Amar Ouzegane (7 mars 1910 – 5 mars 1981) est un homme politique, intellectuel et révolutionnaire algérien.
Rédacteur principal de la Plateforme de la Soummam (1956), il est l’un des principaux architectes de la Révolution algérienne et a contribué à poser les bases institutionnelles de l’État moderne.
Issu d’une famille kabyle résistante, il est interné sous le régime de Vichy puis torturé pendant la guerre d’indépendance. Ministre dans premier gouvernement algérien (1962-1964), il est le concepteur des décrets sur l’autogestion. Après le coup d’État de 1965, il poursuit son engagement comme intellectuel.
De l'héritage de la résistance au militantisme politique (1924 - 1930)
Amar Ouzegane naît le 7 mars 1910 à Alger au sein d'une famille marquée par une longue tradition de lutte anticoloniale. Issus de la haute notabilité kabyle d'Azazga en Grande Kabylie, les Ouzegane avaient été des acteurs de premier plan du soulèvement de 1871 dirigé par le Cheikh El Mokrani et le Cheikh El HaddadRené Gallissot, « OUZEGANE Amar », Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, mouvement social, Maitron.fr.« Amar Ouzeggane », Zoom Algérie, 11 juillet 2017..
En représailles à cette résistance, la famille subit la politique punitive du séquestre, entraînant la confiscation totale de ses terres ancestrales (plusieurs centaines d’hectares). Le grand-père d’Amar Ouzegane est tué lors de la bataille de Freha. Contraints à l’exil vers la Casbah d'Alger, les Ouzegane basculent du statut de notables terriens à celui de prolétaires urbains, un traumatisme familial qui forge leur engagement pour une Algérie libre.
C’est dans ce contexte de pauvreté urbaine que grandit Amar. Son père, qui travaille comme cuisinier dans l’hôtellerie, perd son emploi. Amar passe son enfance dans la Casbah, où il fréquente à la fois l’école française et l’école coranique. À l’âge de 14 ans, il est contraint de travailler aux PTT comme télégraphiste puis facteur pour subvenir aux besoins de sa famille (qui compte quatorze enfants)« Amar Ouzegane », Base de données des députés français depuis 1789, Assemblée nationale..
Très tôt, il s’engage dans l’action politique et sociale : il intègre d’abord le syndicalisme au sein de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU), avant de rejoindre les Jeunesses communistes en 1930.
Du militantisme syndical et politique au nationalisme intransigeant (1930-1947)
Amar Ouzegane entame son engagement par le terrain syndical, où il forge son expérience de l’organisation et de la défense des travailleurs algériens face à l’exploitation coloniale. Cette assise militante le porte rapidement au cœur des structures politiques nationales.
L’épreuve des camps (1940): Son activité anticoloniale lui vaut, avec son frère Saïd, une arrestation par le régime de Vichy en avril 1940 et un internement dans les camps du Sud algérien, notamment à Djeniene Bourezg, dans des conditions d’extrême sévérité. Il y reste jusqu’à sa libération en avril 1943.
Secrétariat général du PCA (1943-1947): Fort de son ancrage militant, il accède à la fonction de secrétaire général (ou premier secrétaire) du Parti communiste algérien (PCA) de 1943/1944 à 1947, dirigeant l’appareil durant des années charnières de la lutte anticoloniale.
Combat parlementaire et rupture (1945-1947): Élu député d’Alger à la première Assemblée constituante de 1945 (collège des musulmans non-citoyens), il transforme l’hémicycle en champ de bataille. Il défend alors la souveraineté française sur l'Algérie, en cohérence avec la ligne communiste, avant le changement d'orientation du PCA à l'été 1946. Il affirmera, a posteriori, avoir toujours été favorable à l'indépendance de l'Algérie. Refusant la prudence de l’appareil communiste parisien, il dépose une proposition de loi exigeant l’amnistie pleine et entière pour les patriotes algériens arrêtés après les massacres du 8 mai 1945.
Son exclusion en 1947 (décision du 30 décembre 1947) pour «déviationnisme nationaliste» est la sanction directe de cet acte d’insoumission : en choisissant de défendre prioritairement les insurgés plutôt que la ligne électorale de son parti, il a brisé l’orthodoxie pour consacrer sa vie exclusivement à la cause nationale.
Le trait d'union intellectuel: Unir la gauche sociale et le nationalisme des Oulémas (1948-1954)
Après sa rupture avec l'orthodoxie du Parti communiste algérien en 1947, Amar Ouzegane refuse de s'enfermer dans un dogme. Il entreprend une démarche inédite : il devient le pont entre deux forces qui, jusque-là, s'ignoraient ou se méfiaient l'une de l'autre. Il collabore avec l'Association des oulémas musulmans algériens, publiant dans des revues liées à ce courant.
Réconcilier les courants : À cette époque, la gauche algérienne était souvent perçue comme étrangère aux préoccupations culturelles et religieuses du peuple, tandis que les Oulémas, bien qu'ardents défenseurs de l'identité, n'avaient pas toujours une base doctrinale sociale clairement définie. Ouzegane réussit à faire converger ces deux mondes.
La force de la synthèse : Il développe le concept de «socialisme arabo-islamique», une pensée qui affirme que la lutte pour la justice sociale et la souveraineté nationale est non seulement compatible avec l'héritage arabo-islamique, mais qu'elle en est le prolongement naturel. Cette synthèse est particulièrement développée dans ses écrits ultérieurs, notamment Le Meilleur Combat (1962)Amar Ouzegane, Le Meilleur Combat, Paris, Julliard, 1962..
Préparer l'unité de la Révolution : Ce travail de médiation fut capital. En unifiant intellectuellement les aspirations sociales de la gauche et l'exigence identitaire des Oulémas, Amar Ouzegane a contribué à construire le socle idéologique commun du futur FLN. Sans cette réconciliation des forces sociales et religieuses, l'unanimité nationale nécessaire au déclenchement de la Révolution algérienne de 1954 et à la réussite du Congrès de la Soummam aurait été bien plus difficile à atteindre.
L'architecte doctrinal de la Révolution et le foyer de la résistance (1954-1962)
Amar Ouzegane s'impose durant la guerre de libération comme l'un des principaux théoriciens du FLN. Concepteur doctrinal et rédacteur principal de la Plateforme de la Soummam, il est l'artisan du texte charnière qui transforme l’élan insurrectionnel en un projet politique d’État structuréChristian Phéline, Pierre, feuille, ciseaux ! Alger, 20 août 1965. La discrète mise au pas de Révolution africaine, Éditions du Croquant, 2023..
La Plateforme de la Soummam: l’un des principaux architectes de la Révolution algérienne
Le Congrès de la Soummam, tenu le 20 août 1956 dans la vallée de la Soummam, constitue l’acte de naissance de l’État algérien moderne. La Plateforme de la Soummam est le document politique organique issu de ce congrès, qui formalise l’insurrection en un projet national cohérent.
Si la Plateforme a été validée collectivement par la direction politique présente, sa structure institutionnelle et sa synthèse doctrinale sont le fruit direct de la réflexion et de la plume d’Amar Ouzegane. Sollicité par Abane Ramdane, il en est l’architecte intellectuel principalMohamed Lebjaoui, cité dans Christian Phéline, op. cit., p. 119 : « L’auteur de la plateforme fut Amar Ouzegane. [...] Contrairement à ce qui a été parfois écrit, aucun autre élément n’a rédigé un seul mot de ce texte. ».
Ce texte institue les deux instances piliers de la direction de la Révolution: Le CNRA (Conseil national de la Révolution algérienne): conçu comme le «Parlement» de la Révolution, organe législatif et décisionnel suprême garantissant la représentativité nationale. Le CCE (Comité de coordination et d'exécution): l’organe exécutif, véritable «gouvernement» de la Révolution chargé de traduire les orientations du CNRA en décisions opérationnelles et diplomatiques.
En imposant, via cette Plateforme, la primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur, Ouzegane dote le FLN d’une architecture institutionnelle qui transforme une guérilla en une autorité politique légitime.
Le laboratoire de la Casbah
Le domicile familial d’Amar Ouzegane, situé dans la Casbah d'Alger, devient le centre nerveux de la Zone Autonome d’Alger (ZAA). C’est dans le *menseh* (pièce haute) de sa terrasse qu’il orchestre de nombreuses réunions clandestines avec Abane Ramdane et d’autres dirigeants.
Ali la Pointe et le périmètre des Abdérames
La rue des Abdérames, au cœur de la Casbah, fut un théâtre emblématique de la Bataille d'Alger. Elle abritait le refuge utilisé par Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, Petit Omar et Mahmoud Bouhamidi. Cette zone était une extension du foyer familial des Ouzegane. La maison du 5, rue des Abdérames appartenait à une proche parente d’Amar Ouzegane (la fille de l’une de ses sœurs). La destruction de la maison familiale par l’explosion qui coûta la vie aux quatre combattants en octobre 1957 illustre l’imbrication étroite entre les réseaux familiaux et la résistance.
Une logistique de préservation du Verbe révolutionnaire
La famille Ouzegane joue également un rôle crucial dans la préservation de la mémoire politique. Elle protège au péril de sa vie le manuscrit original de la Plateforme de la Soummam (77 pages à l’encre violette). Lors d’un encerclement militaire, l’épouse d’Amar Ouzegane parvient à soustraire le document en le jetant sur une terrasse voisine, avant qu’il ne soit maçonné sous le carrelage d’une *ghorfa*. Ce manuscrit sera redécouvert bien plus tard, en 1965.
L’emprisonnement et la torture (1958-1962)
Ce rôle central dans la clandestinité vaut à Amar Ouzegane une traque constante. Arrêté en janvier 1958, il endure une torture brutale durant sa captivité. Il est libéré en 1962.
L’architecte de l’État et l’éveil de l’autogestion (1962-1965)
Après sa libération en 1960, Amar Ouzegane devient une cheville ouvrière essentielle de la transition vers l’indépendance. Sa légitimité, forgée par des décennies de lutte, le propulse au cœur de l’appareil d’État naissant.
De l’Assemblée constituante à la gestion de l’État
Dès 1962, Ouzegane joue un rôle fondamental dans la rédaction de la première Constitution de l’Algérie indépendante. Il occupe des fonctions stratégiques : ministre de l’Agriculture et de la Réforme agraire (27 septembre 1962 – septembre 1963), puis ministre d’État (septembre 1963), exerçant une influence déterminante sur l’orientation idéologique du pays« Amar Ouzegane », Base de données des députés français depuis 1789, Assemblée nationale (mandat à l’Assemblée constituante algérienne).. Il figure parmi les acteurs clés de la classe politique algérienne selon Achour Cheurfi, La classe politique algérienne de 1900 à nos jours : dictionnaire biographique, 2001, Casbah éditions Source citant le dictionnaire d'Achour Cheurfi.
L’autogestion, socle de la dignité retrouvée
Son action au ministère de l’Agriculture constitue sa réalisation la plus concrète. Maître d’œuvre des décrets de mars 1963 sur l’autogestion (décrets du 22 mars 1963 portant organisation et gestion des entreprises et exploitations vacantes), il transforme sa doctrine de justice sociale en un système législatif audacieux. Pour Ouzegane, l’autogestion n’est pas seulement une réforme agraire : c’est l’acte de décolonisation ultimeJournal Officiel de la République Algérienne, décrets de mars 1963 signés par Amar Ouzegane..
Le théoricien d’un socialisme enraciné
Parallèlement à ses fonctions ministérielles, il dirige l’hebdomadaire Révolution africaine à partir de septembre 1964, qu’il transforme en une tribune de réflexion exigeante pour l’Afrique et le monde arabe.
Dans son ouvrage majeur, Le Meilleur Combat (1962), écrit en prison, il formalise sa pensée: il y théorise une synthèse entre justice sociale et valeurs arabo-islamiques. Rejetant le matérialisme athée importé, il prône un «socialisme spécifiquement algérien».
L’État comme prolongement de la révolution