vignette|300x300px|Francis Derwent Wood confectionnant un masque pour un soldat britannique.

L'expression « gueules cassées », inventée par le colonel Picot, désigne les survivants de la Première Guerre mondiale ayant subi une ou plusieurs blessures au combat et affectés par des séquelles physiques graves, notamment au niveau du visage. Elle fait référence également à des hommes profondément marqués psychologiquement par le conflit, qui ne purent regagner complètement une vie civile ou qui durent, pour les cas les plus graves, être internés à vie.

Origine de l'expression Le colonel Picot, hospitalisé au Val-de-Grâce, se rend à la Sorbonne pour une cérémonie patriotique. Le garde républicain lui refuse l’entrée car le colonel n’a pas de convocation. Au même moment, un quidam montre une vague carte et murmure « Député », puis passe. L’officier, furieux, fait plusieurs fois le tour de la place et, après la relève du soldat, se présente à nouveau et exhibe une carte quelconque en grommelant « gueule cassée ». Le factionnaire le laisse passer..

Première Guerre mondiale Ampleur du problème À la fin de la Première Guerre mondiale, le nombre total de morts s’élevait à dont plus de d’Allemands, presque de Français, de Russes, et . Proportionnellement à sa population, la France est le deuxième pays où les pertes ont été les plus importantes. vignette|Tableau de Kārlis Padegs, intitulé « Memento From 1918. John Yperite » évoquant les blessures de guerre de la première mondiale. La France compte de 2,8 à plus de 3,5 millions de blessés, dont près de sont des blessés au visage : plaies de la face, du nez, des yeux et des oreilles et surtout des fractures des maxillaires, en particulier du maxillaire inférieur, parmi eux 10 à 15 000 sont considérés comme de grands blessés de la face. Par rapport aux blessures de la tête, les blessures de la face sont d'un pronostic vital relativement bénin (faible létalité) mais avec un préjudice esthétique et des conséquences psycho-sociales énormes.

Selon Georges Duhamel, ce type de blessure touche . De tels blessés défigurés peuvent perdre leur identité, voire toute vie sociale (le visage est un « passeport social »).

Par rapport aux conflits précédents, l'importance accrue des blessures de la face tient à la guerre de tranchées de longue durée où la partie supérieure du corps, surtout la tête, est la plus exposée.

Le traitement initial (chirurgie de « l'Avant » ou du champ de bataille) consiste en premier lieu à sauver la vie du blessé en évitant les complications mortelles (asphyxie, hémorragie et infection), puis de sauver ou préserver le maximum de surface cutanée possible. Dans un second temps, beaucoup plus long, il s'agit de lutter contre les séquelles par un travail de réparation et de restauration esthétique pouvant durer plusieurs années.

Adaptations du service de santé des armées Dès les premières semaines du conflit, la chirurgie maxillo-faciale apparaît comme une spécialité à part entière et en plein essor. Dès le , une circulaire établit trois services dédiés : celui du Val-de-Grâce de Paris (le seul qui existait déjà) et deux autres créés à Lyon et à Bordeaux.

En 1918, la France compte spéciaux ou centres interrégionaux de chirurgie maxillo-faciale, répartis sur tout le territoire. À cela s'ajoutent des centres annexes : écoles dentaires, hôpitaux temporaires dans des bâtiments réquisitionnés (hôtels, collèges, lycées…).

Des équipes mobiles « maxillo-faciales d'armée » sont mises en place à proximité du front, d'abord à Amiens, Bar-le-Duc et Verdun puis dans tous les hôpitaux de l'Avant.

Procédés de réparation esthétique Si le visage de l’individu nécessitait des soins, il était photographié de face et de profil puis un moule de son visage était effectué.

Les pertes de substances sont de deux ordres : les pertes tégumentaires (peau, phanères, chair et graisse) et les pertes osseuses et de cartilage. Elles sont réparées par greffes.

Greffes cutanées 200px|right|thumb|Greffe italienne. Il s'agit d'autoplasties ou autogreffes. Des lambeaux cutanés sont prélevés au niveau d'une partie du corps du patient (bras ou cuisse) pour être greffées sur la plaie à recouvrir.

Les lambeaux cutanés dits pédiculés (vascularisés) de proximité sont amenés progressivement au niveau de la plaie. La greffe indienne utilise des lambeaux à partir du front et la greffe italienne à partir d'un lambeau au niveau du bras et maintenu au contact de la face, celle-ci reprenant un procédé inventé au par le médecin italien Gaspare Tagliacozzi.

À la fin de la guerre, Léon Dufourmentel prélève des greffons de cuir chevelu pour les amener sur les plaies des lèvres ou du menton. Ces lambeaux étaient bi-pédiculés, donc bien vascularisés et de plus grande vitalité. Le blessé pouvait laisser pousser les cheveux, ce qui masquait les cicatrices en remplaçant la barbe.

Greffes ostéopériostiques Des greffes osseuses sont pratiquées au niveau des maxillaires, mais avec un taux d'échec important. Elles sont bientôt remplacées par des greffes ostéopériostiques aux meilleurs résultats pour la réparation des pertes de substances osseuses plus ou moins étendues. Il ne s'agit pas d'une innovation thérapeutique mais de l'adaptation d'un procédé classique.

En effet, particulièrement employée dans la chirurgie des membres avant 1914, son indication se trouve étendue pendant la guerre grâce à l'initiative du Henry Delagenière, médecin-chef du centre de chirurgie maxillo-faciale du Mans, ainsi qu'aux travaux de J. Lebedinsky et Maurice Virenque.

La méthode s'appuie sur la fonction sécrétante du périoste (membrane fibreuse qui entoure l'os et seule partie de l'os véritablement active). Il s'agissait de prélever un greffon sur la face interne du tibia du blessé et de le poser sur la région réceptrice. Le greffon, très malléable, s'appliquait sur la perte de substance en prenant la forme voulue, assurant le rétablissement complet et solide de la continuité osseuse. En dépit de certaines réticences manifestées par une partie du monde médical, les greffes ostéopériostiques permettaient de corriger les difformités faciales et d'obtenir un résultat fonctionnel certain.

Appareils Divers appareils visent à éviter la contracture et l'ankylose maxillaire. D'autres sont des appareils de contention pour éviter les cals vicieux (cicatrisation osseuse en mauvaise position).thumb|Casque et appareillage utilisés pour la reconstruction faciale de blessés de guerre dits « gueules cassées » lors de la Première Guerre mondiale, avec pour inconvénient de faire sans cesse saliver les blessés. L'ouvre-bouche On retrouve plusieurs variétés d'ouvre-bouche. dans les différents services spécialisés. L'appareil est placé dans la bouche du blessé et maintenu de manière à étirer les muscles des mâchoires et à l'aider à recouvrer l'élasticité musculaire. Une graduation permet de mesurer la progression de la mécanothérapie. La rééducation par la mécanothérapie mobilise le blessé pour une durée variant de plusieurs jours à plusieurs mois, pour des résultats peu importants.

Le procédé des sacs Décrit par le médecin Pitsch lors du Congrès dentaire-interalliés en 1916, le procédé des sacs consiste à placer deux plaquettes de bois de de longueur environ dans la bouche et à suspendre à ces languettes des sacs plus ou moins lourds (jusqu’à suspendus à la mâchoire) afin de replacer la bouche dans sa position originelle.

La gouttière de contention Placée dans la bouche, elle permet de soutenir et de replacer les maxillaires.

Le casque de Darcissac Nécessitant une immobilisation de , ces casques quoique relativement efficaces pour replacer grossièrement les traits du visage présentaient des inconvénients : ils fatiguaient les blessés qui salivaient trop du fait de l’ouverture permanente de leur bouche. De plus, ce casque tournait autour de la tête du blessé provoquant de vives douleurs. Il avait pour fonction la consolidation des fractures.

L'appareil masticateur Les Gueules cassées atteints au niveau de la mâchoire, incapables de mastiquer, ont utilisé toute leur vie durant un appareil de type masticateur.

Masques et prothèses vignette|Soldat français sans et avec masque réalisé par Anna Coleman Ladd. Si les réparations sont impossibles, il reste deux solutions : soit le mutilé s’accepte tel qu’il est et s’expose ainsi aux regards, soit il a recours aux prothèses.

Les prothèses faciales sont en vulcanite (caoutchouc durci dit vulcanisé ou ébonite). Elles peuvent être restauratrices pour assurer la fonction masticatrice ou l'étanchéité entre la cavité buccale et les fosses nasales (prothèse palatine pour lésions du palais). D'autres servent à masquer les pertes de substance le plus souvent au niveau du nez et des orbites.

Des sculpteurs comme Jane Poupelet, Anna Coleman Ladd ou encore Francis Derwent Wood ont travaillé dans des ateliers qui concevaient des masques pour combler les trous ou masquer les cicatrices des gueules cassées.

Les opérations de l’œil étaient impossibles à réaliser. De ce fait, on plaçait de faux yeux sous la paupière et on masquait la différence de niveau, en général assez marquée, par des lunettes.

La région nasale inférieure pouvait être réparée mais pas la supérieure, qui nécessitait la pose d’un faux nez suspendu par des lunettes. Ces appareillages avaient une couleur qui, même de loin, trahissait le trou du dessous. D’autre part, leur lourdeur et leur pose délicate lassaient, humiliant la plupart des individus, qui préféraient un simple bandage ou l’exposition de leur visage.

Psychiatrie de guerre La violence des combats aggravée par l'usage intense d'armes nouvelles telles que les gaz de combat provoqua chez nombre de survivants des séquelles psychologiques parfois irréversibles et impressionnantes.

Ces phénomènes ont fait l'objet de nombreuses descriptions et classifications par les neuropsychiatres militaires de l'époque : commotion de guerre, obusite, pour les Anglais et pour les Allemands, etc.. vignette|Blessés de guerre à l'hôpital. Sur le champ de bataille, les observateurs notent des états de commotion (perte de connaissance ou stupeur), d'émotion (réactions anxieuses) et de confusion (agitation physique et mentale). En ambulance et en centre spécialisé, dès que le sujet est mis à l'abri, ces trois états s'associent ou évoluent l'un en l'autre.

Le vocable général « psychoses et névroses de guerre » regroupe des états persistants et variés d'anxiété, de neurasthénie, d'hystérie ou pithiatisme, de confusion mentale formant des sous-ensembles : psychoses commotionnelles, psychoses confusionnelles, psychoses hystéro-émotives… Les débats scientifiques de l'époque se cristallisent sur deux questions : est-ce que la guerre entraine des pathologies spécifiques ? Est-elle responsable d’une augmentation du nombre de personnes souffrant de ces affections? Depuis, ces troubles ont été classés comme se rapprochant d'un trouble de stress post-traumatique.

Le traitement des troubles psychologiques rebelles se déroule dans des centres neurologiques spécialisés répartis dans toute la France et totalisant . La conduite à tenir est uniformisée par sociétés savantes et commissions d'experts.

On associait au traitement psychothérapique (suggestion hypnotique, psychanalyse…) des méthodes telles que l'isolement, l'hydrothérapie froide, l'électrothérapie voire le « torpillage » : une électrothérapie à visée punitive, ou comme moyen de persuasion-suggestion, pour distinguer les simulateurs en évitant la « contagion par imitation ».

La douloureuse situation de l'après-guerre thumb|Dépôt de gerbe sur la tombe du soldat inconnu le 11 novembre 1921 par l'Union des blessés de la face, "Les gueules cassées".