La prédestination est un concept théologique chrétien selon lequel Dieu a choisi de toute éternité ceux qui seront graciés et auront droit à la vie éternelle. L'idée de prédestination est étroitement associée aux débats philosophiques concernant le déterminisme et le nécessitarisme. La prédestination et les rapports entre la grâce et le libre arbitre ont été au cœur des débats entre le pélagianisme et l'augustinisme, controverse qui a repris lors de l'opposition entre les catholiques et les protestants, puis entre les réformateurs magistériels et les radicaux, et entre les calvinistes et les arminiens. Plus tard, ce concept a aussi été repris lors de la controverse entre les jansénistes et les jésuites (qui soutenaient le molinisme).

On parle de « double prédestination » dans les doctrines, calviniste notamment, qui ajoutent que Dieu aurait choisi de toute éternité également ceux qui seront damnés. Ce concept est condamné par l'Église catholique. Dès l'Antiquité, Lucien de Samosate mettait en scène le thème de la prédestination dans ses Dialogues des morts entre Minos et Sostrate, qui aura beaucoup d'importance tant pour la Réforme que les Jansénistes.

Origines Ce concept est axé sur une interprétation de certains passages de la Bible, notamment de l'Épître aux Éphésiens. :

Il a été mis en forme au , dans le christianisme occidental, par Augustin dans le conflit qui l'opposait au moine Pélage. Celui-ci soutenait que l’homme peut être sauvé par sa seule volonté. Dans la longue polémique menée avec les disciples de Pélage, « Augustin finit par élaborer un système antipélagien radical, où il réservait le salut à une communauté choisie par la grâce divine de toute éternité »Claude Lepelley, Saint Augustin et le rayonnement de sa pensée, in Histoire du Christianisme, Alain Corbin dir., 2013.. Parmi les réformateurs protestants qui tous ont adopté la vision augustinienne de la grâce, Jean Calvin est celui qui pousse la logique à ses conclusions ultimes et qui formule la doctrine de la double prédestination. Cette position théologique fera cependant l'objet de nombreux débats et divisions au sein même du calvinisme, et n'est plus celle de la plupart des églises réformées.

Pères de l'Église Clément de Rome enseigne que le salut qui procède d'une initiative de Dieu ne peut pas être atteint sans le concours des œuvres bonnes qui sont à leur tour le résultat d'un don de Dieu. Justin de Naplouse et Tatien, professent simultanément la volonté divine de salut universel proposé à tous, et la coopération nécessaire de l'homme sous l'influence de la grâce. Irénée de Lyon va dans le même sens, parlant pour eux de prédestination au sens d'une prescience de Dieu. Clément d'Alexandrie parle dans le même sens des justes que Dieu a prédestinés. Origène distingue dans la prédestination entre une prescience qui est prévision et prescience d'amour qui approuve les bons. La prédestination a lieu après prévision de mérites et non comme résultat de la prescience, qui n'annule ni la liberté, ni la responsabilité des hommes.

Augustin d'Hippone a formulé la doctrine de la prédestination, s'opposant à ce sujet au moine britannique Pélage, et au semi-pélagianisme qui confondant prescience et prédestination récusait la prédestination pour sauver la liberté. Selon Augustin, la prédestination signifie la préparation divine des dons, et la prescience, la connaissance divine des biens et des maux réalisés par les hommes. Ses lignes directrices sont l'universelle volonté divine de salut, le caractère absolument gratuit du don de la grâce dans la vie surnaturelle, et la liberté qui est elle-même renforcée par la grâce. Par la suite, les interprétations de la pensée d'Augustin sur la prédestination ont été nombreuse et parfois contradictoires

L'Église latine La double prédestination a toujours été rejetée par l’Église latine qui condamne, sur l'accusation de Faustus, aux conciles d’Arles et de Lyon de 473-475 la doctrine enseignée par Lucidus, puis avec vigueur au concile d'Orange de 529 : Nous croyons aussi, selon la foi catholique, qu'après avoir reçu la grâce par le baptême tous les baptisés peuvent et doivent accomplir, avec l'aide et la coopération du Christ, tout ce qui concerne le salut de leur âme, s'ils veulent fidèlement y travailler. Non seulement nous ne croyons pas que certains hommes soient prédestinés au mal par la puissance divine, mais s'il était des gens qui veuillent croire une telle horreur, nous leur disons avec toute notre réprobation : anathème !

Le pape Adrien  formule en 785 un avis très clair dans une lettre adressée aux évêques d'EspagneDieu a préparé de toute éternité dans son immutabilité les œuvres de justice et de miséricorde. Il a donc préparé les mérites de ceux qui doivent être justifiés. Mais pour les méchants, il n'a pas préparé les œuvres mauvaises ni les volontés mauvaises, mais il leur a préparé de justes châtiments. Voilà en quoi consiste la prédestination éternelle des œuvres futures de Dieu..

Au , Gottschalk d'Orbais, moine de Fulda, soulève à nouveau le problème. Le concile de Quierzy (Carisiacum) de 853 le condamneLe Dieu tout puissant créa l'homme sain, sans péché, avec le libre arbitre, et le posa dans le paradis. Il voulait qu'il demeurât toujours dans la sainteté de la justice. Mais l'homme pécha et déchut en se servant de sa liberté mal à propos, et tout le genre humain devint une masse de perdition. Dieu, dans sa bonté et sa justice, de cette masse de perdition, élut gratuitement dans sa prescience ceux qu'il a prédestinés à la vie éternelle. Les autres que par le décret de sa justice il a laissés dans la masse de perdition, il a prévu qu'ils périraient, mais ne les a pas prédestinés à périr. Dans sa justice, il leur a prédestiné une peine éternelle. Voilà pourquoi nous ne parlons que d'une seule prédestination qui a trait soit au don de la grâce, soit à la rétribution de sa justice., condamnation réitérée au concile de Valence en 855Nous croyons fermement en la prédestination des élus à la vie, et à la prédestination des impies à la mort. Dans l'élection de ceux qui doivent être sauvés, la miséricorde de Dieu précède le mérite des bonnes œuvres. Dans la condamnation de ceux qui périront, la culpabilité des mauvaises actions précède le juste jugement de Dieu. Par la prédestination, Dieu a déterminé uniquement ce qu'il ferait par sa miséricorde gratuite ou selon son juste jugement. Dans les méchants, Dieu n'a fait que prévoir leur malice en tant que procédant d'eux seuls. Il n'a pas prédestiné leur malice, parce qu'elle ne vient pas de lui. Mais la peine qui suit la faute, en tant que Dieu qui connaît tout à l'avance, il l'a prévue et prédestinée. Mais que quelques-uns aient été prédestinés au mal par la volonté divine de façon telle qu'il n'était pas en leur pouvoir de ne pas être mauvais, non seulement nous ne le croyons pas, mais s'il s'en trouve qui croient une telle énormité nous les rejetons et les anathématisons.Nous tenons fermement que Dieu prévoit et a prévu de toute éternité et les bonnes actions que les bons allaient faire dans le futur et les mauvaises actions que les mauvais allaient accomplir. Car, nous avons la parole de l'écriture qui en témoigne : « Dieu éternel, toi qui connais les choses cachées et qui connais toutes choses avant qu'elles n'arrivent ». Et il nous plaît de tenir que Dieu a prévu d'avance que les bons deviendraient bons par sa grâce et que, par la même grâce, ils recevraient des récompenses éternelles. Il a prévu que les mauvais seraient mauvais par leur propre malice et qu'ils devraient être condamnés par sa justice aux châtiments éternels. Mais la prescience de Dieu n'a rendu aucun mal nécessaire de façon telle que le mauvais ne pouvait qu'être mauvais. Dieu qui connaît tout avant qu'il n'arrive sut d'avance, par sa majesté toute puissante et immuable, ce que le méchant ferait par sa propre volonté. Nous croyons que personne n'est condamné sans motif, mais à cause de sa propre iniquité. Nous ne croyons pas non plus que les mauvais périssent parce qu'ils n'ont pas pu être bons, mais parce qu'ils ne voulurent pas devenir bons. Ils sont demeurés dans la masse de perdition par leur propre vice, par le péché originel et leurs péchés actuels..

La nouvelle controverse sur la prédestination soulevée par Gottschalk d'Orbais est condamnée en 848 et 850 par Hincmar de Reims. Hincmar écrit pour le réfuter, mais son traité sur la prédestination lui attire les critiques de Prudence de Troyes, de Loup de Ferrières et de Ratramne de Corbie. À partir de 852, l’Église de Lyon, avec le diacre Florus et l’archevêque Remy, condamne Hincmar. L’Irlandais Jean Scot Érigène prétend esquiver le problème, même en nier l’existence. En 851, il rédige De praedestinatione (De la prédestination divine). Les conciles de Valence (855) et de Langres (859) condamnent ce traité qui reprend l’enseignement d'Hincmar : le destin de l’individu ne dépend pas entièrement de Dieu, mais est également conditionné par le libre arbitre, une autre voie d’accès au salut personnel. Il affirme qu’il n’y a pas de damnation au sens traditionnel du terme. Pour Érigène, tous les êtres humains deviennent de purs esprits. Inquiet, Hincmar n’ose porter l’affaire au concile de Saint-Médard de Soissons (853) où siègent ses adversaires, mais le roi Charles le Chauve, après la séparation du concile, l’amène à Quierzy et fait adopter des capitula où sa doctrine est exposée devant une poignée d’évêques et d’abbés dévoués. À l’instigation de l’Église de Lyon, un concile tenu à Valence, réunissant en les provinces de Lyon, Vienne, Arles, traite d’« erreur considérable » l’article du capitulaire de Quierzy, affirmant que le Christ a répandu son sang pour tous. La présence de l’empereur Lothaire au concile accentue l'opposition à Hincmar et à Charles le Chauve. Le concile de Savonnières en Lotharingie (859) renvoie l’affaire à un nouveau concile, réuni en à Thusey, près de Toul, en présence des rois Charles et Lothaire II, qui rassemble les délégués de quatorze provinces ecclésiastiques sur dix-sept. La lettre synodale finale représente plutôt une confrontation des deux thèses qu’un arrêt tranchant dans un sens ou dans l’autre. Après Savonnières, la polémique languit en Gaule, chacun restant sur ses positions. Rome a quelques velléités de reprendre la question et parle de faire venir Gottschalck. La mort du pape Nicolas (867), puis celle de Gottschalck détournent les esprits de l’affaire.

Ainsi, si la prédestination par décret positif au mal est condamnée, il est néanmoins de foi (de fide) que Dieu, par un décret éternel de sa volonté, a prédestiné certains hommes à la béatitude éternelle. Se pose alors le problème de savoir si cette résolution éternelle de Dieu a été prise avec ou sans la considération des mérites des hommes (post ou ante praevisa merita). Les thomistes, les augustiniens, la majorité des scotistes ainsi que certains molinistes comme Francisco Suárez ou Robert Bellarmin défendent la seconde alternative (la grâce produisant infailliblement les mérites) ; la plupart des molinistes ainsi que François de Sales penchent pour la première (Dieu prévoit comment l'homme va réagir librement à la grâce)Voir Ludwig Ott, Fundamentals of Catholic Dogma. 1955. Ed. James Bastible. Trans. Patrick Lynch. 2nd ed. St. Louis: B. Herder, 1957, ..

Théologie protestante

Luther Martin Luther, dès son cours sur l'épître aux Romains de 1516, soulignait l'utilité spirituelle de la doctrine de la prédestination, qui conduit le chrétien à s'humilier devant Dieu, à renoncer à la prétention de ses propres mérites et à s'en remettre exclusivement à la grâce divine Hans J. Hillerbrand, Encyclopedia of Protestantism: 4-volume Set, Routledge, Abingdon-on-Thames, 2004, p. 1859.

Calvin