La science sous le Troisième Reich a trait à l'histoire des disciplines scientifiques en Allemagne entre 1933 à 1945. Le régime nazi ne porte pas aux sciences fondamentales un grand intérêt, sauf si les recherches sont en rapport avec l'idéologie nationale-socialiste ou peuvent avoir des applications militaires ou économiques concrètes. La collaboration des scientifiques avec le régime est donc ambiguë : si certains sont des nazis convaincus (à l'instar des lauréats du prix Nobel de physique Philipp Lenard et Johannes Stark) et d'autres démis de leurs fonctions ou exilés en raison de leurs origines raciales, la majorité poursuit ses travaux dans une certaine indifférence. Il convient néanmoins de distinguer les disciplines partiellement inféodées au régime (notamment dans le domaine plus relatif des sciences sociales) des sciences dures, qui, pour des raisons de crédibilité scientifique, ne permettaient pas des dérives idéologiques.

vignette|Bernhard Rust, le ministre de la Science, de l'Éducation et de la Culture populaire.

Les différentes disciplines scientifiques sont officiellement placées de 1934 à 1945 sous la direction de Bernhard Rust, ministre de la Science, de l'Éducation et de la Culture populaire.

Contexte scientifique en 1933 et conséquences du changement de régime vignette|Le mathématicien David Hilbert.

En janvier 1933, au moment où Adolf Hitler est nommé chancelier du Reich, la science allemande domine le monde. Conséquemment à l'industrialisation rapide de l'Allemagne de la fin du , le développement des sciences amène le pays à être le fer de lance de certaines disciplines (la chimie notamment) et à installer l'idée que tout Occidental souhaitant faire de bonnes études dans le domaine scientifique doit effectuer une partie de ses études en Allemagne ou du moins avoir une connaissance de la langue allemande pour profiter du nombre important de publications scientifiques rédigées dans la langue de Goethe.. Entre 1901 et 1933, 23 des 71 prix Nobel sont ainsi attribués à des Allemands, soit 32,4 %.

L'arrivée du NSDAP au pouvoir porte un certain coup à la science allemande, dans la mesure où elle commence à décliner en raison notamment de la montée en puissance des États-Unis : il suffit d'observer qu'entre 1933 et 1986, seulement 15 des 63 prix Nobel ont été attribués à des AllemandsHors les Allemands de naissance ayant changé de nationalité., soit 23 %, pour comprendre que l'âge d'or scientifique de l'Allemagne est révolu. Pour la période nazie, ce phénomène s'explique par deux facteurs : d'une part, l'épuration ethnique ou politique du corps scientifique allemand prive le régime de certains talents (sept lauréats d'un prix Nobel de science quittent le pays entre 1933 et la GuerreLes lauréats d'un prix Nobel de science ayant fui ou quitté volontairement l'Allemagne nazie sont les chimistes Richard Martin Willstätter et Fritz Haber, les physiciens James Franck, Erwin Schrödinger et Victor Francis Hess, les physiologistes Otto Fritz Meyerhof et Otto Loewi. De son côté, Albert Einstein, en voyage aux États-Unis durant l'hiver 1932-33, a décidé de ne pas retourner en Allemagne après l'arrivée au pouvoir des nazis. Par ailleurs, de futurs lauréats du prix Nobel ont également quitté l'Allemagne dès 1933 ou dans les années suivantes comme Max Born, Otto Stern ou Hans Bethe. ; les effectifs sont, dans les premières années, à la baisse au sein de tous les corps de scientifiques, jusqu'à 20 % parfois, particulièrement en mathématiques) ; d'autre part, l'intérêt du nouveau régime pour les sciences se borne aux applications militaires ou industrielles immédiates : ainsi, en 1934, lorsque le ministre de la Science du Reich, Bernhardt Rust, demande au mathématicien David Hilbert si l'institut de Göttingen qu'il dirige a souffert du « départ des juifs et de leurs amis », celui-ci répond : ..

Parmi les scientifiques d'origine juive amenés à quitter l'Allemagne, on compte, dès 1933, les physiciens Max Born, James Franck et Otto Stern, les géographes (qui mourra finalement dans le camp de Theresienstadt) et , etc. La physicienne Lise Meitner, qui dirige le département de physique de la Société Kaiser-Wilhelm, peut rester jusqu'en 1938, mais seulement en vertu de sa nationalité autrichienne (qui prend fin avec lAnschluss) ; elle part donc pour les Pays-Bas, puis la Suède. Des scientifiques non juifs sont également amenés à quitter l'Allemagne après 1933 ou en 1938, année de lAnschluss, en raison des origines juives de leur épouse, à l'exemple du mathématicien Carl Gustav Hempel ou du physicien Victor Francis Hess. D'autres quittent l'Allemagne en raison de leurs convictions politiques (Karl Wittfogel en 1934, après avoir été interné dans un camp, etc.). D'autres demeurèrent en Allemagne, au péril de leur vie (le géographe Alfred Philippson, déporté en 1942, etc.).

Responsabilité des scientifiques et de la science Résistance et collaboration Une des questions fondamentales de l'après-Seconde Guerre mondiale aura été de déterminer le degré de responsabilité des Allemands vis-à-vis du Troisième Reich. Ainsi, un employé de bureau ayant travaillé au sein de l'État national-socialiste devait-il être tenu pour responsable alors que son travail fut, en un sens, impersonnel et ne requérait pas nécessairement une adhésion à l'idéologie nazie ? Cette question se posait également dans les domaines artistiques, sportifs et scientifiques. La frontière se situait sans doute là où un travail qui aurait été le même sous n'importe quel régime (faire de simples recherches scientifiques) s'est mis au service d'un régime et n'existait que comme vecteur d'une idéologie (faire des recherches biologiques justifiant la hiérarchie des races) ou d'une politique de conquête (travailler sur des applications servant à l'industrie de guerre).

Il apparaît, en tout cas, qu'en plus du départ des scientifiques d'origine juiveÀ l'exception notable du physicien Gustav Ludwig Hertz et du physiologiste Otto Heinrich Warburg, qui purent rester en Allemagne pendant toute la période nazie, en dépit de leurs origines partiellement juives., certains savants « aryens » comme Erwin Schrödinger, Max Delbrück, Klaus Fuchs ou encore Kurt Gödel ont fait le choix délibéré de quitter la nouvelle Allemagne. En revanche, pour prendre le seul domaine de la physique, le régime nazi a pu compter sur la collaboration plus ou moins active, par simple patriotisme dans certains cas, d'éminents physiciens comme Max Planck, Werner Heisenberg, Arnold Sommerfeld, Hans Geiger, Robert Pohl, Walther Gerlach, Walther Bothe, Wilhelm Hanle, Friedrich Hund et Pascual Jordan. Du reste, tout comme les Trente Glorieuses françaises s'appuieront sur des bases scientifiques jetées sous le régime de Vichy (centralisation des charbonnages, de l'électricité, et d'une partie de l'industrie), le « miracle économique allemand » des années 1950 s'appuiera sur les avancées techniques ou scientifiques réalisées antérieurement .

Néanmoins, selon l'historien des sciences , qui parle du fonctionnement épistémologique des sciences (c'est-à-dire en s'abstenant d'une analyse sociologique, qui prendrait en compte l'hémorragie d'intellectuels à la suite de l'exil et de la répression d'un grand nombre d'entre eux), . Il note, en outre, que certains scientifiques nazis étaient animés de , mais que la différence d'avec les scientifiques classiques tenait dans le fait qu'ils .

Certaines responsabilités évidentes

L'antisémitisme était largement partagé au sein des élites, influencées par le mouvement völkisch du début du siècle. Sans nécessairement conduire à une adhésion pleine à l'idéologie nazie, qui souffrait notamment, à leurs yeux, d'un populisme exacerbé, cela conduisit à une large acceptation de la politique antisémite mise en place par Hitler.

L'opportunisme s'ajoutait à la proximité idéologique pour expliquer le ralliement au régime. Ainsi, IG Farben, en expulsant dès 1933 les Juifs de son entreprise, obtint une grande partie des contrats octroyés par l'État (qui mena le plan quadriennal de 1936-1939 de militarisation de l'industrie). À cet égard, Josiane Olff-Nathan souligne que la libération des places offertes par l’expulsion des Juifs offrait des promotions à nombre d'employés, qui, d'une certaine façon, s'en trouvaient professionnellement satisfaits.

Par ailleurs, nombre de scientifiques participèrent, par conviction ou non, à la politique du régime, notamment pour l'exploitation et la colonisation des terres d'Europe de l'Est, justifiée au nom de l'idéologie du Lebensraum (« espace vital ») et du Drang nach Osten (« poussée vers l'est »). La mise en place du Generalplan Ost (« schéma directeur pour l'Est »), qui a pu être intégré à un plan plus général de colonisation (Generalsiedlungsplan) nécessitait les compétences d'agronomes (Konrad Meyer), de biologistes, de chimistes, de géographes (Walter Christaller, Karl Haushofer, etc.) voire d'anthropologues. Des instituts sont même ouverts en Pologne, dans le but de classer ethniquement la population. La colonisation prévue par le Generalplan Ost ne fut jamais réellement appliquée, le plan s'étant arrêté à la première phase d'extermination (parfois désignée sous le terme de « Shoah par balles ») en raison des défaites nazies face à l'URSS, notamment avec le tournant de la bataille de Stalingrad (1942-43).

Science et nazisme vignette|Document de l'ingénieur Hans Kammler concernant les missiles V2.

L'industrie du Troisième Reich et la science Une bonne partie de la communauté des scientifiques est mobilisée par l'État à des fins militaires et ce, particulièrement, dans les domaines de la chimie et de la physique. Ainsi, au cours des années 1940, quasiment chaque physicien de l'université de Hambourg travaille sur des projets militaires, notamment sur l'énergie atomique dans le cadre du « Projet Uranium » lancé par les autorités nazies en 1939Lire Course à la bombe (Seconde Guerre mondiale).. De plus, en 1942, sont mises en place, à partir du Conseil de recherche du Reich, une Direction de la recherche de l'armée de l'air et une autre pour la marine de guerre qui concluent des contrats avec des instituts pour que les physiciens se penchent davantage sur la physique appliquée. Ces mesures achèvent de lier la recherche scientifique au complexe militaro-industriel nazi.

Science et éducation

Les programmes scolaires des lycées allemands sont modifiés rapidement après l'arrivée des nazis au pouvoir, notamment par le biais de la reconnaissance de la biologie comme matière à enseigner dans tous les établissements, alors qu'elle était auparavant plutôt déconsidérée. Elle comprend également l'hygiène raciale, la génétique, la politique démographique, la « science des races » et la « science de la famille » ; elle est étudiée lors des dernières années de lycée (de la à la en Prusse par exemple).

Les mathématiques et les sciences de la nature Mathématiques Résistance et acceptation Dès l'arrivée au pouvoir des nazis, les mathématiques sont, comme les autres sciences, réorganisées en fonction de critères politiques et raciaux liés à l'idéologie nationale-socialiste. Dans un discours prononcé le devant l'Académie des sciences de Berlin, le physicien Philipp Lenard associe les races à sa conception des mathématiques et, en , le philosophe et logicien dénonce l'institut de Göttingen comme un foyer de conspirateurs juifs.

Dans ce nouveau contexte, on compte peu de mathématiciens ouvertement résistants, en dehors de Carl Ludwig Siegel, directeur de l'institut de mathématiques de Francfort, qui proteste contre les nouvelles orientations de l'Association mathématique du Reich, en démissionnant en 1934, ou Ernst Zermelo qui, pour manifester son désaccord avec les nouvelles orientations de l'université de Fribourg-en-Brisgau, démissionne de ses fonctions universitaires en 1935. Erich Kamke essaie vainement de pousser l'Union des mathématiciens à s'opposer aux révocations faites par le régime.