La journée des Tuiles est une émeute survenue le à Grenoble, au cours de laquelle les insurgés affrontent la troupe à coup de tuiles et de pierres jetées des toits. L'émeute survient dans le contexte de la fronde parlementaire consécutive à la tentative de réforme du garde des Sceaux Lamoignon et du contrôleur général des finances Loménie de Brienne, visant à annuler les pouvoirs rendus aux parlements au début du règne de .

Cette émeute, prélude de la Révolution française, fait trois morts et vingt blessés dans la population et un assez grand nombre de blessés parmi les membres du régiment Royal-MarinePrudhomme, Histoire de Grenoble, ..

Cette première grave émeute contre l'autorité royale suscite la réunion des états généraux du Dauphiné et conduit à promettre la tenue d'états généraux à Versailles, qui auront lieu moins de onze mois plus tard.

Contexte Le jeudi , un lit de justice enregistre les édits sur la réforme judiciaire du garde des Sceaux Lamoignon, qui supprime notamment le droit de remontrance des cours souveraines (Parlement de Paris et parlements de province, Cour des aides, Cour des comptes…) et crée une cour plénière chargée de l'enregistrement et de la conservation des actes royaux, édits et ordonnances, dont les membres seraient nommés par le roi. De leur côté, les conseillers parlementaires se verraient désormais confinés à de simples fonctions de juges judiciaires n'ayant plus à connaitre que des affaires criminelles contre les nobles et des affaires civiles impliquant des litiges inférieurs à dans de nouveaux tribunaux appelés grands bailliages.

Les parlements perdraient ainsi le contrôle sur les lois du royaume. Or la procédure de remontrance leur permettait de refuser d'adopter un texte en fonction des particularités provinciales. Mais pour que ces édits de mai puissent être applicables, il fallait qu'une dernière fois chaque parlement les enregistre. Le Parlement de Paris, entraîné par les conseillers Duval d'Eprémesnil et Goislard de Montsabert, entre aussitôt en rébellion. Il proclame ne tolérer aucune innovation à la et inscrire dans le marbre les lois fondamentales du royaume, en y incluant, entre autres, l'inamovibilité de la magistrature.

L'opposition gagne tout le royaume. Chaque parlement s'accroche à ses immunités régionales et défend la légitimité des justices féodales et seigneuriales. C'est le cas à Rennes où l'on séquestre l'intendant de Bretagne mais surtout à Grenoble dans le Dauphiné, ville fortifiée d'une cinquantaine d'hectares pour sa rive gauche et de où une bonne partie de la ville (avocats, procureurs, huissiers, clercs et commis de la basoche, procéduriers, écrivains publics, porte-chaises…) vit de la présence de son parlementClaude Muller en page 109 de Heurs et malheurs du Dauphiné parle de impactées en comptant les familles, mais présente une population d'à peine ..

Les édits de mai 1788 thumb|Palais du parlement (place Saint-André). Le gouverneur général du Dauphiné Louis-Philippe d'Orléans séjournant alors à la cour royale à Paris, c'est le duc de Clermont-Tonnerre, lieutenant général et commandant en chef du Dauphiné, qui présente le les édits au parlement du Dauphiné, lequel refuse de les enregistrer. Le lendemain , le duc de Clermont-Tonnerre revient à la charge accompagné de l'intendant du Dauphiné Gaspard Caze de la Bove et de son escorte armée. Après une entrevue houleuse durant près de vingt et une heures, les membres du parlement sont contraints de signer l'enregistrement des édits. Le palais du parlement du Dauphiné est immédiatement évacué de force par les soldats, les portes verrouillées et ses membres mis d'office en vacance avec interdiction de siéger.

Le , le corps consulaire de la ville se réunit en séance exceptionnelle afin de condamner sans réserve ce coup de force. Le , le premier président Albert de Bérulle réunit dans son hôtel de la première présidence les membres du parlement et les consuls afin de rédiger un arrêt déclarant illégales les mesures prises contre le parlementHerodote.net. L'arrêt est aussitôt envoyé à Loménie de Brienne qui réagit le en ordonnant au lieutenant général de faire . Le vendredi , une brochure intitulée L'Esprit des édits enregistrés militairement le est distribuée en ville. Elle est anonyme, mais chacun pense à un jeune avocat nommé Antoine Barnave. À 9 heures du soir, le lieutenant général et l'intendant du Dauphiné annoncent au premier président du parlement du Dauphiné qu'ils détiennent le courrier mettant à exécution l'envoi des lettres d'exil des parlementaires dauphinoisDocuments historiques sur la Révolution dauphinoise de 1788, publiés sous les auspices de la Municipalité, ..

L'émeute thumb|150px|Albert de Bérulle. Le samedi , jour de marché sur la place Grenette, il est lorsque les premiers parlementaires reçoivent par lettre de cachet l'injonction du duc de Clermont-Tonnerre, de s'exiler hors de la ville le jour mêmeClarisse Coulomb, « Héritages familiaux, solidarités professionnelles et théâtre politique. », Histoire urbaine 1/2002 (), p. 5-25, .. Tandis que chacun fait ses malles et arrange son départ, l'émoi et la consternation s'emparent peu à peu des habitants informés par les auxiliaires de justice. À dix heures, marchands et boutiques ferment leurs portes, des groupes de 300 à 400 personnes, hommes et femmes, se forment, armés de pierres, bâtons, haches, barres et se précipitent aux portes de la villeL'enceinte de l'époque était celle de Lesdiguières (1606), agrandie par Créqui en 1675, avec 5 portes : porte de France et Saint-Laurent en rive droite, porte Créqui, porte de Bonne et Très-Cloitre en rive gauche. afin de les fermer pour empêcher le départ des magistrats. Certains émeutiers, en allant de la porte Saint-Laurent à la porte de France, se heurtent à un piquet de 50 soldats au niveau du pont de bois, d'autres se dirigent vers la rue Neuve à l'hôtel du premier président, Albert de Bérulle. Sur place, la foule s'écarte respectueusement de l'entrée pour laisser passer le corps des avocats dirigé par le bâtonnier Pierre DuchesneBulletin de l'Académie delphinale de 1935, p. 4.Hasard du calendrier, sa fille Philippine Duchesne sera canonisée deux siècles plus tard, le 3 juillet 1988, par Jean-Paul II., ainsi que les magistrats dont Joseph Marie de Barral, président à mortier, tous venus témoigner de leur sympathie pour cette grande institution qui disparaît.

Vers midi, alors que des femmes s'emparent des cloches de la villeL'église Saint-Joseph de Grenoble située hors des remparts dans le faubourg Saint-Joseph n'est pas citée dans Relation de ce qui s'est passé à Grenoble. Les portes de la ville ayant été fermées par les émeutiers, les femmes n'ont donc pas pu s'y rendre. en commençant à sonner le tocsin à la cathédrale, à la collégiale, à Saint-Louis et à Saint-Laurent, la foule grossit considérablement en s'associant aux magistrats. Important signal d'alerte à l'époque, les cloches activées jusqu'à provoquent l'arrivée massive de paysans des environs qui s'introduisent par tous les moyens dans la ville, escaladant les remparts, utilisant des barques sur l'Isère et pour certains, en enfonçant la poterne d'une porte de la ville. Cet afflux massif de population peut par ailleurs s'expliquer par le fait que le était un samedi, jour de marché. Une foule nombreuse venue des montagnes environnantes était présente en ville pour manifester son mécontentement face à la négation des usages provinciaux par une monarchie ruinée : remise en cause des privilèges communautaires liés à la gestion de l'eau, mise en adjudication des forêts, transformation de la corvée... Les herbières, ces vendeuses de légumes au statut précaire, étaient particulièrement affectées par ces réformes que le Parlement de Dauphiné avait eu la bonne idée de contester. Elles peuvent pour cette raison être considérées pour Jean Loup Kastler et Clarisse Coulomb comme autant de porte-paroles d'une « écologie morale de la foule » dont la Journée des Tuiles fut l'exutoire politique.

thumb|left|150px|Fusilier du Royal-Marine en 1788. En sortant de son hôtel, le premier président du Parlement du Dauphiné tente en vain d'apaiser la foule, mais sans l’écouter, les émeutiers remontent à son domicile malles et bagages déjà installés dans sa voiture et prennent le soin de dételer ses chevaux. Certains partent chez d'autres magistrats et ramènent leur voiture dans la cour de l'hôtel de la première présidence afin de les empêcher de quitter leur domicile.

Pendant ce temps, d’autres révoltés se précipitent vers l'hôtel du gouverneur situé en bordure des remparts. Le duc de Clermont-Tonnerre dispose de deux régiments d'élite à GrenobleJean Sgard, Les trente récits de la Journée des Tuiles., le Royal-Marine dont le colonel est le marquis d'Ambert et le régiment d'Austrasie dont le colonel est le comte de Chabord. Les deux régiments sont alternativement de service hebdomadaire et c'est le tour du Royal-Marine qui est mis en alerte dès l'aube du , mais avec interdiction de faire usage de ses armes. Mais lorsque les émeutiers donnent l'assaut à l'hôtel, les officiers font intervenir la troupe et un vieilard de 75 ans reçoit un coup de baïonnette. À la vue du sang, le peuple devient furieux et commence à dépaver les rues. Des gens montés sur le toit d'immeubles de quatre étages se mettent à lancer une véritable pluie de tuiles et de pierres. Certains soldats ouvrent le feu sur l'ordre d'un adjudant, d'autres se réfugient dans un immeuble et tirent par les fenêtres, mais la foule s'y précipite aussitôt et ravage tout à l'intérieur.

Sur la place Grenette, un sous-officier du Royal Marine à la tête d'une patrouille de quatre soldats assaillie par la foule, fait ouvrir le feu. Un manifestant est tué et un jeune garçon de 12 ans blessé, qui décède dans la soiréeClaude Muller, Heurs et malheurs du Dauphiné, p. 112-114.. À l'est de la ville, des soldats du Royal-Marine doivent faire feu pour protéger l'arsenal, craignant que des émeutiers n'en forcent les portes pour s'emparer des armes et munitions qu'il contient. La répartition des hommes du Royal-Marine en faibles unités de quatre à cinq soldats les désavantage et encourage la population à les affronter. Au contraire, le régiment d'Austrasie qui sort en ordre de bataille de ses quartiers situés près de la porte de Bonne, se montre en détachements plus puissants et donc plus dissuasifs.

thumb|Caserne de Bonne (détail plan général de la ville de 1813). Trois des quatre consuls de la villePierre Dupré de Mayen, Jacques-Philippe Revol, François Marpoz-Laforest. Le quatrième consul Jean Botut était absent., en robes et en chaperons, réunis depuis le matin à l'hôtel de ville avec à leur tête le premier consul Pierre Dupré de Mayen, se rendent à l'hôtel du gouvernement pour essayer de raisonner la foule par des paroles patriotiques mais leur voix est étouffée par les clameurs. Leur autorité bafouée, ils tentent alors de se frayer un passage à travers la foule jusqu'à la salle où se réfugient Clermont-Tonnerre, l'intendant et des officiers de la garnison. Ils y parviennent à grand peine, les vêtements en lambeaux.

À cinq heures du soir, le duc de Clermont-Tonnerre, sur qui aucune violence n'a été exercée, comprend qu'il expose la ville à un désastre s'il ne retire pas ses troupes. Il ordonne alors au Royal-Marine de regagner ses quartiers et rédige une lettre au Premier président pour l'informer qu'il peut suspendre son départ en exil : L'armée doit se replier, l'hôtel du gouverneur est en grande partie pillé, mais le duc de Clermont-Tonnerre échappe de justesse à la foule. Les révoltés exigent aussitôt les clés du palais du parlement, qui leur sont remises.