vignette|Affiche du minstrel show de en 1900.
Le blackface, prononcé en français , ou « grimage en Noir », est une forme théâtrale de maquillage où un comédien blanc incarne une caricature stéréotypée de personne noire.
Déjà attestée dès le Moyen-âge en Europe, cette pratique prend de l'ampleur au aux États-unis dans les minstrel shows, puis dans le vaudeville. Le blackface se distingue du minstrel show et devient une pratique à part entière au début du . Il disparaît à partir des années 1960, à la suite du mouvement afro-américain des droits civiques, qui en dénonce le caractère raciste.
Origines
L'origine précise du blackface est incertaine. l'inclut dans la tradition d'exhiber les Noirs pour amuser les blancs qui remonte au moins à 1441, lorsque les esclaves ouest-africains furent exposés au Portugal.. Le théâtre élisabéthain et le théâtre jacobéen ont souvent mis en scène des personnages noirs, notamment dans Othello ou le Maure de Venise de Shakespeare (1604).. Cependant, les pièces de cette époque ne présentent pas la caricature des traits supposés innés des Noirs caractéristique du blackface.
Pour l'écrivain-journaliste Serge Bilé, le grimage en Noir vient non pas des États-Unis mais de France. "La France et le blackface" (Quand le peuple, le roi et l'empereur se noircissent), Serge Bilé, octobre 2022..
En Amérique Aux États-Unis Au , un acteur blanc grimé en Noir, apporte le blackface dans la culture théâtrale des États-Unis en jouant le rôle de « Mungo », un Noir ivre, dans The Padlock, pièce britannique dont la première se déroule à New York le .. À la suite du succès remarqué de la pièce, d'autres comédiens adoptent ce style. Le succès des clowns grimés en Noirs aux États-Unis remonte au moins aux années 1810.. De 1822 à 1823, le comédien britannique part en tournée aux États-Unis ; à son retour il apporte une touche « noire » dans son répertoire de portraits britanniques régionaux qu'il inclut dans son nouveau spectacle, A Trip to America, dans lequel Mathews entonne un chant de libération des esclaves noirs, Possum up a Gum Tree.. En 1823, Edwin Forrest joue le rôle d'un Noir d'une plantation, et George Washington Dixon bâtit sa carrière autour du blackface en 1828.
vignette|redresse|Thomas D. Rice déguisé en Daddy Jim Crow (1832).
C'est cependant un autre comédien blanc, Thomas D. Rice, qui va véritablement populariser le blackface. Il introduit la chanson Jump Jim Crow et l'accompagne d'une danse dans sa pièce en 1828, ce qui l'érige au rang de vedette en 1832... Rice parcourt les États-Unis, sous le nom de scène de « Daddy Jim Crow ». Le nom Jim Crow deviendra étroitement rattaché à la ségrégation raciale et donnera son nom aux lois Jim Crow qui ont codifié la ré-institutionnalisation de la ségrégation raciale après la Reconstruction..
Dans les années 1830 et 1840, le blackface mêle parodie, chansons comiques et danses énergiques. D'abord confinés à des lieux peu réputés, Rice et ses pairs se mettent à jouer en entracte dans des théâtres plus renommés au fur et à mesure de la hausse de popularité du blackface. Les stéréotypes du personnage grimé en Noir se développent : bouffon, paresseux, superstitieux, peureux, lascif, voleur, menteur, et écorchant la langue anglaise. Les premiers comédiens blackface sont tous des hommes, ils se travestissent également en femmes noires qui sont souvent dépeintes soit sous des traits laids et grotesquement masculins, soit en corpulentes matrones (mammy), soit encore en aguicheuses sexuelles. Le théâtre américain des années 1830, dans lequel le blackface fait son apparition, intègre d'autres stéréotypes comiques similaires comme le Yankee débrouillard et le Frontiersman surhumain.. Les théâtres américains et britanniques de la fin du et du début du , derniers temps de prospérité du blackface., comprennent de nombreux autres stéréotypes comiques, souvent basés sur des peuples : le Juif vénal et calculateur, l'Irlandais alcoolique et bagarreur, l'Italien suave, l'Allemand bourru, et le péquenaud rural et naïf...
De 1830 à 1840, le blackface se joue en solo ou en duo, parfois en trio. Les troupes ambulantes qui vont plus tard caractériser le blackface minstrelsy se produisent uniquement dans le minstrel show.. Alors que le grimage en Noir est jusque-là cantonné à l'entracte ou à un simple numéro, les Virginia Minstrels réalisent le premier minstrel show entièrement consacré au blackface, à New York en 1843La même année, fait plus ou moins la même chose à Buffalo, apparemment indépendamment... Leur spectacle, sans réelle structure, où les musiciens sont assis en demi-cercle, un joueur de tambourin à une bout et un joueur d'os à l'autre, va placer les codes de ce qui deviendra bientôt la norme du premier acte d'un minstrel show classique à trois actes.. Dès 1852, le simple sketch satirique auquel se réduisait le grimage en Noir depuis des décennies se développe en une farce en un seul acte souvent utilisé comme troisième acte du minstrel show.. Les morceaux du compositeur Stephen Foster occupent le premier plan dans les spectacles blackface de cette période. Les minstrel shows mettent en scène des comédiens blancs grimés en Noirs, livrant leur propre interprétation de la musique et du dialecte noirs.
Au thumb|Al Jolson maquillé en chanteur noir dans une scène du film Le Chanteur de Jazz. Jusqu'à la fin du , le minstrel show est le spectacle populaire dominant aux États-Unis, et jouit également d'une forte notoriété au Royaume-Uni et dans d'autres pays d'Europe dont la France.. Lorsque le minstrel show se met à décliner, le blackface apparait dans le vaudeville, où il redevient un simple numéro. Le blackface est très présent dans les films au moins jusqu'à la fin des années 1930, et le blackface de la série radiophonique Amos 'n' Andy dure jusqu'aux années 1950.. Le blackface amateur des minstrel shows reste très prisé au moins jusqu'aux années 1950..
Au En 2013, Julee Wilson du Huffington Post considère que le blackface serait un délit insensible et l'expression d'un racisme anti-noir. Pour elle, .
En 2014 et 2015, l'English National Opera (Londres) et le Metropolitan Opera (New York) suppriment dans la pièce d’Otello de Giuseppe Verdi l'utilisation du maquillage noir auparavant utilisée pour le personnage principal, qui est un Maure, après réflexion. Toutefois, l'intention sous-jacente des critiques n'est pas tant la suppression du maquillage noir que l'engagement d'un ténor noir pour interpréter le rôle d’Otello.
En 2018, la présentatrice américaine Megyn Kelly perd son émission après avoir approuvé un blackface, et bien qu'elle ait présenté ses excuses.
En Amérique du sud Nombre de traditions (danses et musiques) utilisent le grimage, héritage des rapports complexes entre les trois populations indigène, noire (esclaves) et blanche (coloniale). La réalité est compliquée par les métissages qui ont conduit à identifier des populations à certains de leurs éléments. Certains métis cherchant à s'extraire de leur classe pour accéder à la classe dirigeante au prix parfois d’excès de zèle ou d'exactions ont servi de support ou de modèle à certains chants et danses. C'est le cas des caporales, des morenada et des tundiquis. Le contremaitre, figure du petit chef arbore alors un masque de morenos ou de caporales. Cette forme artistique est cependant revendiquée et assumée par la communauté afro-bolivienne même si la controverse du blackface y a fait son apparition aussi.
Au Canada En 2019, Justin Trudeau présente ses excuses après que le Time a publié des photos de lui, grimé en Noir, datant de 2001 ; il déclare : .. Cependant, plusieurs commentateurs et journalistes, dont son compatriote l'académicien Dany Laferrière, jugent que le geste n'est pas un blackface..
Au Québec thumb|Sambo était un personnage récurrent des spectacles de ménestrels. De 1862 à 1899, les spectacles de ménestrels, communément appelés « spectacles nègres » ou « soirées éthiopiennes », sont très appréciés des classes populaires ainsi que de l'élite aisée du Québec. Importation culturelle américaine, ce spectacle dans lequel des artistes blancs se griment en personnes noires pour ensuite présenter le Noir comme modèle de laideur, de bouffonnerie ou de stupidité, est adopté et adulé tant par la population anglophone que par la population francophone du Québec. Ces spectacles sont représentés à l'Institut canadien de Montréal, au parc Sohmer, à l'Institut des Artisans et villes de Québec, Montréal, Saint-Jacques-de-l’Achigan et Saint-Jean-sur-Richelieu par le Théâtre français., le Théâtre Royal, la Compagnie française de Montréal, l'Académie de musique, le Mechanic's Hall et le Nordheimer's Musical Hall. Vers les années 1890, l'industrie culturelle des « ménestrels noirs » se québécise, le Québec est de plus en plus intégré dans le système capitaliste et la culture de masse nord-américains, les compagnies de théâtre commencent à embaucher des acteurs locaux, le nombre de troupes se spécialisant dans ce genre de spectacle augmente, comme Les Nouveaux Ménestrels, Black Crook et la Troupe-Coffin. Le , le Théâtre royal représente la pièce La Case de l'oncle Tom, où jouent des danseurs et chanteurs noirs bien qu'entre la fin de 1895 et le début de 1897, plusieurs spectateurs se plaignent du fait que les rôles de noirs commencent à être interprétés par des acteurs noirs et non pas blancs..
En Europe Les États-Unis ont sur le sujet de la colonisation un positionnement différent des États européens.
Belgique Les militants décoloniaux dénoncent plusieurs personnages folkloriques en particulier : les Noirauds, le Sauvage d’Ath ou de celui de Malmedy (dénommé Lu Sâvadje-Cayèt), Magnon dit le « diable cornu » et le Père Fouettard, compagnon de Saint Nicolas, noir parce que descendant dans les cheminées, lors de la distribution annuelle de cadeaux aux enfants sans oublier les chars du carnaval d'Alost dont les autorités locales ont même défendu le cas auprès de l’Unesco en mettant en avant la notion de Liberté d'expression..
Deux pratiques racistes sont dénoncées en 2019, l’une à cause d’une soirée « Afro House » au pied de l’Africa Museum le , l’autre en raison d’un carnaval avec « sorties de nègres » et « figures de sauvage »..
France Si la loi française a prévu le délit d'incitation à la haine raciale et l'article R. 624-4 du code pénal , en droit français aucun texte ne prohibe la pratique du grimage en Noir.Pourquoi les blackfaces ne sont pas condamnées par la justice ?, 20minutes.fr, 7 mars 2023.
Selon Sylvie Chalaye, anthropologue des représentations coloniales, il n'existe pas de traduction évidente du blackface dans la langue française, parce que la connotation est moins ancrée qu'aux États-Unis : en France, il faut donner des explications pour dire ce qu'est le blackface, alors que tous les Américains le savent, selon Pap Ndiaye. Cela reflète des différences de réalités sociales et des cristallisations racistes ; pour autant, des porosités existent entre ces différentes réalités. En France, des spectacles mettant en scène des comédiens grimés en noir dans un registre parodique ont existé comme au début du avec Impressions d'Afrique de Raymond Roussel ou Malikoko, roi nègre. Certains spectacles sont très à la mode et se jouent jusque dans les années 1950.
Eugénie Fougère apparaît sur la couverture de Paris qui ChanteCouverture de Paris qui Chante, le 18 octobre 1903., dansant sur la chanson Oh ! ce cake-walkGordon, Dances With Darwin, p. 177.. Étant réapparue, après une longue absence, dans le costume d'un noir américain dans une revue à La CigalePrès de la Place Pigalle., en 1920, Eugénie Fougère déclare : . Fougère se disait plus à l'aise dans un corps noir ou, du moins, dans un corps régi par des mouvements et des rythmes afro-américains que dans un corps blanc privé de la possibilité de s'exprimer sans retenueGordon, Dances With Darwin, p. 239 : ..