Le vers politique (en grec : πολιτικός στίχος - politikós stíkhos), aussi appelé décapentasyllabique (en grec : δεκαπεντασύλλαβος - dekapentasíllavos, litt. '15-syllabes') est une forme métrique que l’on retrouve dans la poésie grecque populaire et folklorique depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours. Il s’agit d’un vers iambique de quinze syllabes basé sur l’accent porté sur les mots plutôt que sur la longueur des voyelles.

Le terme « politique » n’a pas ici le sens qu’on lui donne aujourd’hui en français lié au gouvernement d’un État. Il dérive plutôt du sens originel du mot grec « πολιτικός », signifiant civil ou civique c’est-à-dire qu’il était utilisé dans la poésie séculière ou laïque, pour plaire aux gens de la ville ou de la cité. Il fut largement utilisé dans les poèmes laudatifs adressés aux membres de la famille impériale.

On l’appelle également “ἡμαξευμένοι στίχοι” (imaxevméni stíkhi, litt. « tel un chariot sur une route pavée ») parce que les mots y circulent sans heurt comme un chariot sur une surface plane bien aménagée.

Historique

thumb|left| Un manuscrit de l'épopée Digenis Akritas à la Bibliothèque nationale de Grèce.

À ses débuts, la littérature byzantine était rédigée dans une langue rigide appelée « koinè » incorporant un vocabulaire et des tournures grammaticales héritées de la Grèce antique. La langue vernaculaire n’était guère acceptée en littérature par l’élite éduquée et Anne Comnène, devant inclure un chant populaire dans un texte, se crut obligée de le traduire en « koinè »Kazdhan & Epstein (1985) . Bien que l’on retrouve l’ancêtre du vers politique dans la poésie orale, spécialement le kontakion vers le alors qu’il se présente sous forme d’insertions dans d’autres formes de vers, ce n’est que vers le qu’il fit son apparition dans la littérature écrite.

Les plus anciens vers politiques parvenus jusqu’à nous sont contenus dans le « Livre des Cérémonies » de Constantin VII (r. 913 – 959). Ils reprennent un chant/danse célébrant le printemps et devaient être interprétés à « l’hippodrome des bouchers », en lien avec la fête des Lupercales. Quelques autres vers rédigés au cours du commémorent la mort de Léon VI (886 - 912) et celle de Christophe, le fils ainé de Romain Lécapène (r. 920 - 944). Vient ensuite un poème du manuscrit de Skylitzès, écrit en 959 à l’occasion de la mort de Constantin VII (r. 913 – 959)Jeffrey (1974) .

À cette époque la structure métrique se transforma : la distinction entre voyelles courtes et longues, base de la métrique jusqu’alors, disparait au profit d’une structure métrique tonale. Au , Michel Psellos (1018 – 1078) écrivit à l’intention de l’empereur Constantin IX Monachos un court poème didactique intitulé « Vers politiques à l’intention de l’empereur Constantin Monomaque sur la grammaire ». Le siècle suivant voit se multiplier les expériences visant à intégrer la langue populaire dans la littérature Jeffrey (1974) .

Le premier poète dont nous conservons de tels vers est Jean Tzétzès (né vers 1110, mort peu après 1180) dont le « Livre d’histoires » (Khiliades), contient 12 000 vers de ce type et est intitulé : "Ιωάννου του Τζέτζου βιβλίον ιστορικόν το δια στίχων πολιτικών, άλφα καλούμενον..." (litt : De Jean Tzetzes, livre d’histoires en vers politiques, appelés alpha....). Toujours rejeté par les puristesJean Mauropos, un des maitres de Psellos, pourfendeur de « ceux qui écrivent des vers impropres> écrira : "Jamais je n’appellerai mètre ce qui n’est pas un mètre" (Cité par Jeffrey (1974) ). », le « vers politique » fut adopté avec enthousiasme dans le milieu de la cour impériale au point où Tzétzès se plaindra que ses nobles mécènes exigeaient que ses vers adoptent cette forme Jeffrey (1974) La « Théogonie » et les « Allégories de l’Iliade » furent spécifiquement rédigés dans cette forme à la demande d’une certaine Irène, membre influente de la famille impériale, et sont dédicacées, le premier à la femme du sébastocrate Andronikos, frère ainé de Manuel Comnène, le deuxième à la première femme de l’empereur Manuel, Bertha von Sulzbach..

L’époque allant de l’accession de Jean II Comnène en 1118 jusqu’à la fin du siècle voit se constituer un imposant corpus écrit en vers politiques sans que l’on puisse toujours en connaitre les auteurs, mais toujours en relation avec l’empereur, sa famille et leur entourage Jeffrey (1974) .

Au siècle suivant, Maximos Planudès (né vers 1255/1260 – mort vers 1305/1310) écrivit entre 1270 et 1305 un traité de grammaire dans lequel, parlant de la métrique, il déplore l’abandon des usages anciens au profit du vers politique : « Il y a quelque temps (je ne sais pourquoi les hommes sont tombés si bas) ce mètre [l’hexamètre] convenant aux exploits héroïques et à la narration, fut soit négligé, soit abandonné […] Ils sont même allés plus loin […] et composent des vers qu’ils appellent « politiques », et rejetant comme folie tout mètre quantitatif, ils se basent sur une métrique à deux accents, l’un au milieu l’autre à la fin. Et ils croient que tout est bien. Des accents, oh Terre et Soleil ! au lieu de syllabes, l’une longue, l’autre courte. Et c’est ainsi qu’ils rédigent leur mètre, comme si nous écrivions avec des accents et non avec des lettres…Cité par Jeffrey (1974) ".

En dépit des objections des poètes et grammairiens traditionalistes, le vers politique fut introduit dans de nombreux genres (poèmes religieux ou édifiants, ecphrases). Souvent organisé dans des distiques, il a aussi servi pour des poèmes très courts (épigrammes). Il fut utilisé abondamment du ou aux et et survit encore aujourd’hui dans les chansons folkloriques traditionnellesKazdhan (1991) « Political verse », vol. 3, . Parmi les plus anciens textes importants composés en utilisant de tels vers, citons : le Digénis Akritas, poème épique datant sans doute du début du XIIe siècle; les Chiliades de Jean Tzétzès (dont le vrai titre est : , Livre d'histoire en vers politiques) ; les romans en vers à partir du . Plus récemment, c'est aussi la forme utilisée dans l'Erotókritos de Vicenzos Kornaros et du poème Les libres assiégés de Dionýsios Solomós.

Technique et structure

Contrairement à la poésie rythmique, le vers politique se distingue par l’utilisation constante du même nombre de pieds dans tous les vers.

Le vers politique est un pentédécasyllabe (vers de quinze syllabes) représentant une métrique d'accent (et non plus une métrique de quantité comme dans la poésie grecque de l'Antiquité). Les éléments constants de ce vers sont: les quinze syllabes (isosyllabie); la césure après la huitième syllabe ; la pénultième syllabe toujours accentuée, et les et jamais. Sinon, les deux schémas principaux sont les suivants :

υ - x x x - υ υ // υ - υ - υ - υ

- υ x x x υ υ - // - υ υ - υ - υ

(Dans ces schémas, - représente une syllabe toujours accentuée; υ une syllabe jamais accentuée ; x une syllabe accentuée ou non.).

Un exemple typique de l’emploi du vers politique dans la poésie folklorique grecque est le début de cette ballade médiévale {| ! Original, transcription phonétique !! !! Traduction poétique

Saránta pénte mástori — ki' eksínda mathitádes Yofírin ethemélionan — stis Ártas to potámi. Olimerís to khtízane, — to vrádi gremizótan.

Les maitres-artisans quarante-cinq, — les apprentis-artisans soixante, jetaient les fondations — du pont sur l’Arta, Ils y travaillèrent toute la journée: —il s’écroula le soir venu.

Cet extrait met en relief une mécanique de composition relativement simple: la partie précédant la césure (les huit premières syllabes) expose l’idée principale que vient clarifier, illustrer ou infirmer les sept syllabes suivantes, soit en les expliquant, les complétant ou les répétant en d’autres mots. On rencontre peu de déviations de cette structure ou alors celles-ci sont mineures ou « accidentelles ».

Les vers politiques vont généralement par paire, formant ainsi une « strophe » de deux lignes que l’on appelle « distique » ou couplet. Le poème lui-même peut ainsi se résumer à une strophe de deux vers ou compter autant de strophes que souhaite le poète. Certains poèmes narratifs de l’époque primitive comptent des milliers de vers. Dans ces distiques, le deuxième vers reprend la forme du premier sauf que la première partie n’expose plus une idée, mais vient plutôt compléter ou illustrer celle du premier vers.

La langue utilisée est de nature sobre et utilitaire : noms, verbes, pronoms et liens. Les adjectifs et les adverbes sont normalement absents. Les vers sont ainsi simplifiés à l’extrême et dépourvus d’ornements.

Atmosphère créée

Une « impression imitant la musique » pourrait décrire l’atmosphère et l’ambiance créées par le vers politique. Lorsque récités sur une longue période, ces vers peuvent donner au lecteur d’aujourd’hui une impression de monotonie. Celle-ci découle de la forme rigide qui exclut les variations d’un vers à l’autre : les mêmes quinze syllabes de vers iambiques ainsi que leur césure après la huitième syllabe se déroulent l’une après l’autre. C’est probablement aussi pourquoi ces vers ne sont pas rimés, ce qui ne ferait qu’ajouter à la monotonie. Il est vrai que cette structure uniforme est parfois interrompue par le fait que la césure est absente ou ne se trouve pas après la huitième syllabe. Mais il s’agit là d’exceptions plutôt que de règles et semblent accidentelles ou inévitables comme c’est le cas surtout dans les anciens poèmes « épiques ».

Il faut également se souvenir que les poèmes rédigés en vers politiques n’étaient pas conçus pour être récités, mais plutôt pour être chantés et même « dansés ». La monotonie du récit disparait alors dans l’atmosphère musicale créée par la prosodie (lorsque chantées, certaines syllabes deviennent longues, d’autres courtes) et ceci entraine le mouvement des corps. La monotonie du rythme s’efface devant l’intérêt du récit lui-même. Enfin, la monotonie du vers peut en faciliter la mémorisation comme on l’a vu chez PsellosBréhier (1970) .

À l’origine, le vers politique faisait partie d’une tradition poétique orale dans la société médiévale en grande partie analphabète qui y trouvait une méthode naturelle pour exprimer ses sentiments de façon simple, naturelle et moins pompeuse que dans la poésie officielle.

Utilisation

thumb|right|Michel Psellos avec son élève, le futur Michel VII Doukas.

Le terme « politique » n’a ici aucun lien avec « la politique ». Le terme grec « Πολιτικός » signifiait surtout, en grec tardif, « civil », ou « urbain », ou même « d'usage courant », c’est-à-dire qu’il était utilisé dans la poésie séculière ou laïque, pour plaire aux gens de la ville ou de la cité.

On peut dès lors s’étonner que le vers politique, d’origine populaire, soit si intimement lié à la famille impériale et ait trouvé une telle faveur à la cour. Une explication proposée par le professeur Jeffrey est que pratiquement tous les poèmes laudatifs chantés au nom du peuple lors des nombreuses cérémonies ayant l’hippodrome pour cadre l’étaient en vers politiques, comme ceux adressés à Jean II Comnène à l’occasion de Noël et de l’Épiphanie ou les nombreux péans chantés au nom des dèmes lors de mariages impériaux; de telle sorte qu’avec le , il devint naturel d’exprimer en vers politiques toute adresse à un membre de la famille impérialeJeffrey (1974) .