vignette|La une de L'Action française du 5 juin 1936. L’antisémitisme d'État est un concept forgé en 1911 par Charles Maurras, pour qui cette forme d'antisémitisme serait d'ordre strictement politique. Il consiste principalement à vouloir éliminer le Juif de la vie de la cité en lui retirant sa « nationalité fictive de Français » et en le replaçant dans le statut d’éternel étranger d’avant la Révolution française.
Contexte
Dans la France de la Troisième République, l'antisémitisme est populaire auprès d'une partie de la population. En 1886, le pamphlétaire d'extrême droite Édouard Drumont publie La France juive, pamphlet violemment antisémite, qui prétend dénoncer un imaginaire « complot juif »Pierre Ancery, « La parution de « La France juive » de Drumont, best-seller antisémite et complotiste », RetroNews, 6 décembre 2018. L'ouvrage connaît un succès de librairie, et fascine Maurras. Celui-ci décèle dans l'antisémitisme de Drumont un fort potentiel politique ; il écrira en 1902-1903 plusieurs articles dans le journal de Drumont La Libre Parole. Maurras s'adresse alors à Drumont en l'appelant « Mon cher Maître ».
Dès sa création en 1899, l'Action française de Maurras est ouvertement antisémite. Selon l'historien Laurent Joly, l’antisémitisme est même l’un des ses « moteurs essentiels ». Maurras joue un rôle important pendant l'affaire Dreyfus, dans l'aile extrémiste du camp antidreyfusard. L'obsession antisémite l'amène à continuer de nier l'innocence d'Alfred Dreyfus même des années plus tard, alors que les faits sont établis et largement connus, ainsi qu'à l'insulter, le diffamer et le menacer - ce qui a des conséquences concrètes puisque Dreyfus est blessé par un attentat par balles en 1908.
Dans ses écrits, Charles Maurras s'en prend à ce qu'il appelle « la race juive ». Entre 1908 et 1914, les deux tiers de ses 800 articles comportent des attaques antisémites. En tant qu'organisation politique, l'Action française s'attaque à des Juifs personnellement, mobilisant par exemple « ses troupes contre des professeurs juifs sous les prétextes les plus futiles ».
De 1911 à 1913, Maurras multiplie les articles antisémites, dans lesquels il formule ce qu'il appelle l'« antisémitisme d’État », concept explicitement discriminatoire qui vise avant tout à priver les Juifs de la nationalité française.
Antisémitisme de peau et antisémitisme d'État vignette|Trois Camelots du Roi vendant L'Action française du 3 janvier 1909 avec un article de Léon Daudet.
Maurras a prétendu que l'antisémitisme d'État différerait de l', racisteCharles Maurras, La Seule France. Chronique des jours d'épreuve, Lyon, Landarchet, 1941, , dans Bernard Durand, Jean-Pierre Le Crom, Alessandro Somma, Le droit sous Vichy, Vittorio Klostermann, 2006, 424-425.. Mais l'historien Laurent Joly observe, à propos de l' maurrassien, que la distinction revendiquée par Maurras entre un antisémitisme raciste, selon sa propre expression, et l'antisémitisme politique qu'il préconise, ressemble à une reconstruction a posteriori, voire à une tentative d'euphémisation qui ne résiste guère à l'analyse.. Ainsi, explique Joly, Laurent Joly conclut :
Michaël Bar Zvi estime que Maurras avait compris les dangers du racisme et des mouvements de masse mais que « son erreur consiste dans l'idée que l'antisémitisme peut devenir une conception dépouillée de toute sentimentalité et de toute brutalitéMichaël Bar Zvi (Herszlikowicz), Philosophie de l'antisémitisme, Presses universitaires de France, 1985, .. » Selon Laurent Joly, l'antisémitisme de l'Action française « est un racisme ».
François L'Yvonnet rappelle que la distinction de Maurras entre l'« antisémitisme de peau » et l'antisémitisme d'État devient confuse pendant l'Occupation car il n'a jamais élevé la voix contre les rafles anti-juives et a au contraire soutenu le statut des Juifs de Vichy et l'ensemble de la politique antisémite pétainiste.
Le « problème juif » selon Maurras vignette|Une de L'Action française du 4 février 1909, qui relate le défilé de 3000 manifestants antidreyfusards, avec à leur tête Charles Maurras et Léon Daudet, dans les rues du Quartier latin. L'Action française continue à nier l'innocence d'Alfred Dreyfus, qui en 1909 est pourtant parfaitement établie et reconnue. vignette|La une de L'Action française du 8 juillet 1936 attaque le . Maurras applique le principe de la lutte contre les « États dans l'État » à ce qu'il appelle les juif, protestant, franc-maçon et « métèque » (étranger), expression qu'il reprend cependant à Henri Vaugeois qui l'utilise en ; Maurras souhaite que l'État ne soit plus soumis à l'influence de ces qui défendraient selon lui leur intérêt et non celui de la nation.
Le est pour Maurras que tôt ou tard et que si la France dans un régime fédéraliste peut être une dans le cadre des provinces, il ne peut en être autrement des Juifs qui n'ont pas de sol à eux en France et qui en possèdent de droit un hors de France en Palestine.
Maurras n'écrit pas de livre spécifique sur les Juifs, mais il les attaque régulièrement en recourant à la violence verbale. Ainsi, déploie-t-il, avec ses principaux collaborateurs, une grande virulence, allant régulièrement – jusqu'à la menace de mort, notamment contre Abraham Schrameck, ministre de l'Intérieur, en 1925 (après l'assassinat de plusieurs dirigeants de l'Action française comme Marius Plateau) ou en 1936 contre Léon Blum, président du Conseil.
Pour Maurras, l'antisémitisme est un instrument, un ressort dialectique et insurrectionnel, une idée à la fois contre-révolutionnaire et naturalisteCharles Maurras, La Gazette de France, 11 février 1901 in Dictionnaire politique et critique, article « Juif », un levier qui permet de mobiliser les énergies contre l'installation de la démocratie libéraleZeev Sternhell, La Droite révolutionnaire, éd. Seuil, 1978..
Certains maurrassiens théorisent l'antisémitisme d'État, d'autres n'accorderaient guère d'importance à ce thème, mais Léon de Montesquiou ou Jacques Bainville sont pourtant tous deux antisémites, (William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, Les historiens de garde, Paris, Libertalia, 2016, , et plus généralement pour des citations et contextualisation). Sur l'antisémitisme de Montesquiou, voir Laurent Joly, « Les débuts de l'Action française (1899-1914) ou l'élaboration d'un nationalisme antisémite », Revue historique, Paris, Presses universitaires de France, no 639 « Religion et société », juillet 2006, ., de même que Léon Daudet.
Volonté discriminatoire de l'antisémitisme d'État
Maurras voit dans l'antisémitisme allemand une due aux fondements biologiques de la notion de race, à l'idéologie de la race pure, et lui préfère un auquel il dénie tout . Il écrit notamment : .
L' vise donc à interdire aux Juifs les postes d'administration, de direction et de . Concernant le statut des Juifs promulgué par le régime de Vichy, Maurras écrit : .
Il poursuit en affirmant que cet antisémitisme ne sera pas le chantre d'un antijudaïsme religieux : .
Quoique agnostique, Maurras considère l'Église catholique comme l'élément central de l'ordre nécessaire à la société. Il lui est reconnaissant d'avoir, par son enseignement et sa liturgie, adouci le message - jugé par lui révolutionnaire et potentiellement dangereux - de l'Ancien Testament et même des Évangiles (il parle du du Magnificat et ne se sent pas en accord avec ).
Dès 1940, le régime de Vichy met donc en place la politique discriminatoire à l'encontre des Juifs que Maurras appelait de ses vœux, et qu'il soutient pendant toute la durée de l'occupation de la France par l'Allemagne nazie. Des maurrassiens participent activement à la politique collaborationniste avec l'Allemagne nazie et à la Shoah en France, comme Joseph Darnand et Louis Darquier de Pellepoix. En pratique, « cet antisémitisme d’État joint à une politique de collaboration aboutira à la participation de l’État français à la déportation des Juifs présents sur son territoire et à leur extermination »Premier statut des Juifs, 3 octobre 1940, sur le site Musée de la Résistance en ligne.
Notes et références Notes
Références
Bibliographie
Sources principales
Colette Capitan Peter, Charles Maurras et l'idéologie d'Action française, Paris, Éditions du Seuil, 1972
Études contextuelles
Léon Poliakov, Histoire de l'antisémitisme, tome IV : L'Europe suicidaire (1870-1933), Paris, Calmann-Lévy, 1977 Baptiste Roger-Lacan et Laurent Jeanpierre, Nouvelle histoire de l'extrême droite: France, 1780-2025, Éditions du Seuil, coll. « L'univers historique », 2025
Sources sur Vichy
.. Frédéric Ogé, Le Journal L'Action française et la politique intérieure du gouvernement de Vichy, Toulouse, Institut d'Études Politiques, coll. « Travaux et documents », , Centre William Isaac Thomas d'analyse des systèmes sociaux, 1984, présentation en ligne, présentation en ligne. Olivier Wormser, Les origines doctrinales de la « Révolution nationale » (Vichy, - ), Paris, Plon, 1971, 270 p., présentation en ligne, présentation en ligne.
Publications sur Maurras
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Articles connexes
Lois sur le statut des Juifs du régime de Vichy « Loi portant statut des Juifs » « Loi du 2 juin 1941 remplaçant la loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs » « Loi sur les ressortissants étrangers de race juive » Lois de Nuremberg
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