vignette|Peinture orientaliste de Gaspard de Toursky, début du XXe siècle. Les études postcoloniales (de l'anglais ) sont un champ de recherche apparu dans les années 1980 aux États-Unis, plus tard en Europe, en réaction à l'héritage culturel laissé par la colonisation. Elles s'inscrivent dans la démarche critique du discours postmoderne. L'adjectif « postcolonial », qui renvoie aux théories et écrits du postcolonialisme, ne doit pas être confondu avec le terme « post-colonial », qui désigne la période ultérieure à la colonisation.
L'Orientalisme d'Edward Saïd (1978) est généralement considéré comme le texte fondateur du postcolonialisme. Selon certains spécialistes, les fondements du postcolonialisme seraient à trouver plutôt dans les œuvres de Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs, 1952 et Les Damnés de la Terre, 1961), le livre Portrait du colonisé, d'Albert Memmi (1957).
En tant que théorie littéraire, il fournit des outils critiques permettant d'analyser les écrits produits par les auteurs issus d'anciennes colonies, et de façon plus globale porte un regard critique sur le colonialisme. Ces colonies incluent principalement les pays faisant partie des anciens empires français, britanniques, espagnols et portugais, à savoir les pays d'Afrique, l'Inde, les pays de l'ancienne Indochine française, d'Asie de l'Ouest les Caraïbes et les pays de l'Amérique latine. Les œuvres produites au Canada, en Nouvelle-Zélande et en Australie peuvent également être analysées dans le cadre des études postcoloniales, surtout en ce qui a trait à la littérature de leurs populations autochtones. La large étendue des nations, des peuples, des formes d'écriture, des langues, des thèmes et des enjeux soulevés qui forment la littérature des anciennes colonies donnent à cette dernière une richesse inestimable.
Historique Les théories postcoloniales sont un courant de pensée anglophone né dans les années 1980-1990 qui réfléchit sur les héritages coloniaux britanniques en Inde, en Australie, en Afrique et au Moyen-Orient des . Ces auteurs s’inspirent essentiellement de la relecture du marxisme hétérodoxe impulsée par Antonio Gramsci et des tentatives de dépassement du marxisme, du post-structuralisme et de la critique de la métaphysique occidentaleCapucine Boidin, Études décoloniales et postcoloniales dans les débats français, Cahiers des Amériques latines, 62, 2009, 129-140..
L'ouvrage d’Edward Saïd, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, publié à New York en 1978, est généralement présenté comme le point de départ des études postcoloniales. Un des apports majeurs de l'ouvrage est de mettre en évidence dans l'analyse du colonialisme des représentations qui classent, hiérarchisent et essentialisent les non-Occidentaux.. À la différence de l'anticolonialisme pluriséculaire qui dénonçait principalement les conquêtes militaires de territoires lointains, l'exploitation des colonisés par les colonisateurs, ou le racisme, L'orientalisme de Saïd critique une épistémologie, un discours colonial.
L'auteur étudie l'évolution de la production savante occidentale sur l'Orient, principalement en France et en Grande-Bretagne à partir de la fin du . Empruntant à Michel Foucault la notion de discours, il affirme que l’orientalisme est un système épistémologique accumulant les connaissances pour produire des savoirs, mais aussi une représentation de soi et de l’autre conforme « à l’exercice direct et indirect de la domination occidentale »Emmanuelle Sibeud, Post-Colonial et Colonial Studies: enjeux et débats, Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2004/5 (no51-4bis). Celle-ci n'est plus seulement pensée selon les analyses marxistes en termes de « mises en dépendance » avant tout économique et politique mais également par la production de connaissances. Insistant sur la nécessité de contrecarrer les dispositifs idéologiques que la décolonisation aurait laissés intacts, il donne un nouvel essor à l’anticolonialisme.
À une époque où s'achèvent les espoirs révolutionnaires soulevés par la période des indépendances, Edward Saïd formule un « programme intellectuellement séduisant » qui tient « la balance égale entre érudition et engagement politique » son principal objet devenant le « discours colonial ». Il donne un sens politique à cette entreprise critique qui doit permettre la construction d’un autre discours.
En France, la focalisation sur ces débats commence à prendre de l'ampleur dans les années qui suivent la tension née à l'automne 2005 de l'affaire Olivier Grenouilleau.
Le postcolonialisme Les précurseurs Dès les années 1920, des voix s'élèvent contre la violence du système colonial. Ainsi, Nguyen Ai Quoc, plus connus sous le nom Hô Chi Minh, publie en 1924 Le procès de la colonisation française. À la fin de ce recueil, Nguyen lance un cri fédérateur sous la forme d'un "Manifeste de l’« Union intercoloniale », association des Indigènes de toutes les colonies".
Néanmoins, le véritable précurseur de ce mouvement est Frantz Fanon, psychiatre né en Martinique en 1925. Ce dernier était un virulent critique du colonialisme et de ses violences socio-économiques et psychologiques sur les colonisés. Il était aussi activement engagé dans les luttes anticolonialistes, comme dans la lutte pour la libération algérienne. D’ailleurs, ses écrits et son engagement ont largement contribué au processus de décolonisation en Afrique et ailleurs. Cet adversaire de l’impérialisme a fourni les bases de la pensée postcoloniale. Ses deux livres les plus connus, Peau noire, masques blancs (1952) et Les Damnés de la Terre (1961) ont eu une grande influence sur le développement de ce courant historiographique, en particulier chez ses fondateurs: Edward Saïd, Homi Bhabha et Gayatri Spivak. Ces trois critiques postcoloniaux se sont largement inspirés des travaux de Fanon, mais tous n’ont pas la même attitude envers ses idées.
Les fondateurs Edward Saïd Parmi les fondateurs de ce courant, on a Edward Saïd, qui en est le père fondateur. Ce dernier est le théoricien chez lequel l’empreinte de Frantz Fanon est la plus manifeste. Son analyse du discours colonial et des représentations des colonisés reprend largement le schéma binaire de Fanon, fondé sur l’opposition colonisateur-colonisé, centre-périphérie, Occident-Orient.
On retrouve également chez Edward Saïd le refus d’un essentialisme culturaliste et d’une logique d’affrontement. En effet, il reproche aux savants orientalistes d'avoir opposé de manière simplificatrice un «Occident» et un « Orient » prétendument homogènes. Il récuse pour sa part cette approche binaire (Orient contre Occident), qui justifie des politiques agressives à l'égard des groupes étrangers. Il récuse également l'essentialisme sous-jacent à cette logique dualiste, c'est-à-dire la tendance à considérer que les cultures pourraient être définies par des traits typiques immuables, et que ces «cultures» supposées distingueraient les peuples les uns des autres.
Edward Saïd prône ainsi une « déterritorialisation » de la réflexion, pour éviter le piège de la réification des cultures — piège dans lequel les études orientalistes seraient tombées —, et pour conjurer les dangers de la « géographisation idéologique » qui attribue sommairement à des aires régionales des spécificités d'ordre moral, intellectuel, spirituel etc.
Selon Anne-Emmanuelle Berger, le postcolonialisme tel que Edward Saïd le conçoit s'efforce, dans sa déconstruction des biais du discours colonialiste, de ne pas reproduire l'excessive valorisation de soi et le dénigrement de l'Autre qui caractérisent le langage eurocentrique. Certes, il est possible de reprocher à Edward Saïd d'avoir proposé quelquefois l'image d'un Occident obsédé par la domination des peuples non-occidentaux ; cependant, par son refus des analyses totalisantes, E. Saïd a indiqué une méthode censée préserver des généralisations abusives et des «rhétoriques oppositionnelles».
Homi Bhabha et la critique des idées de Saïd Le modèle d’analyse de Saïd fondé sur un modèle d’opposition colonisateur/ colonisé était prédominant dans la critique postcoloniale jusque dans les années 1990 où il commence à être critiqué, notamment par l’Indien Homi Bhabha, professeur en littérature anglaise et américaine à l’université d’HarvardClavaron, Yves. Petite introduction aux Postcolonial studies, Paris, Éditions Kimé, 2015, p.15..
Ce dernier reproche à Saïd d’adopter une analyse du colonialisme qui ne tient pas suffisamment compte de la complexité des relations coloniales. Dans son influent ouvrage The Location of Culture (1994), il développe sa théorie de l’hybridité (en), mettant en question une vision qui tend à réduire les discours et régimes coloniaux à de simples systèmes « monolithiques » et « hégémoniques ». Il attire l’attention sur l’« hétérogénéité » et l’« ambivalence » des systèmes de représentation coloniaux, mettant ainsi en cause le schéma binaire colonisateur-colonisé, centre-périphérie de Fanon. Bhabha va plus loin dans sa critique, soulignant que l’hybridité ou le « troisième espace » est plus à même de rendre la réalité discursive coloniale. Il définit cet espace comme un lieu où les puretés, polarités, et essentialismes sont abolis. Cette influente théorie de l'hybridité apporte une dimension nouvelle à la critique postcoloniale, mais elle présente aussi de nombreuses limites que ça soit théorique, idéologique et empirique. Ces limites seront mises en lumière par certains théoriciens du postcolonialisme tels qu’Aijaz Ahmad, Arif Dirlik, Benita Parry, et Amar Acheraiou.
Gayatri Spivak Enfin, la troisième grande théoricienne du mouvement est la théoricienne de la littérature et critique littéraire Gayatri Spivak. Née à Calcutta en 1942, Spivak combine deux grandes approches du postcoloniales. D’une part, elle est proche de la philosophie poststructuraliste qu’elle combine avec une critique marxiste fondée sur une tradition de résistance collective mise en place par des mouvements de libération anticoloniauxClavaron, Yves. Petite introduction aux Postcolonial studies. Éditions Kimé, 2015, p.29. Son essai le plus célèbre est Les subalternes peuvent-elles parler ?. Écrit en 1988, Spivak y définit notamment ce qu’est un subalterne. Ce terme désigne tous les groupes opprimés dans la société postcoloniale indienne (genre, âge, classe, caste), les voix étouffées et les traditions mutilées.
Les caractéristiques La théorie postcoloniale s’intéresse au fait colonial dans sa diversité, à savoir la violence et l’exploitation coloniales, les rapports colonisateur-colonisé, les représentations coloniales de la culture, de l’identité, et de la « race », l’analyse du discours colonialiste, les interactions culturelles, en particulier l’hybridité culturelle (notamment linguistique), qui résulte de la colonisation, la décolonisation, et le néocolonialisme. Elle dévoile les mécanismes de la domination coloniale et s’attaque à l’idéologie et aux représentations dont les colonisés étaient victimes.
Développée il y a environ vingt ans aux États-Unis et largement diffusée dans le monde anglo-saxon, la théorie postcoloniale est d’inspiration poststructuraliste et postmoderniste. Elle a puisé abondamment dans les travaux de Michel Foucault, Gilles Deleuze, et Jacques Derrida, mais aussi dans la psychanalyse, plus précisément dans les théories de Jacques Lacan sur le langage et l’identité. Son champ d’investigation principal est la question culturelle et identitaire des sociétés postcoloniales.
La théorie de l'hybridité culturelle