En philosophie, le naturalisme est la conception d'après laquelle tout ce qui existe – objets et événements – peut être expliqué par des causes ou des principes naturels. Écartant toute forme de transcendance, le naturalisme conçoit l'activité philosophique dans le prolongement de l'activité scientifique.
Le naturalisme ne doit être confondu ni avec le matérialisme, ni avec la Naturphilosophie de l'idéalisme allemand qui, au début du , prétendait donner une explication métaphysique à l'évolution du monde. Le matérialisme implique une forme de naturalisme mais l'inverse n'est pas vrai. En effet, le naturalisme n'est pas, contrairement au matérialisme, une position métaphysique sur la nature même du réel. Historiquement toutefois, ces deux conceptions du monde se sont développées conjointement.
Le naturalisme s'inscrit aujourd'hui en grande partie dans le contexte de la philosophie analytique qui, depuis son tournant « ontologique », ne consiste plus uniquement en l’analyse logique du langage mais, plus largement, en un discours argumentatif visant la compréhension du monde et de nous-mêmes en accord avec les données des sciences de la nature.
Origine et histoire Le naturalisme s'inscrit dans une longue histoire, qui remonte à l'Antiquité, mais il est aussi devenu l'un des plus importants mouvements philosophiques actuels, largement prédominant dans les pays de langue anglaise. En France, nombre de scientifiques partagent aujourd'hui une perspective naturaliste, notamment dans le domaine des sciences cognitives et de la neurologieVoir notamment Jean-Pierre Changeux, L'Homme neuronal, Paris, Fayard, 1983.
Le naturalisme dans l'Antiquité Dans l'Antiquité grecque et romaine, certains philosophes comme les stoïciens et les atomistes (Démocrite et Épicure notamment) refusent toute implication de forces ou d'entités surnaturelles. Pour eux, les dieux ne peuvent avoir un effet dans le monde naturel que s'ils font eux-mêmes partie du monde naturel. Il en va de même de l'âme humaine dont la notion est soit rejetée, soit « naturalisée ».
Les stoïciens, en particulier, justifient la succession des causes et des conséquences (nexus causarum) par une conception intégralement déterministe du monde s'appuyant sur la notion de « destin ».
Le naturalisme moderne Dans la filiation de René Descartes, Baruch Spinoza est parfois considéré comme le premier des philosophes naturalistes modernes dans la mesure où il est le premier à définir clairement la nature en tant que somme de tout ce qui existe et à refuser explicitement tout recours à des causes extérieures dans l'explication du monde.
Le naturalisme contemporain En philosophie contemporaine, on qualifie généralement de « naturaliste » le partisan de la famille de théories pour lesquelles des entités métaphysiques ou des normes d’un type donné (principes logiques, mathématiques, éthiques ou cognitifs) sont entièrement réductibles aux genres d’objets ou aux lois étudiés dans les sciences naturelles (physique, biologie, psychologie, etc.). Le psychologisme, qui fut combattu avec force par les pionniers de la philosophie analytique et de la phénoménologie (à savoir, respectivement Frege et Husserl), peut être vu comme un dérivé du naturalisme philosophique..
W. V. O. Quine est, dans une large mesure, responsable de la prééminence actuelle du naturalisme chez les philosophes anglo-saxons car il a su en définir précisément la méthode et a développé une réflexion à son propos. Il fut sans doute le naturaliste le plus systématique et le plus intransigeant du . Le naturalisme correspond chez lui à l’idée selon laquelle il n'existe pas de tribunal plus haut de la vérité que la science elle-même. Il n'y a par conséquent pas de meilleure méthode que la méthode scientifique pour juger des affirmations de la science, et il n'est nul besoin pour ce faire d'avoir recours à une « philosophie première » telle que la métaphysique ou l'épistémologie. Par ailleurs, il n'existe pour Quine aucun point de vue supra-scientifique ou transcendant qui nous permette d'en savoir plus que ce que nous apprend notre dernière et meilleure science« C'est au sein même de la science, et non dans une quelconque philosophie première, que la réalité doit être identifiée et décrite », traduit de W. V. O. Quine (1981), Theories and Things, Cambridge (Mass.), Harvard University Press..
Si de nombreux philosophes ont contribué au naturalisme et ont accepté la position générale de Quine, sa conception a néanmoins suscité de nombreuses réponses critiques de la part de ses successeurs. Une grande partie de la philosophie analytique de la seconde moitié du fut même élaborée en opposition directe à Quine. La liste des philosophes naturalistes l'ayant critiqué inclut des auteurs aussi significatifs que Saul Kripke, Jaakko Hintikka, David K. Lewis, Jerry Fodor ou Hilary Putnam. À des degrés différents, tous ces philosophes ont émis des objections contre les implications du naturalisme de Quine, notamment contre certaines conséquences radicales comme son béhaviorisme strict au regard de la vie mentale et son rejet de notions équivoques comme la notion de possibilité.
Monisme et rejet de la transcendance L'idée que le monde est un et causalement clos (sans cause extérieure) est une revendication centrale du naturalisme philosophique depuis ses origines : aucun événement dans le monde ne peut être causé par quelque chose qui se trouverait en dehors du monde naturel.
Selon David M. Armstrong, le naturalisme philosophique est une forme de monisme philosophique qui possède deux volets, l'un ontologique (concernant ce qui existe) et l'autre épistémologique (concernant le savoir). Du point de vue ontologique, le naturalisme soutient qu'il n'existe rien en dehors de la nature, tandis que sur le plan épistémologique, il affirme que les sciences de la nature sont les seules voies d'accès à la connaissance authentique. Présenté sous sa forme la plus succincte, le naturalisme est donc la combinaison de deux principes essentiels : Le monde naturel est tout ce qui est, et son existence ne requiert aucune cause surnaturelle ou supra-naturelle (principe ontologique) ; Nous ne possédons aucune source non naturelle de connaissance (principe épistémologique).
Thèses ontologiques L'ambition ontologique du naturalisme est de développer une vision cohérente et complète de la nature sur la base des théories scientifiques. David M. Armstrong et David K. Lewis comptent parmi les principaux philosophes à y avoir contribué. Ce projet est qualifié de « naturalisme métaphysique » par certains auteurs, notamment par Richard CarrierR. Carrier, Sense and Goodness without God : A Defense of Metaphysical Naturalism, AuthorHouse, 2005., Martin MahnerM. Mahner, « Le rôle du naturalisme métaphysique en science », in M. Silberstein (dir.), Matériaux philosophiques et scientifiques pour un matérialisme contemporain, vol. 1, Paris, Éditions matériologiques, 2013, . et Michael EsfeldM. Esfeld & D.-A. Deckert, A Minimalist Ontology of the Natural World, Routledge (Routledge Studies in the Philosophy of Mathematics and Physics), 2017., au sens où il s'appuie sur l'idée que tout ce qui « existe » appartient à la nature, entendue comme monde spatio-temporel régi par des lois.
La première thèse ontologique du naturalisme est négative : le naturalisme rejette en effet la notion de transcendance. L'univers, et toutes les entités qui le composent, recouvre tout ce qui existe et il n'existe donc pas de causes surnaturelles ou supra-naturelles susceptibles de l'expliquer. Aussi le naturalisme conçoit-il l'homme comme une production de la nature qui n'a pas d'autre justification que les causes naturelles qui l'ont amené à l'existence (on parle ainsi de production « incidente » : l'homme est un élément à part entière de la nature et n'est donc pas un produit « dérivé » de la nature).
Depuis Charles Darwin, les naturalistes expliquent toute production vivante par l'évolution sans intervention supra-naturelle et sans téléologie ou dessein intelligent : toutes les formes organisées de la vie, jusqu'aux plus élevées, sont en dernière instance issues de la matière non vivante par un processus mécanique aveugle de transformation et d'organisation de cette matière. Selon le philosophe Daniel DennettCf. Daniel Dennett, Darwin est-il dangereux ? (1995), c'est cette capacité de la théorie darwinienne à expliquer la vie sans recours à des entités ou des principes transcendants qui lui confère sa force et sa validité. Le darwinisme est une réponse à la question de l'origine qui constitue pour Daniel Dennett et les philosophes naturalistes d'aujourd'hui un authentique modèle d'explication naturaliste.
Thèses épistémologiques Les naturalistes stricts (ou « quinéens ») s'opposent aux philosophes qui prétendent que nous pouvons nous servir de certaines intuitions du sens commun comme point de départ de la réflexion philosophique. D'une manière générale, leurs critiques contre le sens commun et les intuitions philosophiques se déploient sur deux fronts : Ils remettent en cause la validité du point de vue que nous offre l'introspectionVoir notamment Daniel Dennett et sa critique du Cogito et des qualia dans La conscience expliquée (1991), Paris Odile Jacob et dans De beaux rêves (2005), Gallimard ; Ils rejettent la possibilité d'un point de vue transcendant sur le monde (ce que Hilary Putnam nomme ironiquement l'« œil de Dieu »).
Le premier point inscrit le naturalisme dans une tradition anti-cartésienne qui remonte à Spinoza et qui refuse l'idée selon laquelle il existerait un point de vue privilégié qui serait celui du « moi » sur ses propres états. Le second point fait du naturalisme un anti-dogmatisme philosophique. Dans sa forme la plus radicale, le naturalisme s'oppose à l'idée que les philosophes peuvent découvrir de manière a priori des vérités et il soutient qu'un énoncé philosophique n'est considéré comme vrai que de manière simplement provisoire. Aucune de nos connaissances n'est tenue pour sacrée ou intangible. Le naturalisme se distingue en ce sens du matérialisme philosophique qui est une position ontologique définitive.
Pour les naturalistes, notre meilleure vision de la réalité est celle qui nous est donnée par notre meilleure et dernière science. Pour eux, la philosophie n'est pas une activité plus fondamentale que les sciences de la nature. Les sciences naturelles et la philosophie sont ainsi perçues comme deux activités continues. Pour Quine en particulier, il n'y a aucune séparation véritable entre ces deux manières de comprendre le monde, de sorte que la réflexion philosophique ne comporte rien de particulièrement spécial ou d'unique, ce qui oblige le philosophe à une forme de modestie intellectuelle : W. V. O. Quine, Speaking of objects (1958), Proceedings and Adresses of the American Philosophical Association, 31, p. 5-22..
Ecartant la transcendance aussi bien dans le champ épistémologique que dans celui de l'ontologie, les naturalistes préfèrent voir la philosophie et la science comme des activités collectives soumises aux mêmes normes élémentaires. Parce que ces activités sont liées, le naturaliste soutient notamment que la recherche et la découverte scientifiques permettent d'améliorer ou de réviser notre héritage philosophique. Il croit donc à la possibilité d'un certain progrès en philosophie.
Naturalisme et sciences de la nature Rapport aux sciences La perspective naturaliste conduit à accorder la philosophie aux données des sciences naturelles. Cet accord implique trois types d'exigences pour la philosophie : Les données scientifiques doivent être intégrées à la réflexion philosophique ; Les thèses philosophiques doivent être compatibles avec ces données ; Le questionnement philosophique doit se formuler de façon à pouvoir recevoir une réponse provenant des sciences de la nature.