome : un début très aigu, associant des signes de pleuropneumopathie atypique fébrile, avec rash et myalgies diffuses, une hyperéosinophilie ; entre deux et quatre mois plus tard apparaissent des arthrites, des myalgies intenses, des raideurs articulaires, des œdèmes sous-cutanés de la face et des membres (dans 59 % des cas), une élévation de concentration des IgE sériques dans le sang des patients. Des facteurs antinucléaires sont présents dans 46 % des cas ; après le quatrième mois une phase chronique s'installe chez 25 % des patients, qui se manifeste par une sclérose cutanée associée à un syndrome neuromusculaire, une polyneuropathie périphérique à prédominance motrice et diverses manifestations systémiques.

Traitement Il n'existe aucun traitement pour traiter le syndrome ; les corticostéroïdes sont utilisés pour traiter l'éosinophilie.

Nombre de victimes vignette|Stèle à la mémoire des victimes, dans le quartier madrilène de Villa de Vallecas. Un premier décompte officiel, basé sur le nombre d'hospitalisation de patients suspectés d'être atteints du syndrome, est établi en . En , le bureau européen de l'OMS, réexaminant les cas en rapport avec les critères retenus, publie un décompte de patients.

Les associations de victimes font état de invalides, personnes affectées plus ou moins durablement et mortsD'après .

Doutes sur l'origine du mal La concentration des premiers cas de l'infection dans la banlieue de Madrid, à proximité de la base militaire américaine de Torrejón de Ardoz, et l'atmosphère de secret entourant les premières investigations ont soulevé des soupçons d’attentat. Au surplus, plusieurs personnes frappées par l'empoisonnement protestèrent qu'elles n'avaient jamais consommé de cette huile. Quoique ces bouteilles fussent vendues à la criée sur les marchés, une forte proportion des patients appartenait aux classes supérieures. Une théorie concurrente de la version officielle attribue l'intoxication à une exposition aux composés organophosphorés employés dans l'industrie des pesticides, car ces composants chimiques ont été retrouvés chez presque tous les patients soumis au dépistage.

Ainsi dès le , le Angel Peralta, chef du département d’endocrinologie de l'hôpital La Paz, affirme au contraire, dans un article, que les symptômes de l'endémie sont vraisemblablement liés à un empoisonnement aux organo-phosphates. Le directeur de l'hôpital Del Rey, le Muro, qui disposait le des résultats d'analyse des huiles ingérées par ses patients, relève que la thèse de l'huile toxique est insuffisante car il n'y a pas deux huiles de même composition. Un interrogatoire systématique des familles de victime, des vendeurs de marchés et des transporteurs le mène au fil des mois à conclure que la cause de l'empoisonnement provient plutôt de la consommation de tomates de la région d'Almería traitées aux produits organophosphatés, le tableau clinique correspondant davantage à ce type de toxicité. Les tomates et les légumes finissent par pourrir sur les marchés. Par la suite, certains responsables sanitaires mettent en cause les chiens, les chats, les oiseaux, dont beaucoup furent sacrifiés par leurs maîtres affolésLa mort en Estagnons, L'Illustré (pages 30 à 34), 16 septembre 1981. Archive Scriptorium de la Bibliothèque cantonale et universitaire.

Et s'il est vrai que seules des données épidémiologiques concordantes accusent la composition de l'huile dans ce désastre humain, aucune expérimentation animale n'a permis depuis de reproduire les symptômes de l'empoisonnement à l'huile frelatée ; aucune expérimentation in vivo ou in vitro consistant à administrer des composants spécifiques de l’« huile frelatée », que ce soient les acides gras anilides ou les esters de phosphatase, n'a permis de conclure que ces marqueurs étaient des agents actifs de la pathogenèse du « syndrome de l'huile empoisonnéeWHO Report: Toxic Oil Syndrome - Ten years of progress. »

Dans un article de 2004, Benedetto Terracini passant en revue ces objections, considère toutefois la version de l'OMS comme assurée Int. J. Epidemiol. (2004) 33 (3): 443-444. http://ije.oxfordjournals.org/content/33/3/443.full.

En 1988, dans « » (), les auteurs allemands Gudrun Greunke et Jorg Heimbrecht se font les tenants de thèses contestant la version officielle.

Aspects économiques Quatre ans avant la crise sanitaire, le gouvernement espagnol avait interdit d'importation les huiles de colza destinées à la consommation humaine. Seule demeurait autorisée l'importation d'huile de colza à destination industrielle, qui devait être dénaturée pour en empêcher l'usage alimentaire.. La dénaturation donnait à l'huile une coloration rouge. Soumise à divers procédés de raffinage, cette huile, perdant la coloration qui la désignait comme altérée, fut vendue illégalement à des fins alimentaires.

En , après l'annonce de la découverte de traces d'hydrocarbures dans quelques huiles d'olive, la communauté européenne décrète un embargo général sur les huiles d'olive espagnoles.

Ce drame a poussé les instances espagnoles à doter leur pays, avant la plupart des autres pays européens, d'une loi générale destinée à protéger les consommateurs.

Aspects politiques