vignette|Drapeau féministe libertaire. vignette|Symbole du féminisme libertaire. vignette|Manifestation féministe libertaire à Cologne en 2016. Le féminisme libertaireIrène Pereira, Le féminisme libertaire. Des apports pour une société radicalement féministe, Le Cavalier Bleu, 2024, présentation éditeur. (aussi nommé anarcha-féminisme ou anarcho-féminisme), qui combine féminisme et anarchisme libertaire, considère la domination des hommes sur les femmes comme l'une des premières manifestations de la hiérarchie dans nos sociétés. Le combat contre le patriarcat est donc pour les féministes libertaires partie intégrante de la lutte des classes et de la lutte contre l'État, comme l'a formulé Susan Brown :

Le féminisme libertaire peut apparaître sous forme individuelle, comme aux États-Unis, alors qu'en Europe il est plus souvent pratiqué sous forme collectiveJudy Greenway, Feminism: Anarchist.

Pour la sociologue canadienne Micheline de Sève, en 1985, Micheline de Sève, Pour un féminisme libertaire, Montréal, Éditions du Boréal, 1985, page 7.

La même année, la philosophe et sociologue italienne précise :

Histoire vignette|gauche|Couverture du journal vers 1895. Éditée en Argentine de 1896 à 1897 (neuf numéros), La Voz de la Mujer (La Voix de la Femme) est la première publication féministe libertaire au mondeLibcom, No God, no boss, no husband : The world’s first anarcha-feminist group, texte intégral en anglais, Ni dieu, ni maître, ni mari : La Voz de la Mujer - Argentine 1896-97, texte intégral en français, 3 janvier 2012.. En épigraphe : (soit « Ni dieu, ni patron, ni mari »).

vignette|redresse|Virginia Bolten (1870-1960). La figure de proue en est Virginia Bolten, féministe révolutionnaire et communiste libertaire. Ce n’est pas le premier journal féminin en Amérique latine, mais c'est le premier journal féministe et révolutionnaire au sein de la classe ouvrièreJoël Delhom, La voix solitaire de la femme anarchiste argentine à la fin du , colloque international Les représentations des relations amoureuses et des sexualités dans les Amériques, HCTI, Université de Bretagne-Sud, avril 2011, texte intégral..

vignette|redresse|L’Idée libre d'avril 1926. Le féminisme libertaire s'inspire d'écrivaines de la fin du telles Emma Goldman, Lucy Parsons et Voltairine de Cleyre.

L'idéologie est pour la première fois mise en pratique, en 1936-1939, lors de la révolution sociale espagnole, par l'organisation féminine libertaireMary Nash, Femmes Libres : Espagne, 1936-1939, La pensée sauvage, 1977, lire en ligne. Mujeres Libres (Femmes Libres) et la publication d'une revue du même nom en Espagne de 1936 à 1938..

Les anarcho-féministes critiquent certains théoriciens anarchistes traditionnels, comme Pierre-Joseph Proudhon ou Mikhaïl Bakounine, pour avoir minoré le problème du patriarcat, présenté comme une simple conséquence du capitalisme, ou pour l'avoir soutenu. Proudhon, par exemple, considérait la famille comme une société sous sa forme première, où les femmes avaient la responsabilité de remplir leur rôle traditionnel (voir Proudhon et les femmes). Daniel Guérin (communiste libertaire et fondateur, avec entre autres Christine Delphy et Françoise d'Eaubonne, du Front homosexuel d'action révolutionnaire) en livre une critique acerbe dans son texte Proudhon, un refoulé sexuelDaniel Guérin, Proudhon, un refoulé sexuel, in Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey, Paris, Belfond, 1963, texte intégral..

Cette subordination de la lutte féministe à celle des classes est caractéristique de nombreux mouvements révolutionnaires et militants. Durant les décennies 1960 et 1970, beaucoup de féministes les quitteront à cause de cela afin de former de petits collectifs autonomes ou faire alliance avec les organisations féministes beaucoup moins contestataires de l’ordre social mais non mixtes.

Les années 1960 et 1970 Dans les années 1960 et 1970, alors que le mouvement féministe est en pleine effervescence, les féministes libertaires américaines, les « anarcha-féministes » comme elles se nomment en anglais, soulèvent des débats importants au sujet du pouvoir. Elles critiquent les féministes libérales et sociales-démocrates (ou socialistes), qui défendent l’accession des femmes au pouvoir et qui inscrivent leur action au sein d’un mouvement dirigé par une élite : Louise Boivin, Les anarcha-féministes, in Relations, Actualité de l’anarchisme, n°682, février 2003, texte intégral..

Années 2000 vignette|Graffiti anarcha-féministe à Paris, 2012. L'anarcha-féminisme continue sous de nouvelles formes, avec une large place donnée au squat politique. Hors France, le collectif bolivien Mujeres Creando, le collectif Ainsi Squattent-Elles ! au Québec ou le squat espagnol Eskalera Karakola relèvent du même esprit.

Thèmes Un des aspects principaux du féminisme libertaire est son opposition aux conceptions traditionnelles de la famille, de l'éducation et du rôle des sexesEmma Goldman, Marriage and Love, opposition traduite notamment dans sa critique de l'institution du mariage. De Cleyre affirme que le mariage freine l'évolution individuelleVoltairine de Cleyre, They Who Marry Do Ill (1907), tandis que Goldman écrit : . L'anarcha-féminisme défend donc une famille et des structures éducatives non-hiérarchiques, comme les Écoles modernes, basées sur les idées de Francisco FerrerPaul Avrich, The Modern School Movement: Anarchism and Education in the United States.

De nos jours, l'anarcha-féminisme a une forte influence sur l'écoféminisme : Nacy Tuana & Rosemarie Tong, Feminism and Philosophy, Westview Press (1995).

Les rassemblements anarcha-féministes modernes les plus notables sont Mujeres Creando en Bolivie, Radical Cheerleaders aux États-Unis, et la conférence annuelle La Rivolta! à Boston.

L'anarcho-primitivisme est une autre forme d'anarchisme impliquant une idéologie féministe. Inspirés des travaux d'anthropologues tels que Jared DiamondJared Diamond, The Worst Mistake In The History Of The Human Race et Eleanor Leacock, qui décrivent dans certaines sociétés passées une relation égalitaire entre hommes et femmes, les anarcho-primitivistes soutiennent que l'agriculture a donné naissance non seulement à la distinction des classes, mais également au patriarcat et au sexismeJohn Zerzan, Patriarchy, Civilization, and the Origins of Gender.

Portraits

Emma Goldman vignette|Emma Goldman vers 1911.

Infirmière de formation, Emma Goldman (1869-1940) s'est engagée toute sa vie en faveur de la contraception, de l’amour libre, du droit à la libre maternité, de l’homosexualité ou de l’égalité économique hommes-femmesVanina, Libération sexuelle et émancipation sociale, Courant alternatif, , 2000, texte intégral..

Bien qu'elle soit hostile au féminisme des suffragettes et à ses objectifs en matière de droit de vote des femmes, elle s'est battue passionnément pour la liberté des femmes, et elle est aujourd'hui reconnue comme l'inspiratrice de l'anarcha-féminisme, qui s'oppose au patriarcat comme à une domination à combattre au même titre que l'État ou le capitalismeMarshall, ..

Elle est une pionnière de l'éducation des femmes à la contraception, qu'elle définit comme une « étape de la lutte sociale ». Comme de nombreuses féministes de son époque, elle voit l'avortement comme une conséquence tragique de la misère sociale et la contraception comme une alternative émancipatrice. Elle est aussi une fervente militante de l'amour libre et une opposante radicale au mariage.

En 1896, dans L’anarchisme et la question sexuelle, elle aborde la question de la prostitution en ces termes : Emma Goldman, L’anarchisme et la question sexuelle, The Alarm, 27 septembre 1896, texte intégral..

Elle juge les premières féministes bourgeoises bridées par les forces sociales du puritanisme et du capitalisme. Elle écrit :

En 1897, elle écrit : Quoted in Wexler, Intimate, .. À un journaliste qui lui demande , elle répond :

Dans son essai sur l'école moderne, elle a également traité des questions de l'éducation sexuelle. Elle s'élève contre le fait que « Les éducateurs connaissent également les résultats sinistres et démoniaques de l'ignorance en matière sexuelle. Pourtant, ils n'ont ni assez de compréhension ni d'humanité pour casser les barrières que le puritanisme a construit autour du sexe. Si au cours de l'enfance on apprenait aux hommes et aux femmes une belle camaraderie, cela neutraliserait la condition hyper-sexualisée des uns et des autres et aiderait l'émancipation des femmes bien plus que toutes les lois sur leur statut et leur droit de vote »Emma Goldman. "The Social Importance of the Modern School".

Voltairine de Cleyre vignette|Voltairine de Cleyre à Philadelphie en 1901.

Voltairine de Cleyre est une militante et théoricienne anarchiste américaine qu’Emma Goldman considérait comme

Elle est l'auteure de chroniques, de poèmes, d'essais politiques surtout consacrés à l’économie, la religion, la pensée anarchiste et ses moyens d’action. Elle promeut un anarchisme sans adjectif qui refuse les « tendances » qui divisent le mouvement libertaire et défend l’action directe comme seul moyen de révolution sociale. Son féminisme radical l'amène, dès 1890, à dénoncer « l’esclavage sexuel » et le viol légal qu’est à ses yeux l'institution du mariage.

Madeleine Vernet vignette|gauche|redresse|Madeleine Vernet. À la même époque, en France, Madeleine Vernet (1878-1949) pose les mêmes questions :

Nelly Roussel vignette|redresse|Nelly Roussel en 1911. Et Nelly Roussel (1878-1922) écrit :

Mujeres Libres vignette|gauche|Mujeres Libres, 1938.

En , Lucia Sanchez Saornil, Mercedes Comaposada et Amparo Poch y Gascón fondent Mujeres Libres (Femmes Libres), la première organisation féministe autonome prolétarienne en Espagne. Son but est de mettre fin au « triple esclavage des femmes : l’ignorance, le capital et les hommes ». Si quelques-unes des fondatrices exercent des professions libérales, la vaste majorité de ses membres ( environ en ) sont issues des classes ouvrières. Les femmes de Mujeres Libres visent à la fois à surmonter les obstacles de l’ignorance et de l’inexpérience qui les empêchent de participer en tant qu'égales à la lutte pour une société meilleure, et à combattre la domination des hommes au sein même du mouvement libertaireMartha A. Ackelsberg, « Séparées et égales » ? Mujeres Libres et la stratégie anarchiste pour l’émancipation des femmes, Feminist studies, vol. 11, , printemps 1985, , texte intégral.

L'organisation se bat sur deux fronts : pour la libération des femmes et pour la révolution sociale. Dans l'Espagne révolutionnaire des années 1936-1937, les Mujeres Libres s'opposent au sexisme de leurs camarades militants et elles veulent s'émanciper du statut marginal qui leur est réservé au sein d'un mouvement libertaire qui prétend abolir la domination et la hiérarchie. Pour elle, l'émancipation des femmes est inséparable de l'émancipation sociale. Si pour les anarchistes, les moyens mis en œuvre dans la lutte révolutionnaire inspirent la société future, elles affirment que l'égalité des femmes ne suivra pas automatiquement la révolution sociale si elle n'est pas mise en pratique immédiatement. Mujeres Libres prépare les femmes à des rôles de meneuses dans le mouvement anarchiste, elle organise des écoles, des groupes de parole réservés aux femmes, tout ceci afin que les femmes puissent acquérir l'estime de soi et la confiance en leurs capacités.