Livrée au début de la Guerre de Sécession, la bataille des Hatteras Inlet Batteries (bataille pour les forts édifiés par les sudistes sur les îles proches du Cap Hatteras, en Caroline du Nord) encore appelée bataille des Forts Hatteras et Clark, est un engagement apparemment peu important, mais qui eut de grosses conséquences sur le plan stratégique.
Deux forts tenus par les confédérés et situés sur les Outer Banks de la côte de Caroline du Nord sont conquis par une force amphibie nordiste, en , les et : les sudistes, mal équipés et en nombre inférieur, se rendent le .
Le résultat est rapidement évident : le Sud perd la base qui lui permettait d'empêcher localement le commerce maritime du Nord - et le blocus des ports du sud par le nord peut s'étendre. De plus le gouvernement fédéral a maintenant accès aux eaux côtières de Caroline du Nord : les sounds (Baie d'Albemarle, Baie de Pamlico, Currituck Sound) et à leurs ports : New Bern, Elizabeth City, Edenton. Les unionistes peuvent même menacer l'arrière de la "Tidewater Virginia" (portion côtière basse de la Virginie) et en particulier le grand port de guerre confédéré de Norfolk.
La bataille des Hatteras Inlet Batteries est importante aussi par l'effet psychologique favorable qu'elle apporte aux nordistes humiliés par la catastrophique et récente (un peu plus d'un mois) première grande défaite : la Première bataille de Bull Run (). c'est la première illustration de l'efficacité du blocus instauré par le nord. c'est la première application tactique au cours de la Guerre de Sécession d'une opération amphibie et combinée. c'est la première application en Amérique d'une nouvelle procédure de combat : les navires de guerre tirent alors qu'ils sont en mouvement, ce qui les rend beaucoup moins vulnérables aux canons des batteries côtières.
thumb| Carte de la Caroline du Nord montrant ses côtes : une mer intérieure (formée de plusieurs lagunes ou « ») séparée de l'océan Atlantique par un chapelet d'îles basses (les ), ainsi que la proximité avec la Virginie et la baie de Chesapeake.
Contexte stratégique thumb| Le Gulf Stream affleure les côtes de Floride et de Caroline du Nord. À ce niveau, il rencontre les masses d'eau froides venues du nord, ce qui explique les particularités géophysiques et météorologiques de cette zone.
Aux mains des Confédérés, l'île Hatteras constitue une menace directe pour le commerce maritime du Nord : malgré les dangers (cette zone a été surnommée "le cimetière de l'Atlantique") qu'elle comporte, en particulier les écueils appelés "Diamond Shoals", les navires serrent en effet la côte en ce point, soit qu'ils veuillent se faire aider par le Gulf Streamla vitesse du courant vers le nord peut atteindre 3 nœuds, selon Maury, The physical geography of the sea, p. 27. lorsqu'ils remontent vers les ports américains du nord-est (New York, Philadelphie, Boston) - soit qu'ils aillent vers le sudl'article de WP english "Cape Hatteras Light" comporte le témoignage du Lt David D. Porter, USN, en 1851 : « Le Cap Hatteras est le point visé par tous les navires allant vers le sud, ou qui en viennent ; le courant du Gulf Stream passe si près à l'extérieur des écueils que les bateaux, pour éviter son influence, doublent le cap aussi près que possible des brisants » ("Cape Hatteras is the point made by all vessels going to the south, and also coming from that direction; the current of the Gulf Stream runs so close to the outer point of the shoals that vessels double as close round the breakers as possible, to avoid its influence").
Les confédérés pensèrent qu'un de leurs navires, qu'il soit corsaireles Outer Banks, avec le labyrinthe de leurs chenaux et en particulier l'île d'Ocracoke, avaient déjà servi de refuge à des pirates, dont le fameux Barbe Noire, tué en 1718 … ou de la flotte de guerre, n'aurait qu'à s'embusquer près d'un fort construit sur l'île Hatteras et là, à l'abri du mauvais temps et de la croisière des nordistes, il lui suffirait d'attendre qu'une vigie lui signale du haut du pharele 1° phare du Cap Hatteras, construit en 1803, avait une hauteur de (). Le phare actuel fut inauguré en décembre 1871 (voir l'article de WP english "Cape Hatteras Light") l'approche d'une proie. Il pourrait même la capturer et revenir dans la même journéeTrotter, Ironclads and Columbiads, pp. 21–24..
L'état de Caroline du Nord, immédiatement après avoir fait sa sécession, construisit des forts sur les îles des Outer Banks et creusa des chenaux ("inlets") permettant d'entrer et de sortir des zones de hauts-fonds ("sounds"). En 1861, des bateaux de haute mer, à fort tirant d'eau, pouvaient ainsi accéder aux casemates édifiées sur les îles Ocracoke, Hatteras, and Oregon. thumb| Côtes de Caroline du Nord : le "sound" ou baie de Pamlico est la plus étendue des lagunes séparées de l'Océan Atlantique par un chapelet d'îles basses (Outer Banks) convergeant au Cap Hatteras. L'île Hatteras, étant la plus étendue, reçut 2 forts : le fort Hatteras, qui était implanté près de l'inlet (chenal), côté continent - et le fort ClarkHenry T. Clark était gouverneur de Caroline du Nord (voir Trotter, Ironclads and Columbiads, p. 16), au sud-est et à un demi-mile (800 m) de là, donnait sur l'Atlantique.
Ces forts n'étaient pas très défendus : pour Fort Hatteras et 5 pour Fort ClarkORA I, v. 4, p. 584. Mais p. 591, le nombre de canons en service sur Fort Hatteras est de 12… ; de plus, il s'agissait de canons de (ou moins), de faible portée et peu adaptés à une défense côtière. Mais le principal problème était l'effectif de leurs garnisons : vu que 16 des d'infanterie levés en Caroline du Nord avaient été affectés à la campagne de Virginie, et vue l'étendue des côtes à surveiller, seule une fraction (moins de hommes) du 7th North Carolina Volunteers Régiment se répartissait entre les forts des Outer Banks, et les seuls renforts disponibles auraient dû venir des villes de Beaufort ou de New-Bern (Caroline du Nord)Trotter, Ironclads and Columbiads, p. 19..
Bizarrement, les autorités de Caroline du Nord ne cherchèrent pas à cacher à l'ennemi la faiblesse de leurs défenses côtières sur les Outer Banks : plusieurs capitaines de bateaux du nord détenus sur place eurent tout loisir d'inspecter les installations, de les mémoriser, et de faire leur rapport au Navy Department nordiste une fois rentrés chez euxORN I, v. 6, pp. 78–80..
Réaction du Nord thumb| La frégate , lancée en 1842, participa à l'expédition contre les Hatteras Inlet Batteries en 1861. Elle sera éperonnée et coulée par le CSS Virginia en 1862. Les captures de navires de commerce du nord poussèrent leurs compagnies d'assurance à se plaindre au "Secretary of the US Navy" Gideon WellesORN I, v. 6, pp. 77–78.. Welles avait déjà sur son bureau un rapport du "Blockade Strategy Board" (Commission Stratégique du Blocus) l'informant qu'il serait possible d'améliorer le blocus des côtes de Caroline du Nord en coulant en travers des chenaux ("inlets") des Outer Banks de vieilles coques chargées de ballast.
Gideon Welles chargea alors le "commander" H. S. Stellwagen d'aller dans la Baie de Chesapeake acheter quelques vieilles bailles, et de référer pour la suite au "Flag Officer" (vice-amiral) Silas H. Stringham, commandant de la Flotte du Blocus Atlantique.
Stringham, quant à lui, pensait qu'il ne servirait à rien de boucher les "inlets" car les tempêtes fréquentes en ces lieux auraient vite fait de balayer les obstacles, ou de créer d'autres chenauxen 2003, l'ouragan Isabel a ainsi coupé l'île Hatteras en 2. Selon lui, pour assurer un blocus de la côte vraiment efficace, il valait mieux chasser les confédérés des îles en les prenant. Mais cela nécessiterait de combiner l'action de la marine et de l'infanterie…
Il se trouva que l'armée était d'accord pour coopérer avec la marine : elle devait en effet trouver une occupation au political general (politicien nommé général par protection) Benjamin Franklin Butler. Butler fut chargé de réunir , et en eut bientôt 840 : allemands du 20th New York Volunteers, plus du 9th New York Volunteers, 100 de l' Union Coast Guard (en fait une unité de l'armée US provenant du 99th New York VolunteersORA III, v. 1, p. 961. : les U.S. Coast Guards tels que nous les connaissons actuellement n'existaient pas en 1861), et du U.S. ArtilleryORA I, v. 4, p. 581..
Ces furent embarqués à bord de lAdelaide et du George Peabody, que Stellwagen avait trouvé en baie de Chesapeake et, comme on représentait au "commander" que ces bateaux ne tiendraient jamais contre une de ces soudaines et terribles tempêtes du Cap Hatteras, il répondit que de toute façon l'opération de débarquement ne pourrait avoir lieu que par beau tempsORN I, v. 6, p.109..
Stringham cependant découvrit que l'opération était sous le contrôle de l'''US Navy ORA I, v. 4, p. 580., et que donc il encourrait le blâme en cas d'échec : aussi décida-t-il d'en prendre le commandement. Il choisit pour l'opération 5 navires de guerre ( les USS Minnesota, Cumberland, Susquehanna, Wabash et Pawnee), une vedette des douanes ("revenue cutter") : le Harriet Lane, et un remorqueur, le Fanny, qui pourrait tirer les barges de débarquementORN I, v. 6, p. 120..
Le , la flottille (moins le Susquehanna et le Cumberland, qui rejoindront plus tard) quitte Hampton Roads, longe la côte, et arrondit le cap Hatteras le . Tous les bâtiments jettent l'ancre près du chenal, en pleine vue des défenseurs de Fort Clark. Le commandant du fort, le colonel William F. Martin, du de North Carolina Infantry, voit que ses auront besoin de renforts et en fait la demande au fort de l'île d'Ocracoke et à celui de l'île Oregon, mais ces renforts n'arriveront que le lendemain, et donc trop tard.
La bataille Premier jour, jusqu'au soir thumb|Le débarquement des fédéraux sur l'île Hatteras, pendant que les navires canonnent le fort. Noter qu'apparemment les hommes débarquent baïonnette au canon... Dessin de Alfred Waud, alors "special artist" (artiste détaché sur le terrain) du New York Illustrated News ; ses annotations en cursive sont difficilement lisibles : apparemment, c'est le "revenue cutter" (vedette des douanes) Harriet Lane qui est au premier plan . Tôt le matin du , les USS Minnesota, Wabash et Cumberland commencent à bombarder Fort Clark, pendant que les plus petites unités accompagnent les transports de troupes à un point situé à 3 miles (5 km) de là, à l'est, où les fantassins commencent à débarquer.
Stringham fait évoluer ses navires (le Wabash remorquait le Cumberland, et le Susquehannah rejoignit à ), en ligne et en faisant la noria : il leur avait donné l'ordre de tirer leurs bordées sans mettre en panne, puis de repartir au large, hors de portée des tirs confédérés, pour recharger leurs canons, et de revenir. En restant en route (selon la tactique inaugurée par les Français et les Britanniques au siège de Sébastopol, et alors utilisée pour la première fois par les Américains) les navires ne laissent pas les artilleurs confédérés assurer leur tir : le traditionnel avantage des forts sur les navires est donc aboliORN I, v. 6, p. 121.. La riposte de Fort Clark est du reste inefficace : ses tirs trop courts ou trop hauts ne touchent pas les navires.
À 12h25, à court de munitions, les confédérés abandonnent Fort Clark, soit en fuyant en bateaux, soit en rejoignant Fort Hatteras. Le colonel unioniste Max Weber, qui avait débarqué avec ses troupes, avance vers le fort et se trouve pris sous le feu des navires pendant environ 5 minutes, jusqu'à ce que les marins remarquent le grand drapeau fédéral déployé sur le rivage. Un seul fédéral est blessé : il est sérieusement atteint à la main par un éclat d'obusORA I, v. 4, p. 589">ORA I, v. 4, p. 589..