En histoire, la causalité cherche à déterminer les causes des événements historiques. Dans leurs tentatives de comprendre l'histoire, nombre de chercheurs examinent les causes en remontant à partir d'une conséquence constatée. Par cette méthode, l’historien veut dépasser la simple description d’un événement pour atteindre sa compréhension historique. En effet, pour maîtriser pleinement un fait du passé, il est important d’établir de quelle cause il est issu.
De nombreux spécialistes de la recherche soulignent l’importance de cette compréhension par les causes dans la discipline. Ainsi, Marc Bloch affirme que l’historien a besoin de « l’emploi de la relation causale comme outil de la connaissance historique. Edward H. Carr nous dit que dans la profession, les chercheurs « se posent constamment la question du pourquoi »Christian Delacroix, "Causalité/explications", dans Christian Delacroix, dir., Historiographies : concepts et débats, t. 2, Paris, 2010, p. 682. Mais ce n’est bien sûr pas l’unique travail auquel l’historien peut se consacrer.
La causalité historique est une problématique importante qui a principalement préoccupé les philosophes de l’histoire ainsi que les épistémologistes. En effet, la question n’a été que peu « thématisée en tant que telle par les historiens professionnels alors qu’elle a longtemps été un passage obligé des analystes de la connaissance historique et de ses méthodes ». Cet écart entre les « praticiens » et les « analystes » s’occupant de réflexions épistémologiques est conventionnel en histoire et l’impact des théories épistémologiques sur la recherche est souvent minime.
La recherche des causes en histoire est ancienne. Déjà Polybe, au a.c.n., s’est intéressé aux fondements des Guerres Puniques. Il profita de cette étude pour mettre en place une théorie des causes. Selon lui, « l’objet propre de l'histoire est premièrement de connaître les discours véritables, dans leur teneur réelle, secondement de se demander pour quelle cause a échoué ou réussi ce qui a été dit ou ce qui a été fait, puisque la narration brute des événements est quelque chose de séduisant, mais d’inutile, et que le commerce de l’histoire ne devient fructueux que si l’on y joint l’étude des causes »Polybe, Histoire, t. 12, ed. sous la direction de Hartog, F., Paris, 2003. La principale cause réside dans les dessins, les intentions des acteurs (leurs disposition morales). À côté de cela, Polybe distingue deux autres types de causes : les causes structurelles (les prétextes) et les causes « commencements », c’est-à-dire les actes qui marque le début d’un événement. En se basant sur ce modèle, les historiens distinguent généralement différents types de causalité : conjoncturelle et structurelle ; particulière et générale. Cependant, la véritable causalité historique ne se met en place qu’à partir de la seconde moitié du , à travers différents débats qui ont bâti le concept.
L'évolution du concept de causalité Entre la fin du et le milieu du , le concept de causalité en histoire a soulevé de nombreux débats. La question de la cause et de la conséquence a toujours été au cœur de la plupart des controverses historiques, à la fois dans l’angle du débat de l’histoire comme science ainsi que dans ce que l’on nomme la controverse « expliquer/comprendre »Christian Delacroix, "Causalité/explications", dans Christian Delacroix, dir., Historiographies : concepts et débats, t. 2, Paris, 2010, .
Vers la fin du l’histoire commence à s’établir comme une science. Dans ce contexte, en Allemagne, se développe un débat épistémologique sur l’opposition entre « science de la nature » et « science de l’esprit » (de la culture/historique).
L’historien allemand Wilhelm Dilthey est le premier à faire cette distinction entre les Naturwissenschaften (sciences de la nature) et les Geisteswissenschaften (sciences de l’esprit ; que nous appelons aussi science de l’homme): Naturwissenschaften : les sciences de la nature expliquent les réalités matérielles en mettant en évidence des chaînes causales régies par des lois.
Geisteswissenschaften : les sciences de l’esprit ne peuvent prétendre expliquer mais elles cherchent à comprendre les hommes et leurs actionsJ., Chapoutot, "Causes", dans Claude Gauvard et Jean-François Sirinelli, Dictionnaire de l'historien, Paris, 2015, p. 85. Les historiens, impressionnés par la force des lois des sciences de la nature, ont affirmé leur discipline comme science en la fondant sur l’examen des causes. Les spécialistes de la discipline ne se contentent alors plus de narrer, d’expliquer, mais essayent de comprendre les faits. A la fin du , l’historien allemand Ernst Bernheim publie Lehrbush der historischen Methode. Dans son ouvrage, il conçoit l’histoire comme une science et s’éloigne de l’explication narrative des faits historiquesFrançois, Simiand, "La causalité en histoire", dans Marina Cedronio, Méthode historique et sciences sociales, Paris, 1987, p. 211 : il faut dépasser le récit historique pour atteindre l’explication historique.
Début du : méthodiques >< sociologues Au début du en France, un débat est mené entre les historiens méthodiques (avec comme figure principale Charles Seignobos) et les sociologues (notamment Émile Durkheim et François Simiand), partisans d’un « alignement » de la causalité historique sur la causalité scientifiqueChristian Delacroix, "Causalité/explications", dans Christian Delacroix, dir., Historiographies : concepts et débats, t. 2, Paris, 2010, p. 684.
Méthodistes Charles Seignobos nous dit que, en histoire, contrairement aux autres sciences, on ne peut pas atteindre les causes par une méthode. Il refuse toute cause externe comme explication de faits historiques (ex : l’influence du milieu social sur l’individu). Seignobos défend une interprétation cérébrale et rationnelle de ceux-ci : il faut chercher à représenter les états psychologiques des hommes (qui nous ont laissé des traces de leur activité). Plus les motifs conscients de ces derniers sont décelables, plus ils sont explicables. L’école méthodiste limite son attention à la cause immédiate ; généralement la volonté de l’acteur de l'événementSerge Deruette, "La causalité dans l'étude de l'histoire", dans Robert Franck, dir., Faut-il chercher aux causes une raison? L'explication causale dans les sciences humaines, Paris, 1994, p. 369.
Les historiens méthodistes défendent l’histoire comme étude du particulier, du singulier en opposition aux sciences de la nature qui cherchent avant tout à établir des lois. Pour les méthodistes, il n’est pas possible de poser des « lois » et d’atteindre le « général » en histoire. Il est tout au plus possible de démêler les « causes intérieurs » (les intentions et les motifs), les causes matérielles et les causes mixtesChristian Delacroix, "Causalité/explications", dans Christian Delacroix, dir., Historiographies : concepts et débats, t. 2, Paris, 2010, p. 685.
Sociologues Au contraire des méthodistes, Émile Durkheim s’attache à rechercher des lois et des causes extérieures et s’occupe en priorité des « fonctions sociales permanentes ». Durkheim appelle les historiens « à considérer les faits sociaux comme des choses » : les réalités/phénomènes humains sont des objets à connaitre posés face à un sujet connaissant ; ce qui permettait l’explication par les causes. Dans sa méthode, Durkheim cesse de considérer l’acte individuel dans ses causes psychologiques possibles ou probables à la fois variées et pauvres. En sociologie, cette perspective ouvre la possibilité de formuler des lois à la manière des sciences physiques.
Le sociologue et historien François Simiand, quant à lui, vise principalement à démontrer que, dans la discipline historique, les chercheurs ont recours à un type d’explication parallèle à celui des sciences de la nature. En 1903, dans son article « Méthode historique et sciences sociales » paru dans la Revue de synthèse historique il s’oppose aux arguments mis en place par les méthodistes pour défendre leur vision de l’explication en histoire tel que la nature « individuelle » et psychologique des phénomènes étudiés. Selon lui, les méthodistes restent limités dans leur démarche en ne se concentrant que sur la description de faits contingents au lieu de comprendre les véritables causesChristian Delacroix, "Causalité/explications", dans Christian Delacroix, dir., Historiographies : concepts et débats, t. 2, Paris, 2010, . Pour Simiand, la cause en histoire n’est pas intrinsèquement différente de celle des sciences naturelles. Il définit une cause comme l’antécédent du phénomène, relié à ce dernier par la relation la plus générale. Cet antécédent doit être le moins substituable du phénomène étudié.
1950 : le débat anglo-saxon Dans les années 1940-1950 le débat sur la causalité va porter sur le modèle d’explication par les lois. D’un côté, on trouve les défenseurs de ce modèle nomologique, tel que Carl G. Hempel ou Karl Popper et de l’autre leurs opposants, défenseurs du dualisme méthodologique tel que William Dray.
L’objectif d’Hempel était de montrer qu’il existe en histoire des lois générales qui ont des fonctions tout à fait analogues de celles que l’on assigne aux lois des sciences de la nature. Pour lui, on peut tirer une loi générale d’un événement singulier. A la manière de Simiand, les événements du passé sont ramenés à une forme de régularité qui, si elle est vérifiée, équivaut à une loiChristian Delacroix, "Causalité/explications", dans Christian Delacroix, dir., Historiographies : concepts et débats, t. 2, Paris, 2010, .
C’est le philosophe William Dray qui va mener la critique de ce modèle nomologique. Dray est partisan de l’explication par des raisons et propose une nouvelle défense du dualisme méthodologique entre les sciences de la nature et les sciences humaines. Il vise ici à démontrer que, en histoire, on peut expliquer sans avoir recours à des lois générales. L’explication par des raisons correspond à reconstituer la logique d’action, les objectifs et le cheminement de l’agent et d’expliquer de quelle manière l’action a été appropriéeChristian Delacroix, "Causalité/explications", dans Christian Delacroix, dir., Historiographies : concepts et débats, t. 2, Paris, 2010, .
Tentative de dépassement L’opposition expliquer/comprendre va faire l’objet de tentative de dépassement, notamment par la mise en avant d'arguments narrativistes ainsi que probabilistes.
La position narrativiste est essentiellement développée chez les Anglo-Saxons : elle prétend que l’histoire ne peut pas être distinguée de la fiction par le caractère réel des événements qu’elle décrit. Qu’il soit réel ou fictionnel, un événement n’a donc pas de sens en dehors de la narration dans lequel il prend place. Seule la mise en intrigue permet de distinguer l’histoire de la chroniqueFl. Hulak, "Réel", dans Claud Gauvard et Jean-François Sirinelli, Dictionnaire de l'historien, Paris, 2015, . Paul Ricoeur, lui, introduit en France ces thèses anglo-saxonnes. Il y voit deux acquis majeurs : d’abord, les narrativistes montrent que raconter c’est déjà expliquer. Ensuite ils ont opposé la richesse des ressources explicatives internes au récit à la diversification des modèles explicatifs.
Dans l’argumentation probabiliste, Paul Ricoeur souligne l’importance que prennent les uchronies (Principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé) en ce qui concerne la causalité historique. Ce changement de vérité historique a pour fonction d’expérimenter les possibles en fonction des probabilités et ce afin de contre-vérifier l’importance réelle donnée à un événement dans l’histoire. Ricoeur affirme que : « C’est cette construction imaginaire probabiliste qui offre une double affinité, d’une part avec la mise en intrigue, qui est elle aussi une construction de l’imaginaire probable, d’autre part avec l’explication selon des lois ».
L'imputation causale singulière