thumb|Dialectes de la langue espagnole parlés en Argentine.
La dialectologie de la langue espagnole ou dialectologie hispanique est l'étude des propriétés dialectales, des modalités et variétés de la langue espagnole (ou castillan).
Il existe au sein de celles-ci un grand degré de divergence, notamment relatif à la prononciation et au lexique et, à un degré moindre, sur le plan grammatical. On opère en particulier une distinction entre d'une part, l'espagnol péninsulaire commun, parlé en Castille et dans la plupart des autres régions de l'Espagne péninsulaire (notamment celles où il n'est pas constitutif et où il cohabite avec une langue autochtone), et d'autre part, le groupe formé par l'andalou, l'espagnol d'Amérique (qui renferme lui-même de nombreuses variétés) et d'autres dialectes (canarien, murcien etc.).
Le standard écrit est commun et clairement définiIl existe toutefois des tentatives relativement peu fructueuses d'établir une normative différenciée pour l'andalou, par certains de ses défenseurs qui la considèrent comme une langue propre., et chaque dialecte en diffère dans une certaine mesure, en dépit d'une tendance historique à privilégier les variantes castillanes. L'espagnol parlé en Vieille Castille, pourtant fréquemment considéré comme le castillan le plus pur, montre ainsi diverses tendances divergentes du standard historique (leísmo, loísmo, laísmo, yeísmo, prononciation de /-d/…)
Phonologie et phonétique Traitement de /s/ et /θ/ Aspects phonologiques La plus grande fracture du système phonologique de l'espagnol moderne réside dans la distinction ou la confusion entre les phonèmes et du castillan standard. Cette différence de traitement résulte d'un profond réajustement survenu dans le système consonantique du castillan ancien entre les , au cours duquel les parlers andalous ont accompli une étape de simplification de plus que les parlers de Castille. Il s'agit donc d'une différence constitutive, résultant de l'évolution partiellement partagée avec le reste du domaine linguistique, et non de la corruption d'un système stable hérité de celui-ci.
Le maintien de la distinction est caractéristique du castillan parlé dans les zones centrales et septentrionales de l'Espagne. Dans les zones ne pratiquant pas la distinction, on différencie le seseo (le phonème est réalisé comme une consonne fricative alvéolaire sourde : ), largement dominant en Amérique, et le ceceo (où il donne une dentale), que l'on trouve essentiellement en Andalousie. Les circonstances, en particulier le monopole sur le commerce avec le Nouveau monde de Séville jusqu'au , font que l'espagnol parlé en Amérique est fondamentalement proche de l'andalou depuis ses origines.
La perte de la distinction entraîne l'apparition d'un certain nombre d'homophones : casa/caza (« maison/chasse »), cegar/segar (« aveugler/moissonner »), poso/pozo (« dépôt/puits »), siento/ciento (« je ressens/cent »), cocer/coser (« cuire/coudre »)… En conséquence, on tend dans ce cas à faire usage de synonymes ou de mots dérivés légèrement différents : caza → cacería (« partie de chasse »), cocer → cocinar (« cuisiner »). Les parlers américains ont effectué de très nombreux emprunts aux langues amérindiennes pour certains termes courants (voir le paragraphe #Lexique).
thumb|Carte présentant les limites entre les parties de l'Andalousie qui pratiquent le seseo, le ceceo ou la distinction entre le [θ] et le [s] (bien que non indiquée, la ville de Cadix est seseante).
Aspects phonétiques
Dans le castillan péninsulaire standard et quelques dialectes américains isolés (par exemple dans le département colombien d'Antioquia et dans certaines zones intérieures de Bolivie ou du Pérou), l'allophone du /s/ est apico-alvéolaire (et tend parfois à être palatalisé en [ʃ]), tandis que le [θ] a un caractère interdental marqué. Ces variétés tendent ainsi à opérer une dissimilation sur les deux phonèmes.
Au contraire, dans les zones ne pratiquant pas la distinction (seseo ou ceceo), on observe une grande variété dans le traitement du phonème unique /s/ ou /θ/, ce qui est rendu possible et favorisé par un plus grand espace articulatoire disponible. La réalisation la plus courante pour les zones de seseo et ceceo est, respectivement, une laminale alvéolaire et une dentale.
Aspiration et perte du /-s/ final - création d'une opposition vocalique Dans une grande partie de l'Amérique hispanophone (sauf au Mexique, dans les hautes terres du Guatemala, de Bolivie et une grande partie de celles d'Équateur ainsi que dans le Venezuela andin) et du sud de l’Espagne, le /s/ implosif (situé en fin de syllabe) est atténué en une fricative glottale sourde [h], voire complètement supprimé dans certains cas. Ainsi la phrase « Todos los cisnes son blancos » (« Tous les cygnes sont blancs ») pourra être prononcée ou même . On constate que la perte du /-s/, indicateur grammatical de premier ordre (marque du pluriel), est compensée en Andalousie orientale et dans la Région de Murcie par la création d'une opposition dans l'ouverture des voyelles finales (les syllabes normalement terminées par /-s/ sont plus ouverte que les autres), en particulier dans le cas de a, e et o. Autrement dit, l'opposition syllabe ouverte/syllabe fermée est reportée dans une opposition voyelle fermée/voyelle ouverte.
Un cas particulier est celui du castillan mexicain, dans lequel on observe une réduction ou perte des voyelles non-toniques, principalement lorsqu'elles sont en contact avec un /s/ Eleanor Greet Cotton, John M. Sharp, Spanish in the Americas, Georgetown University Press, 1998 Juan M. Lope Blanch, Estudios sobre el español de México, , editorial Universidad Nacional Autónoma de México, Mexico, 1972, .. Ainsi dans les mots pesos, pesas et peces, les dernières voyelles tendent à être neutralisées en une [ə̥] (sorte de moyenne centrale), et les trois mots à être prononcés de la même manière : ['pesə̥s].
Yeísmo
Un autre trait dialectal important concerne la distinction entre les phonèmes /ʎ/ (consonne palatale latérale graphiée ll) et /j/ (semi-voyelle palatale y). Dans la plus grande partie des dialectes de l'espagnol actuel, les deux phonèmes ont fusionné en un seul, réalisé sous la forme d'un son palatal généralement non latéral, et qui varie selon le dialecte et le contexte d'une fricative à une fricative , très souvent simplement [j]. Dans les zones du Río de la Plata (Uruguay et Argentine), il est réalisé comme une fricative post-alvéolaire sourde ou légèrement voisée (entre et ). Au Mexique, il donne couramment . Ce phénomène, apparu au , implique l'apparition d'homophones (calló/cayó…).
Certaines zones n'ayant pas adopté la simplification sont des aires où le castillan cohabite avec une langue autochtone qui connaît le phonème /ʎ/, comme le quechua, le guarani ou d'autres langues amérindiennes au Pérou en Bolivie et, tout spécialement, au Paraguay, et les régions catalanophones ou bascophones d'Espagne. La distinction est toujours opérée en ladino ainsi que, d'une certaine manière, dans des mots cebuanos et tagalogs d'origine espagnole comme kordilyera () (/ʎ/ étant rendu phonétiquement par [l'j]).
Aspiration du /h/ En castillan standard le h est totalement muet. Sa présence graphique ne répond généralement qu'à des motifs étymologiques (comme la chute du /f-/ initial), sauf dans le cas du digraphe ch (pour /t͡ʃ/).
Cependant, dans certaines variétés de l'Espagne méridionale, dans les Caraïbes et dans une grande partie de l'Amérique du Sud, on constate la persistance ou réactivation de la prononciation de la lettre dans une glottale , le même son que l'allophone /-s/ de fin de syllabe dans nombre de ces régions.
Variantes de /x/ Voir aussi : Développement moderne des fricatives de l'espagnol.
En castillan ancien, le j (devant e et i) était prononcé comme une fricative post-alvéolaire voisée , puis finit par perdre sa sonorité et se confondre avec x aux alentours du . Lorsque les premiers colons espagnols débarquent en Amérique, le phonème a déjà entamé un processus de déplacement vers l'arrière de l'appareil phonatoire, depuis son articulation post-alvéolaire vers une palatale [ç] jusqu'à une vélaire [x]. Toutefois, dans les dialectes méridionaux et les variétés américaines profondément influencées par les colons originaires du sud (spécialement dans les Caraïbes), n'a pas évolué en une vélaire mais en un son glottal plus relâché [h]. Il s'agit à présent de la prononciation standard de j à Cuba, Saint Domingue et Porto Rico, ainsi que dans les zones intérieures du Venezuela et en Colombie. Ailleurs c'est la vélaire [x] qui est prévalente (proche de la réalisation standard péninsulaire). Dans la zone du Río de la Plata et au Chili, /x/ reçoit une articulation plus palatale, proche de [ç]. En Espagne, la glottale [h] est commune en canarien et en andalou occidental.
Réalisations de /-n/ De façon générale, il n'existe pas en espagnol d'opposition phonologique entre /n/ et /m/ en position implosive (en fin de syllabe). Dans cette position, l'espagnol dispose donc d'un archiphonème /N/, fréquemment réalisé [n] (álbum>['alβun]) mais généralement conditionné par l'environnement (un viaje>[umbi'axe], un sillón>[unsi'ʎon], el álbum previo>[el'album'previo], inmueble>[immu'eble]).
Dans certaines zones, le /-n/ (ou /-m/) final est réalisé comme une consonne nasale vélaire (au lieu de la nasale alvéolaire standard /n/). On rencontre communément ce phénomène dans différentes régions d'Espagne (Galice, León, Asturies, Murcie, Estrémadure et Andalousie) et en Amérique (dans les Caraïbes, en Amérique centrale, dans les zones côtières de Colombie, au Venezuela, dans une grande partie du Pérou et de l'Équateur et dans le nord du Chili). Dans tous ces dialectes, la forte nasalisation de la voyelle antérieure s'accompagne fréquemment d'une absorption du /-n/.
Traitements de /r/ Le r simple espagnol (« pero », « verdad »…) ne connaît pas de variantes significatives dans sa réalisation (consonne battue alvéolaire voisée [ɾ]).
En revanche, le r multiple, que l'on trouve à l'initiale (« rata »), dans le cas du double r (« perro ») et allophone possible en position finale, connaît des articulations très variées. De façon générale, l'articulation considérée comme la plus correcte et prestigieuse est celle d'une consonne roulée (consonne roulée alvéolaire voisée). Dans de nombreux dialectes toutefois, la consonne n'est pas roulée mais adopte plutôt un mode d'articulation fricatif. Ces variantes sont très fréquentes dans la plus grande partie de l’Amérique centrale (mais pas au Honduras), dans certaines zones rurales du Mexique, dans les zones intérieures d'Équateur (y compris la région de Quito), du Pérou et les hautes terres de Bolivie (mais pas dans la plaine orientale de Camba). De nombreux linguistes expliquent le caractère fricatif et post-alvéolaire du r par l'influence des langues amérindiennes avec lequel l’espagnol s'est trouvé et se trouve encore en situation de bilinguisme. D'autres chercheurs émettent néanmoins l'hypothèse que le r fricatif pourrait ne pas être une innovation autonome mais trouver son origine dans certains dialectes de castillan septentrional qui auraient ensuite été exportés en Amérique. Ainsi, certains dialectes parlés au Pays basque, en Navarre, à La Rioja et au nord de l'Aragon, régions qui ont amplement participé à la colonisation espagnole des Amériques, présentent une variante fricative ou post-alvéolaire pour rr, particulièrement à l'initiale.