Djamila Boupacha, née le à Bologhine (anciennement Saint-Eugène), est une militante du Front de libération nationale algérien (FLN) arrêtée en 1960 pour une tentative d'attentat à Alger. Ses aveux – obtenus par le viol et la torture – donnèrent lieu à un jugement, transformé – à l’initiative de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir – en procès médiatique des méthodes de l'armée française en Algérie française. Djamila Boupacha fut amnistiée dans le cadre des accords d'Évian, et finalement libérée le (ordonnance de non-lieu le ).

Biographie Djamila Boupacha est née le à Saint-Eugène, aujourd'hui Bologhine quartier d’Alger , fille d’Abdelaziz Boupacha et de Zoubida Amarouche. Elle s’engage dès 1953, à 15 ans, en politique en rejoignant l'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas, puis le Front de libération nationale (FLN) en 1955.. Pendant la guerre d'Algérie, elle porte le nom de guerre Khelida..

Arrestation et incarcération en Algérie Arrêtée le en compagnie de son père, de son frère, de sa sœur Nafissa et de son beau-frère Abdellih Ahmed, elle est accusée d'avoir posé une bombe — désamorcée par les démineurs de l'armée — à la Brasserie des facultés le à Alger.

Emprisonnée clandestinement (officiellement, elle n'a été, pendant un mois, incarcérée nulle part), violée, elle subit pendant plus d'un mois de nombreux sévices, infligés par des membres de l'armée française :

Son frère réussit à prévenir l'avocate Gisèle Halimi qui décide de prendre son cas en charge en . Leur première rencontre se tient à la prison Barberousse le . Relatant les tortures auxquelles elle a été soumise, Djamila Boupacha finit par décrire comment les militaires l'ont violée en lui introduisant dans le vagin le manche d’une brosse à dents puis le goulot d’une bouteille de bière :

D'après Gisèle Halimi, Interview de Gisèle Halimi, non datée, mise en ligne sur le blog Cri du cœur le ..

La corruption en Algérie La torture et le viol n’étaient pas de simples actes de violence contre les prisonnières. Ils étaient utilisés systématiquement comme outil de terreur pour humilier et déshonorer la population algérienne. Dès que Halimi a accepté d’assumer son dossier, Boupacha a déposé une plainte de torture et a exigé d’être examinée par un médecin. Les autorités de la prison en Algérie ont choisi un médecin, Lévy-Leroy, pour l’examiner. Il a prétendu qu’il l’avait examinée et il a trouvé seulement des problèmes de . En revanche, Lévy-Leroy a admis plus tard qu’il ne l’avait pas vue plus de cinq minutes, et il lui avait permis de garder ses sous-vêtements afin de ne pas .

En plus de la dissimulation du médecin, il y a également des tentatives de manipulation de témoins. La police algérienne a menacé Zineb Laroussi—avec qui Boupacha avait partagé la cellule — en lui ordonnant de mentir aux juges et de prétendre que Boupacha n'avait jamais été torturée, mais qu'elle était simplement folle. Dans un témoignage ultérieur à Caen, Laroussi a révélé la vérité : De plus, les officiels en Algérie ont tenté de saboter la défense de Boupacha en refusant à Halimi les visas dont elle avait besoin pour rester en Algérie durant les jours de procès. Comme Simone de Beauvoir a protesté dans sa rubrique dans Le Monde, Halimi la date fixée pour le procès.

Comme l’ont raconté par Beauvoir et Halimi, plusieurs membres du Comité de Boupacha ont interviewé Maurice Patin, le président de la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels, et ont demandé que l’affaire de Boupacha soit dessaisie des tribunaux algériens. Selon Halimi, Patin a rejeté les accusations de torture par bouteille de Boupacha, affirmant que, pendant la guerre d’Indochine où cette mèthode de torture était utilisée, la victime était forcée de s’asseoir sur la bouteille, ce qui perforait souvent les intestins et entraînait la mort. Parce que Boupacha était encore vivante, Patin a soutenu que cela ne comptait pas comme une torture sérieuse.

Contexte et campagne médiatique Au moment de son incarcération, de nombreux documents avaient révélé la pratique de la torture systémique par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Notamment, La Question d’Henri Alleg en 1958, qui s’est vendu à plus de avant que le gouvernement français ne le censuré. Beaucoup d’intellectuels, y compris Jean-Paul Sartre, André Malraux, Roger Martin du Gard et François Mauriac, s'organisaient contre cette censure, adressant une pétition au président de la Quatrième République et protestant contre l’usage de torture par l’armée.

L’affaire de Boupacha s’est démarquée parce qu’elle a intenté contre ses tortionnaires un procès extrêmement médiatisé, qui a montré l’effort considérable de l’armée française pour protéger ses tortionnaires de toute responsabilité légale. Simone de Beauvoir a écrit considérablement sur la corruption et l’illégalité pendant la Guerre d’Algérie, surtout à travers l’affaire de Boupacha. Selon elle, et . Dans son autobiographie La Force des choses, elle écrit :

Comité de Boupacha L'affaire Djamila Boupacha prend une ampleur médiatique et internationale importante lorsque, dans la foulée de la tribune est créé, en , un Comité pour Djamila Boupacha présidé par Simone de Beauvoir, et qui comprend parmi ses membres Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Elsa Triolet, Gabriel Marcel, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Aimé Césaire et Germaine Tillion. L'objectif était de transférer le procès de Boupacha en France, de modifier sa sentence, et d’atteindre la justice en mobilisant l'opinion publique.vignette|gauche|redresse|Simone de Beauvoir signa la tribune qui révéla au monde le calvaire de Djamila Boupacha.

L'article dans Le Monde À la demande de l'avocate, qui souhaite utiliser l'affaire pour dénoncer les méthodes de l'armée française en Algérie, Simone de Beauvoir rédige une tribune dans les colonnes du journal Le Monde en date du intitulée « Pour Djamila Boupacha » ; le premier ministre Michel Debré fait saisir le journal en Algérie. À travers l’article, Beauvoir espérait non seulement attirer l’attention du public français sur l’affaire de Djamila Boupacha, mais aussi souligner l’indifférence des Français concernant la prévalence de la torture pendant la guerre d’Algérie.

D'après Judith Surkis, le titre « Pour Djamila Boupacha » constitue un écho à une répétition : celle du manifeste « Pour Djamila Bouhired » de Jacques Vergès et Georges Arnaud. Dans ce retour en arrière, Surkis argumente que Beauvoir voulait exprimer sa frustration face à l'échec de cette publication. En même temps, Beauvoir voulait démontrer l'importance de s'engager dans le débat intellectuel du moment.

« Pour Djamila Bouhired » est un exemple d'un genre politico-littéraire qui émergeait à l'époque —un genre qui soulevait des questions légales et morales. Cet ouvrage examine un cas similaire à celui de Djamila Boupacha, dans lequel une militante du Front de libération nationale avait été arrêtée et torturée par des forces françaises. Dans leur ouvrage, Vergès et Arnaud exposent les erreurs commises lors de l'examen médical de Bouhired ainsi que durant son procès. Leur écrit a été utilisé dans la révision de sa condamnation, mais les efforts de l'équipe juridique de Djamila Bouhired ne sont pas parvenus à faire commuer sa peine. Dans son article, Judith Surkis note que les lecteurs de « Pour Djamila Boupacha » de Simone de Beauvoir auraient vite reconnu sa référence à Bouhired dans son titre. Surkis souligne qu'une technique en particulier – la stratégie consistant à contester le tribunal lui-même – fut employée par Beauvoir et Halimi.

La question de la torture systématique employée par l'armée française a été mise au premier plan par les cas de Djamila Bouhired et Boupacha. Dans les années qui ont suivi les deux procès, le discours sur cette violence s'est intensifié – notamment dans des journaux comme Esprit, Témoignage chrétien et Les Temps modernes, qui ont publié des témoignages des soldats ayant été témoins de ces violences de première main. Ces éléments permettent d'affirmer que les procès et les écrits sur Djamila Bouhired et Djamila Boupacha ont eu un impact décisif sur la visibilité de la cause algérienne, en passant par la défense des droits de femmes.

Beauvoir a décrit en détail la torture de Boupacha avec des mots explicites, au point qu’un des redacteurs du Monde lui a demandé de réviser son choix des mots pour décrire la torture, en remplaçant le mot «vagin» par «ventre». Néanmoins, elle a gardé le fait que Boupacha était vierge. Vers la fin de l’article, Beauvoir exige directement la responsabilité du gouvernement française:Si nos dirigeants ne se décidaient pas à agir en ce sens, ils admettraient ouvertement que la justice n’est plus en Algérie qu’une parodie sinistre, contrairement à leurs déclarations publiques, ils consentiraient à ce que la torture soit systématiquement utilisée comme préalable à l’information judiciaire.Selon le critique littéraire Ranjana Khanna, Beauvoir avait un double objectif : récolter le soutien public pour assurer à Boupacha un procès équitable en France, et défendre le peuple français de la «maladie d’apathie» et de la «normalisation d’un système juridique et gouvernemental corrompu».

L’article a réussi à provoquer un scandale public, mettant en lumière la division de la population française. La réaction du public était divisée : Beauvoir a reçu quelques lettres énervées et plusieurs de sympathie, tandis que Halimi a reçu des centaines de lettres dans le pays entier. Beaucoup étaient choqués et bouleversés par ce qui s’est passé en Algérie. Des lecteurs ont écrit à Beauvoir qu’ils ignoraient l’existence de ces actes cruels avant d’avoir lu son article. D’autres lecteurs ont critiqué son ouvrage pour le style explicite et clinique avec lequel la torture était décrite.

Dans le contexte de la philosophie de Simone de Beauvoir, l'affaire Djamila Boupacha marquait profondément sa pensée. Ce fut l'affaire qui a précipité Pour une morale de l'ambiguïté. Dans l'affaire Boupacha, Simone de Beauvoir a pris conscience des limites de cette philosophie conséquentialiste et sans fondement, qui avait défini la violence comme acceptable sous certaines conditions. Néanmoins, même dans ce rejet, Beauvoir conservait la distinction entre bonne et mauvaise complicité – une distinction qui traversait sa réflexion sur Brasillach comme sur Boupacha.

La position de Simone de Beauvoir sur la torture et l'éthique se distingue nettement de celle de Jean-Paul Sartre, confirmant ainsi que la pensée de Beauvoir ne se réduit pas à celle de Sartre. Même plus que cela, la guerre d'Algérie accentuait davantage encore la divergence entre les deux penseurs. Alors que Sartre maintenait sa philosophie éthique, Beauvoir rejetait totalement la sienne.

Transfert et jugement en France À la suite des pressions du comité de soutien constitué pour sa défense et par l'entremise de Simone Veil, alors magistrate, le tribunal d'Alger est dessaisi du dossier au profit de Caen et Djamila Boupacha est transférée par avion militaire en France métropolitaine pour y être jugée ; on craignait en effet qu'elle ne soit abattue dans sa cellule pour mieux étouffer l'affaire. Elle est placée en détention à la prison de Fresnes le , puis à celle de Pau.