vignette|Débarquement de la cour portugaise à Rio de Janeiro, le 7 mars 1808. Le transfert au Brésil de la famille royale portugaise, qui se fait sous protection anglaise, après l'invasion du Portugal par Napoléon en 1807 est un événement majeur de l'histoire de l'Amérique du Sud et du Portugal, puisqu'il enclenche le processus aboutissant à l'indépendance du Brésil, une douzaine d'années plus tard.
Antécédents Le transfert de la cour portugaise au Brésil est une solution qui avait déjà été envisagée dans le passé, lorsque la métropole et la souveraineté portugaise s'étaient retrouvées sous le coup d'une menace : lors de la crise de succession de 1580, devant l'avancée du duc d'Albe, on avait conseillé à Antoine de Crato de trouver refuge outre-Atlantique. Puis lors de la restauration de l'indépendance en 1640, après que la France a abandonné le Portugal en signant les traités de Westphalie (1648), le père António Vieira propose la même idée à Jean IV, y voyant une occasion de fonder le prophétique Cinquième Empire.
Par la suite, sans qu'aucune menace militaire ne se fasse sentir, le diplomate Luís da Cunha défend l'idée de transférer au Brésil le siège de la monarchie portugaise. L'idée commencera à être étudiée concrètement lors de l'invasion du Portugal par les troupes espagnoles, dans le cadre du Pacte de famille. Le marquis de Pombal en viendra même à ordonner la préparation d'une escadre qui transporterait Joseph , la famille royale et la cour. En cela, Pombal ne faisait que s'inspirer de l'exemple étranger: Sébastien Le Prestre de Vauban conseillant au futur Philippe V d'Espagne de se réfugier en Amérique ou encore l'Impératrice Marie Thérèse d'Autriche se disposant à descendre le Danube si la cour de Vienne venait à courir un danger. Au début du , dans le contexte international créé par l'ascension de Napoléon Bonaparte, l'idée refait surface, défendue par le marquis d'Alorna le , puis par Rodrigo de Sousa Coutinho le . Ce serait pour eux un moyen de redéfinir l'équilibre des forces parmi les nations européennes.
La conjoncture de 1807 Alliés au début de la campagne du Roussillon et de Catalogne, l'Espagne rompt son alliance avec le Portugal, faisant cause commune avec l'ennemi d'hier - la France de Napoléon. Encouragée par ce dernier, elle décide l'invasion du Portugal en 1801: ce sera la guerre des Oranges durant laquelle l'Angleterre refusera d'intervenir pour secourir son allié. Avant même que le Corps d'observation de la Gironde pénètre au Portugal, le traité de Fontainebleau, signé entre la France et l'Espagne, prévoit la division du pays en trois principautés. Mais l'intention de Napoléon à plus long terme est de remplacer les dynasties régnantes de Portugal et d'Espagne par des membres de sa propre famille. Le Portugal était de toute façon perdant: il aurait un Bonaparte sur son trône et par représailles l'Angleterre se serait emparé des colonies portugaises, Brésil inclus.
Les faits
L'Europe en 1811 : |vignette|253x253px Après la signature du traité secret de Tilsit en , les représentants de la France et de l'Espagne à Lisbonne soumettent au Prince Régent du Portugal, le , les exigences de Napoléon: la participation du Portugal au blocus continental, la fermeture de ses ports aux navires britanniques, une déclaration de guerre aux Anglais, la confiscation de leurs biens au Portugal et l'emprisonnement de tous les citoyens anglais vivant dans le pays. Une réponse est attendue avant le .
Au Conseil d'État, réuni le , avant même d'avoir pris connaissance de la manœuvre de Napoléon, c'est l'avis du ministre António de Araújo e Azevedo qui l'emporte: le Portugal se joindra au blocus continental, fermant ainsi ses ports aux navires anglais. L'unique objection qui est faite est celle qui concerne le séquestre des biens et l'arrestation des personnes de nationalité anglaise, la mesure étant jugée contraire aux principes chrétiens. Le ministre Araújo ordonne de mettre ces décisions par écrit. Le gouvernement écartait ainsi les propositions d'une minorité menée par Rodrigo de Sousa Coutinho, défendant l'idée de faire la guerre à la France et à l'Espagne, prévoyant de mobiliser pour cela hommes et 40 millions de cruzados. Lors de cette même réunion, Coutinho défend également la solution préconisée en 1803, d'une retraite stratégique au cas où les choses se passeraient mal militairement: la famille royale serait transportée au Brésil.
Les membres du Conseil d'État se trouvaient de fait divisés en deux clans - le « parti français » et le « parti anglais ». Ce dernier mené par Rodrigo de Sousa Coutinho, comptait également parmi ses membres João de Almeida. Il préconisait la poursuite des accords internationaux avec le Royaume-Uni, insistant sur la nécessité d'envisager avec fermeté l'idée de guerre. Le « parti français » derrière António de Araújo e Azevedo, défendait l'acceptation des conditions françaises et, bien que prétendant rester neutre, penchait du côté français.
Les réunions se succèdent alors. Lors de celle du , l'idée d'envoyer seulement au Brésil l'héritier du trône, Pedro de Alcântara, Prince de Beira, et les infantes semble l'emporter. Les préparatifs pour le départ du Prince et des infantes commencent immédiatement; on fait appareiller une escadre de quatre nefs. Les autres nefs de l'armada portugaise devaient rester chargées de la défense de Porto et de Lisbonne. Rodrigo de Sousa Coutinho continue à défendre l'idée de guerre contre la France et de fuite de toute la famille royale, en cas de difficultés militaires uniquement.
Fin octobre, durant les nouvelles réunions du Conseil d'État, João de Almeida défend encore la solution du départ de toute la famille royale et non du seul Prince de Beira et des infantes. Les ordres pour les préparatifs de l'escadre sont maintenus. On remet à plus tard la décision de savoir qui partirait pour le Brésil. vignette|Le marquis de Pombal. Le , un édit rend public le décret du Prince Régent ordonnant la fermeture des ports portugais aux navires de guerre et de marchandises anglais. Trois jours plus tard, le Prince Régent fait part à ses ministres des préparatifs pour le voyage du Prince de Beira, ajoutant que c'est toute la famille royale qui partirait si les circonstances l'imposaient. En réalité, la décision de transférer toute la cour vers le Brésil est prise le même jour lors d'une convention secrète signée à Londres et ratifiée ensuite à Lisbonne le .
C'est sans Rodrigo de Sousa Coutinho que se réalisent les réunions du Conseil d'état du mois de novembre. Avant même de recevoir une réponse du Portugal, Napoléon a donné l'ordre à une armée de près de hommes commandés par Jean-Andoche Junot de rentrer en Espagne. Rien ne laisse deviner qu'ils font marche sur le Portugal. On semble vouloir évaluer les forces en présence. Napoléon se montre prudent, allant jusqu'à modifier la clause exigeant le séquestre des biens et des personnes de nationalité britannique. Manuel de Godoy affirme de son côté que si l'Espagne avait eu l'intention de s'emparer du Portugal, elle l'aurait fait dès 1801. L'Angleterre, reste méfiante et exhorte le Portugal à transférer sa famille royale au Brésil, offrant même ses services pour l'escorter. La position britannique s'appuyait sur un document secret indiquant que la fin de la monarchie portugaise avait été décidée par les autres puissances européennes. Le seul moyen de la préserver était donc son transfert au BrésilCristóvão Aires de Magalhães Sepúlveda. História Orgânica e Política do Exército Português - Provas, volume XVII, Invasão de Junot em Portugal. Coimbra: Imprensa da Universidade, 1932. p. 115..
C'est alors que l'on apprend, à Lisbonne, la nouvelle de l'arrestation du prince héritier de la couronne espagnole (le prince des Asturies) ainsi que l'avancée des troupes espagnoles et françaises sur la frontière portugaise. Les intentions de Napoléon concernant le Portugal et l'Espagne étaient dès lors confirmées; les avertissements du roi d'Angleterre et du "parti anglais" auprès du conseil d'État étaient fondées; il n'existait dorénavant aucune alternative au départ de toute la famille royale et du gouvernement du royaume pour Rio de Janeiro.thumb|La famille royale de Portugal se préparant à partir pour le BrésilLes dernières décisions prises par le Prince Régent laissent transparaître le souci de maintenir un certain équilibre entre les deux partis en présence. Le "parti français" voit satisfaites les demandes de Napoléon (fermeture des ports aux navires de guerre et de marchandises anglais; expulsion des Anglais résidents sur le territoire portugais) tandis que le « parti anglais » obtenait la poursuite des préparatifs de l'escadre pour la fuite du Prince de Beira.
Le ministre António de Araújo e Azevedo aura encore le temps de détourner vers les côtes portugaises les quelques troupes encore disponibles, prétendant vouloir se protéger d'un débarquement surprise des Anglais. C'était là une ultime manœuvre pour faciliter l'entrée des troupes commandées par Junot.
Ce n'est que le que le Prince Régent reçoit la nouvelle de l'entrée des troupes françaises en territoire portugais. Il réunit aussitôt le Conseil d'État qui décide de faire embarquer le plus rapidement possible la famille royale et le gouvernement avec l'aide de l'escadre qui était déjà prête pour accueillir le Prince de Beira et les infantes. Pour le prince régent, il s'agit de ne pas tomber aux mains des troupes de Napoléon qui viennent d'envahir le royaume et surtout de sauvegarder la souveraineté des Bragance et l'indépendance du pays.
Durant les trois jours qui suivent, d'autres navires sont appareillés; au total, de quoi transporter vers le Brésil personnes. Le 26, une Junte de Gouvernement du Royaume est nommée: elle doit rester au Portugal. Des instructions sont envoyées aux gouverneurs afin qu'ils essaient de maintenir, "dans la mesure du possible", la paix dans le royaume, en recevant bien les troupes de l'empereur.
Dans son journal, manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Ajuda, Junot révèle combien les Français craignaient beaucoup ce départ. En apprenant que celui-ci était imminent, mais ne pouvant voler jusqu'à Lisbonne avec ses troupes, il envoie tout de même Hermann à Lisbonne afin de tenter de le retarder, voire de l'empêcher. "Mr. Hermann ne put voir ni le Prince ni Mr. Araujo; celui-ci lui dit seulement que tout était perdu", répondit Junot à Bonaparte. Pour Araújo, pour le "parti français", le plus important était en vérité perdu - il n'était plus possible aux Français de capturer le Prince Régent du Portugal.
Départ de l'escadre vignette|Arrivée à Rio de Janeiro du Prince Régent D. Jean . L'escadre portugaise dans la baie de Guanabara, en 1808, avec le navire Príncipe Real, qui amène D. Jean VI, au premier plan. L'escadre portugaise quitte le port de Lisbonne le commandée par le vice-amiral Manuel da Cunha Souto Maior. Elle est composée des navires suivantsCristóvão Aires de Magalhães Sepúlveda. História Orgânica e Política do Exército Português - Provas, volume XVII, Invasão de Junot em Portugal. Coimbra: Imprensa da Universidade, 1932. p. 130-131.:
Vaisseaux Príncipe Real - Commandant, Capitaine de Vaisseau, Francisco José do Canto Castro e Mascarenhas. D. João de Castro - Cmdt, Cap. de Vaisseau, D. Manuel João Loccio. Afonso de Albuquerque - Cmdt, Cap. de Vaisseau, Rainha de Portugal - Cmdt, Cap. de Vaisseau, Francisco Manuel Souto-Maior. Medusa - Cmdt, Cap. de Vaisseau, . Príncipe do Brasil - Cmdt, Cap. de Vaisseau, Francisco de Borja Salema Garção. Conde D. Henrique - Cmdt, Cap. de Vaisseau, José Maria de Almeida. Martins de Freitas - Cmdt, Cap. de Vaisseau, D. .
Frégates Minerva - Cmdt, Cap. de Vaisseau, Rodrigo José Ferreira Lobo. Golfinho - Cmdt, Cap. de Frégate, , Urânia - Cmdt, Cap. de Frég., D. João Manuel.
Bricks Lebre - Cmdt, Cap. de Vaisseau, Daniel Tompsom. Voador - Cmdt, Cap. de Frég., Maximiliano de Sousa.