Marie-Jeanne-Constance de Voyer de Paulmy d'Argenson, communément appelée marquise de Voyer, est une femme du monde et femme de lettres connue de la société de la fin du siècle.
Née à Assigny (Normandie) en 1734 et morte à Paris en 1783, elle fut membre de l'Académie des Arcades, société de lettrés. Épistolière de talent, elle exerçait également sa plume à composer des aphorismes dans le style de ceux de madame de Lambert, un de ses modèles. Dans les années 1770, toujours fidèle aux lettres, son intérêt se déplace vers les sciences, et particulièrement vers l’anatomie. Elle suit des cours de chimie, touche à la médecine, et assiste à des démonstrations, notamment à des dissections qui la passionnent.
La vaste correspondance qu’elle a entretenue avec son époux, le marquis Marc-René de Voyer d’Argenson, témoigne de l’autonomie intellectuelle grandissante acquise par les femmes dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais aussi de la construction d'une intimité conjugale fondée sur un partage de savoirs ainsi que sur les idées progressistes qui animent les élites dans les vingt ans qui précèdent la Révolution française.
Biographie Une ascendance prestigieuse, les Colbert et les Arnauld de Pomponne vignette|Marie-Jeanne-Constance de Voyer d'Argenson, dite marquise de Voyer Née de Mailly d’Haucourt, le , Marie Jeanne Constance est l’unique fille vivante du premier mariage du comte Joseph-Augustin de Mailly d’Haucourt (1708-1794), héritier de l'une des plus anciennes familles de la noblesse picarde. Sa mère, Constance Colbert de Torcy (1710-1734), était la petite-nièce du grand Colbert par son père, Jean-Baptiste Colbert de Torcy (secrétaire d'État aux Affaires étrangères) et petite-fille du ministre Simon Arnauld de Pomponne par sa mère, Catherine Félicité Arnauld de Pomponne. La future marquise de Voyer est donc le fruit d’une illustre ascendance au service des rois de France.
L'alliance de cour des Mailly et des d’Argenson
C’est sur cette base qu’elle rejoint la famille d’Argenson par son mariage en 1747 avec Marc-René de Voyer d’Argenson (1722-1782), fils du célèbre Marc Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson, secrétaire d’État de la Guerre sous le règne de Louis XV. Elle adopte alors le titre de courtoisie que son époux, dit marquis de Voyer, avait adopté afin de se distinguer des membres de sa famille au pouvoir (notamment de la branche aîné de la famille d'Argenson, de son oncle René Louis de Voyer de Paulmy d'Argenson, le marquis d’Argenson, secrétaire d’État aux affaires étrangères et écrivain, et son cousin, Antoine René de Voyer de Paulmy d'Argenson, dit marquis de Paulmy, grand maître de l’artillerie, fondateur de la bibliothèque de l’Arsenal).
Ce rapprochement entre les Voyer d’Argenson et les Mailly d’Haucourt est, avant tout, une alliance de pouvoir entre deux familles. Les d’Argenson possèdent la puissance que leur confèrent les hautes fonctions qu’ils occupent à la tête de l’État, tandis que les Mailly, très bien en cour (notamment grâce à leurs cousines de Mailly-Nesle, maîtresses du roi), entretiennent le prestige guerrier, fleuron de la noblesse d’épée que le comte d'Argenson souhaite voir perpétuer dans sa branche. Les deux familles, proches du pouvoir, appartiennent, en outre, aux mêmes cercles, comme le souligne l’historien Bernard Hours :
« À partir de la fin 1751, existait effectivement à la cour un réseau lié au secrétaire d’État à la Guerre : le marquis de Voyer, son propre fils, directeur général des haras, qui avait épousé une fille du comte de Mailly d’Haucourt ; le marquis de Paulmy, son neveu pour qui il obtint la survivance de son secrétariat ; le comte de Maillebois, inspecteur général des fortifications et beau-frère de Paulmy, gendre du marquis d’Argenson. Cette « coterie » ne pouvait faire illusion : destinée à assurer les positions de la famille, elle apparaissait aussi comme un dispositif permettant de mieux contrôler l’administration militaireBernard Hours, Louis XV et sa cour : le roi, l’étiquette et le courtisan : essai historique, Paris, Le nœud Gordien, P.U.F., 2002, .. »
Mailly et d’Argenson subissent, successivement, les revers de leurs brillantes carrières. Le comte de Mailly est envoyé en Languedoc- Roussillon, loin du centre de pouvoir que sont Versailles et Paris, puis quelques années plus tard, c'est au tour du comte d’Argenson d'être exilé en son château des Ormes où sa belle-fille lui est d’un grand soutien d’après ce que relatent les mémoires de Marmontel. En visite aux Ormes, l’écrivain se promène avec le comte dans les jardins du château et admire la statue de Louis XV qui y siégeait. Les larmes viennent au comte, nostalgique de son service auprès du roi, rompu par l’exil cruel qui le frappe. Le mémorialiste décrit ainsi la scène :
« Le soir pendant que l’on soupait nous restions seuls dans le salon. Ce salon était tapissé de tableaux qui représentaient les batailles où le roi s’était trouvé en personne avec lui. Il me montrait l’endroit où ils étaient placés durant l’action ; il me répétait ce que le roi lui avait dit ; il n’en avait pas oublié une parole. « Ici, me dit-il en parlant de l’une de ces batailles, je fus deux heures à croire que mon fils était mort. Le roi eut la bonté de paraître sensible à ma douleur. Combien il est changé ! Rien de moi ne le touche plus. ». Ces idées le poursuivaient, et pour peu qu’il fût livré à lui-même il tombait comme abîmé dans la douleur. Alors sa belle-fille Mme de Voyer allait bien vite s’asseoir auprès de lui, le pressait dans ses bras, le caressait ; et lui comme un enfant, laissant tomber sa tête sur le sein ou sur les genoux de sa consolatrice, les baignait de ses larmes et ne s’en cachait pointJean-François Marmontel, Mémoires, éd. Jean-Pierre Guicciardi et Gilles Thierrat, Paris, Le Temps retrouvé, Mercure de France, 1999, .. »
Très proche de son beau-père, la marquise de Voyer fait le choix de rester près de lui durant son exil, si bien que son mari n’arrive pas à la convaincre de rejoindre Paris où elle se montrera, relativement à ses attentes, d’une grande utilité pour les affaires qui le concerne, lui et l’avenir de la famille. En effet, sa correspondance conjugale révèle, entre autres, qu’elle s’investit amplement dans les plans de carrière de son épouxUn « avocat femelle » ou l’influence d’une femme de qualité : Madame de Voyer d’Argenson et la carrière de son époux, dans le cadre du séminaire Femmes au travail, questions de genre organisé par l'IHMC, Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine, UMR 8066 CNRS-ENS, 18 juin 2011.
Le mariage avec le marquis de Voyer aussi convenu soit-il, n'en fut pas moins un mariage d'amour. En 1757, le marquis de Voyer déclare à son père : Il déclare également à son ami, le ministre Choiseul en 1763 :
Si les époux vivent séparés une grande partie de l'année, l'affection qu'ils se portent et le soutien qu'ils se témoignent transparaît dans la vaste correspondance qu'ils entretiennent. Il n'est par rare de trouver des marques de la constance de ce lien sous la plume de la marquise de Voyer qui écrit à en 1766 : .
On comprend, dans ces conditions, que le marquis de Voyer ait particulièrement soigné le décor des appartements de son épouse au château d'Asnières, tout d'abord, où elle disposait, de 1752 à 1760, d'un superbe appartement au premier étage de l'aile sur cour avec chambre de parade, œuvre de l'architecte du roi Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, des peintres décorateurs Brunetti et de l'ornemaniste rocaille Nicolas Pineau.
À Paris, Voyer fit redécorer en 1767-1770 la chambre de la marquise au rez-de-chaussée de l'hôtel d'Argenson, dit aussi chancellerie d'Orléans, qui donnait sur le jardin du Palais-Royal, par l'architecte du roi Charles De Wailly, le sculpteur du roi Augustin Pajou et le peintre du roi Louis-Jacques Durameau, opération réalisée dans le cadre de la remise au goût général de l'hôtel entre 1764 et 1772. Tout aussi somptueux était son appartement au rez-de-chaussée du nouveau logis du château des Ormes, conçu par De Wailly dans les années 1770 sur les conseils de son confrère et ami, l'architecte théoricien Julien-David Leroy.
Le couple s'était séparé de corps en non pour des raisons sentimentales, mais parce que le marquis de Voyer souhaitait protéger le douaire de son épouse de ses difficultés personnelles. Il lui restitua ainsi, non seulement les biens en nature de sa dot mais aussi ceux acquis durant le mariage. Il lui versa même une indemnité de plus de 111 000 livres. Cette séparation de biens ne fut pas sans poser problème pour la vente du château d'Asnières.
Descendance Les Voyer suivent les progrès de leur temps, en termes d’idées mais aussi concernant les avancées de la médecine, comme l’atteste cette lettre que Voltaire adresse à un inconnu, saluant l’inoculation du couple Voyer : « Mon âge et mes infirmités, monsieur, ne me permettent pas de répondre régulièrement aux lettres dont on m’honore. Je savais, il y a longtemps, l’heureux accouchement de de Voyer. J’ai été attaché toute ma vie à MM. d’Argenson. M. et de Voyer étaient faits pour braver des préjugés aussi ridicules que funestes ; et tous nos jeunes conseillers du parlement, qui n’ont point eu la petite vérole, seraient beaucoup plus sages de se faire inoculer que de rendre des arrêts contre l’inoculation. Si vous voyez M. et de Voyer, je vous prie, monsieur, de leur présenter mes hommages, et d’agréer les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, Voltaire, gentilhomme ordinaire du roiLettre MMMMCLXXXII A M.***, Au château de ferney, 6 auguste, In Voltaire, Œuvres complètes : Correspondance : années 1764 (Lettres MMMMCXV)-1766 (Lettres MMMMDCLXVI), t. 40, Paris, Hachette, 1891, .. »
La marquise de Voyer, inoculée dans les années 1760 fait inoculer tous ses enfants et laisse pour descendance : Marie-Marc-Aline de Voyer d’Argenson (- ), épouse Paul-Hippolyte, comte de Murat ; Marie-Joséphine-Constance de Voyer d’Argenson (1765-), épouse en 1780 Jean Frédéric Chabannes, marquis de Curton ; Pauline-Renée de Voyer d’Argenson (- ), épouse en 1784 Guy-Marie de Montmorency, marquis de Laval ; Marc-René-Marie de Voyer d’Argenson (-), comte puis baron d’Empire, épouse en 1795 Sophie de Rosen-Kleinroop (Paris, 10 mars 1764 - Paris, 31 octobre 1828) veuve de Charles Louis Victor, prince de Broglie (1756-1794). Pauline, la dernière fille du couple, naît en 1767. Le portrait de Mme de Voyer avec ses trois filles, aurait été réalisé vers 1770, et pourrait être attribué à Anna Dorothea TherbuschMme Therbusch, née von Lisiewieka, le 23 juillet 1721 à Berlin est morte le 9 novembre 1782. Cette peintre allemande d’origine polonaise, poursuivit sa formation à Paris chez Antoine Pesne. En 1765, elle s’installe dans la capitale et son séjour parisien est considéré comme sa période la plus productive. Elle est nommée membre de l’Académie royale en 1767 et quitte Paris à regret au début de novembre 1768. La même année elle est reçue devient membre de l’Académie de Vienne et retourne à Berlin. L’année suivante elle travaille pour Frédéric II de Prusse et Catherine II. Mais elle aurait pu accéder à la demande du marquis de Voyer de faire un voyage en France pour réaliser ce tableau., selon une lettre d'Henri-Camille Colmont de Vaugrenant au marquis de Voyer, datée du : « Il faudrait, dis-je, que vous écrivissiez à Mme Th[erbus]ch une lettre très vive, très pressante […], afin d’engager ladite dame à venir passer trois mois aux Ormes, pour y faire un grand tableau de famille, de grandeur naturelle […] »In Correspondance générale de Dom Deschamps, .
Inscription des femmes dans l'histoire des idées au siècle
L’épistolière