La philosophie russe est une orientation historique de la philosophie associée à la culture russe. L'adjectif « russe » signifie moins l'appartenance territoriale à la Russie que l'appartenance culturelle à sa civilisation et à certaines de ses traditions intellectuelles ou religieuses. Il qualifie aussi, dans le contexte de la Russie des et s, certaines tentatives de résolution des questions philosophiques classiques, jusque là abordées essentiellement en Occident, mais sur un fond de culture russe et en langue russe. Vladimir Soloviev, penseur religieux de la fin du , est souvent considéré comme le premier représentant à part entière de la philosophie russe, bien que son contemporain Alexeï Kozlov puisse également être considéré comme pleinement philosophe.
Le processus par lequel la philosophie russe s'est constituée diffère sensiblement de celui qui caractérise le développement de la philosophie en Occident. Son origine se situe au croisement des deux grandes tendances intellectuelles que sont la tradition orientale-byzantine et la pensée moderne occidentale. À partir de la seconde moitié du , où elle acquiert une dimension plus académique, la philosophie russe oscille entre l'approche existentielle (subjective et pratique) de la tradition orientale, et la spéculation théorique occidentale. Elle est marquée par une forte tendance à l'irrationalisme, au romantisme et à la réflexion religieuse, morale, politique et esthétique.
À partir des années 1920, et jusqu'aux années 1950, la pensée philosophique russe se développe surtout en Occident, en particulier à Berlin, Prague, Paris et Londres, où nombre d'intellectuels russes se réfugient après leur expulsion par le régime soviétique. Le questionnement religieux et identitaire y domine, s'appuyant fortement sur les réflexions de Soloviev. En Europe occidentale, les philosophes russes contribuent largement à la critique de l'idée de ratio, de connaissance abstraite, à laquelle ils opposent celle de logos ou d'intuition comme moyens supérieurs de saisir l'existence. Ils participent également de façon significative au mouvement de réaction antimoderne qui se manifeste en Allemagne et en France, tandis que prévaut en Russie l'idéologie marxiste.
Contours, définition
Historiquement, la philosophie russe n'a jamais consisté en une réflexion systématique et autonome visant à l'élaboration d'un système accompli de thèses, chap. I, 1 : « La spécificité de la philosophie russe ».. Jusqu'à l'avènement du marxisme comme philosophie officielle unique du pays, elle était généralement considérée comme une propédeutique à la théologie. La théologie russe elle-même ne consistait pas, contrairement à ce qu'elle était souvent en Occident, en un ensemble de thèses cataphatiques ou positives, tendant à faire connaître la nature de Dieu, mais en une approche apophatique ou négative, visant notamment à s'unir à l'Inexprimable par la prière, l'ascèse et d'autres pratiques religieuses. La philosophie russe a pris ainsi une dimension religieuse qui la rend difficile à distinguer de la religion, et qui lui donne un côté moins théorique ou spéculatif que la philosophie occidentale moderne.
La philosophie russe a de ce fait gardé longtemps un caractère non-académique, tout comme la théologie orthodoxe. Elle ne constituait pas le domaine des philosophes « professionnels », mais celui des théologiens orthodoxes, qui eux-mêmes étaient moins portés que les théologiens occidentaux à la compréhension logique du divin, et donc à la rationalité philosophique. L'expression de « philosophie académique », quand elle est appliquée à des auteurs de la fin du et de la première moitié du , ne signifie pas une réflexion systématique « professionnelle », mais se rapporte à un ensemble de questions abordées dans les murs des académies et des séminaires russes. Les classiques postérieurs de la philosophie russe, tels que Siméon Frank ou Nicolas Berdiaev, ne se percevaient pas non plus comme philosophes, mais plutôt comme des penseurs religieux.
Les belles-lettres sont en outre un aspect très important de la philosophie russe, au point qu'il est souvent difficile de faire la distinction entre littérature et philosophie russes. On considère ainsi les grands romans de Fiodor Dostoïevski non seulement comme des chefs-d'œuvre de la littérature mondiale, mais également comme des traités existentiels remarquables. L'expression littéraire s'impose à des degrés divers dans la mesure où elle permet de répondre à la fois au souci qu'a la philosophie russe de s'affranchir de la systématisation, et à ses aspirations esthétiques. L'esthétisme est en effet une caractéristique notable de cette philosophie qui remonte à ses origines. Par ailleurs, une forme d'irrationalisme associée à un certain subjectivisme interdit le plus souvent aux philosophes russes de développer des argumentaires précis et d'élaborer des traités impersonnels ambitionnant l'objectivité. Cette dimension « affective » de leurs écrits présente néanmoins pour eux l'avantage de pouvoir atteindre des aspects de l'existence considérés comme inaccessibles au raisonnement ou comme non objectivables.
Traits caractéristiques
Panorama général
On peut dégager neuf grands traits caractéristiques de la philosophie russe proprement dite telle qu'elle apparaît au Voir , chap. I, 1. Teresa Obolevitch mentionne tous ces points mais ne les énumère pas. La section qu'elle consacre à « la spécificité de la philosophie russe » est divisée en cinq parties qui portent les titres suivants : « Un lien étroit entre philosophie et théologie, donc un caractère religieux de cette pensée », « Le caractère non-académique de la philosophie russe et son orientation existentialiste », « Question de l'identité nationale : l'Idée russe », « Le principe de la conciliarité », « Influence du platonisme et des idéalistes allemands ». :
un caractère non-académique et non-systématique ; une orientation existentielle, morale et pratique ; une attention particulière portée à l'esthétique ; une valorisation de la forme littéraire ; un lien étroit avec le christianisme orthodoxe, lui donnant une dimension profondément religieuse ; l'influence du platonisme et de l'idéalisme allemand ; l'idée de communauté spirituelle, supposant l'union de tous les êtres en l'être divin ; une interprétation de la connaissance comme expérience directe de la réalité ; un questionnement philosophique sur l'identité nationale que résume la notion « d'Idée russe ».
Aucun de ces traits n'est à lui seul spécifique de la philosophie russe, mais ils composent ensemble un panorama général de la pensée philosophique en Russie. Ils permettent en outre de la mettre en parallèle avec d'autres traditions philosophiques semblables, comme la philosophie romantique allemande.
Une approche essentiellement religieuse et morale de l'existence
Orthodoxie et mysticisme chrétiens
La religion orthodoxe joue un rôle essentiel dans la formation de la culture philosophique russe. Elle seule fournit jusqu'au une conception du monde, une philosophie de l'homme et une morale, découlant de la religion chrétienne.. La réception du christianisme en Russie se réalise avant tout sur les plans artistique et esthétique, chap. I, 2 : « Les sources : la pensée russe au Moyen Âge ».. Selon les anciennes chroniques, c'est la beauté de la liturgie et des églises qui, en 988, a poussé le prince Vladimir le Grand à recevoir le baptême dans le rite byzantin plutôt que romainS. Averincev, «De la beauté au divin », Le Courrier, juin 1988, ., et à convertir ainsi la Russie kiévienne au christianisme orthodoxe. La beauté y est alors considérée comme un argument et un témoignage de l'existence même de Dieu. C'est avec cette tendance esthétique et mystique que se développe une « métaphysique de la lumière », où la lumière spirituelle, synonyme de sainteté, vérité et vertu, est montrée sous forme matérielle par les icônes et décrite de façon imagée par les moyens littéraires. La problématique de la beauté, comprise non seulement comme une question esthétique, mais aussi éthique et métaphysique, sera ensuite développée par presque tous les penseurs russes du et de l'Âge d'argent, sous l'influence de leur culture orthodoxe.
La mystique médiévale de la beauté et de la lumière justifie une forme d'ascétisme qui consiste non pas à rejeter le monde et à mépriser la chair, mais plutôt à susciter une vision tellement éclatante de la vérité et de la beauté célestes que leur rayonnement rend irréfutable et évident le caractère « mensonger » et limitatif du monde, perçu comme une « prison » dont l'âme humaine doit se libérer. La « libération du mensonge de la vie » constitue le thème principal de la littérature russe entre le et le , et il trouve un écho important dans toute la philosophie russe. L'idée que le salut de l'humanité viendra lorsque sera répandue la lumière sur le monde y est en effet prégnante. À ce thème s'ajoute celui de la liberté des enseignements de Dieu, confirmé dès le par Hilarion de Kiev qui, dans son Homélie sur la loi et la grâce, compare l'Ancien et le Nouveau Testament, estimant que le premier énonce des lois et exige une obéissance absolue, comme celle d'un esclave, tandis que le second demande une libre adoption de la Révélation. Cette valorisation de la liberté demeure la marque de l'orthodoxie russe, et elle sera accentuée par nombre de philosophes religieux de l'Âge d'argent, notamment par Siméon Frank, Nicolas Berdiaev et plus encore par Léon Chestov.
Dans ce contexte orthodoxe et mystique, la philosophie russe se caractérise par une tension entre la réalisation de l'idéal du Logos, en tant que méditation « sapientielle » et religieuse, et la ratio moderne et européenne, qui est une quête spéculative. Nicolas Berdiaev résume cette tension en décrivant la ratio comme une « petite » raison, limitée, discursive, tandis que le Logos est décrit comme une « grande » raison, pourvue d'une nature mystique, intuitive et capable de percevoir Dieu. Avec cette grande raison, qualifiée aussi d'organique, « la réalité est donnée directement, ainsi que la voie pour s'unir à elle en une vie intégrale de l'esprit »Berdiaev 1911, repris dans , chap. I, 1 : « La spécificité de la philosophie russe ».. Entendu de la sorte, le Logos permet de faire coïncider la connaissance des vérités avec la conscience morale, la pensée avec la vie spirituelle, dans un « tout de l'esprit » auquel renvoient les notions d'« esprit intégral », d'« unitotalité » ou de « conciliarité » (sobornost). L'idée d'ordre juste est au cœur de cette forme de Logos, le christianisme orthodoxe se présentant comme la forme la plus juste ou la plus droite (orthós) du christianisme.
Platonisme chrétien et idéalisme religieux