La Mission jésuite de Moghol (ou Mogol) est une œuvre d’évangélisation chrétienne entreprise par les Jésuites en Inde du Nord. Arrivés en 1580 à Fatehpur-Sikri comme invités personnels de l’empereur Akbar lui-même, les jésuites résidèrent à Āgrā durant près de deux siècles. Ils furent remplacés par les Pères Carmes lorsque la Compagnie de Jésus fut supprimée (1773). Les Capucins prirent la relève en 1820 lorsque la mission devint le vicariat apostolique du Tibet-Hindustan. Première mission auprès d’Akbar (1580-1583) Invitation Des informations venues du Bengale disposent favorablement l’empereur Akbar vis-à-vis du christianisme. On lui rapporte que des prêtres avaient réprimandé des marchands portugais pour ne pas avoir payé des taxes légitimement dues aux autorités mogholes. Akbar fait venir à sa cour un prêtre de Satgaon (Bengale). S’estimant peu compétent celui-ci suggère à l’empereur de s’adresser à Goa pour que lui soient envoyés des jésuites.

En - de Fatehpur-Sikri qui est sa nouvelle capitale - Akbar envoie une lettre adressée ‘aux pères principaux de l’Ordre de Saint-Paul’Les jésuites de Goa étaient connus comme ‘Paulistes’ car ils avaient repris la direction du collège Saint-Paul : « je vous dépêche mon ambassadeur Abdullah pour vous demander de m’envoyer deux prêtres érudits avec les livres principaux de la Loi et l’Évangile, de telle sorte que je puisse étudier la Loi et ce qui s’y trouve de plus parfait. (…) Que les pères qui viendront sachent qu’ils seront reçus avec le plus grand des honneurs. Je serai enchanté de leur présence. Lorsque j’aurai appris la Loi et sa perfection comme je le souhaite, ils seront libres d’aller où bon leur semble (…) » Traduit de John Correia-Afonso : Letters from the Mughal court, Anand, 1988,

L’ambassade arrive à Goa en et malgré les réticences du vice-roi portugais, l’invitation est acceptée par l’évêque et les jésuites. Rodolphe Acquaviva, un Italien de 30 ans récemment arrivé à Goa, Francis Henriques, un Perse converti de l’islam, et Antoine Montserrate, Catalan de 43 ans, sont les trois prêtres choisis pour cette mission. Deux mois plus tard ils sont en route et, passant par Surate, Ujjain et Gwalior, le groupe arrive à Fatehpur-Sikri le .

Fort courtoisement reçus, les pères sont logés dans l’enceinte même du palais. Depuis quelque temps déjà Akbar organise dans l’Ibadat khana des débats de nature religieuse. Officiellement musulman Akbar est peu orthodoxe et ne cache pas sa désaffection. Il a déjà obtenu d’oulémas le droit de faire passer comme décrets légaux certaines interprétations libérales personnelles. Religieux et dévot mais esprit ouvert et curieux il cherche pour son empire une religion, ou philosophie religieuse, qui rassemble le meilleur des diverses traditions.

Débats religieux Les pères sont immédiatement engagés dans les débats aux côtés d’oulémas de diverses écoles musulmanes, de représentants hindous, jains et zoroastriens. La langue est un obstacle mais Francis Henriques est leur interprète. L’empereur les reçoit souvent en privé, les traitant avec grande considérationCommentary of Father Montserrate on his journey to the Court of Akbar, (ed. par J.S. Hoyland), London, 1922, . Ce qui permet aux pères de lui parler de choses plus personnelles et de son ‘salut éternel’ : ils cherchent à obtenir sa conversion. Il est particulièrement impressionné par la personnalité de Rodolphe Acquaviva, son style de vie humble et austère, sa sincérité et son grand esprit religieux. Les pères refusent tout argent qui aille au-delà de ce dont ils ont besoin pour leur subsistance.

Les débats sont vifs et souvent acrimonieux. Équipés d’une mauvaise traduction latine du Coran, les jésuites n’épargnent pas le prophète Mahomet et n’ont rien de bon à dire au sujet du livre sacré. Maladroits (ou inconscients) ils emploient parfois un langage injurieux. Il arrive que l’empereur les prenne à part les invitant à modérer leurs attaques: s’ils continuent ainsi il lui deviendra difficile de les protéger. thumb|left|upright|Un père jésuite à la cour d'Akbar (miniature moghole) Dans ces débats les jésuites ont souvent le dessus. Il ne déplait pas non plus à Akbar de voir les oulémas mis à leur place. Cependant, deux ans plus tard, et s’étant familiarisé avec la langue perse, Acquaviva se rend compte que la situation est plus complexe. Les débats ne sont que polémiques, sans dialogue. Les adversaires deviennent des ennemis. Quant à Akbar, il s’informe. Il est intéressé et il s’instruit. Il montre de la sympathie vis-à-vis du christianisme, visite la chapelle des religieux, touche avec révérence les objets sacrés (et invite ses fils à faire de même). Les jésuites ont permission de prêcher, de convertir, et d’ouvrir un hôpital. Mais il est clair que, si Akbar n’est plus un musulman (aux dires des missionnaires), il ne se convertira pas pour autant au christianisme, ce qui est l’objet principal de la ‘mission’ reçue.

Doutes et fin En Akbar part en campagne à Kaboul pour y mater la rébellion de son frère. Montserrate l’accompagne comme précepteur de son deuxième fils Murad (né en 1570). Acquaviva approfondit l’étude de la langue perse. Rentré victorieux fin 1581 Akbar est triomphalement reçu à Fatehpur-Sikri. Il est de plus en plus distant de l’islam mais adopte des pratiques « parsies » (zoroastriennes) et hindoues. En 1582 Les jésuites estiment que leur mission est un échec et pensent retourner à Goa. Le Provincial les laisse libres de décider. Parmi les raisons qui militent pour rester à Fatehpur est la perspective de l’ouverture d’une mission dans une région dont Acquaviva entend parler: le Tibet. Le fils d’Akbar, qui a 13 ans et dont l’éducation leur est confiée, est également source d’espoir.

Dans une nouvelle lettre, en , Acquaviva estime devoir être rappelé à Goa au moins pour pouvoir y consulter le provincial en personne sur l’avenir de la mission. Akbar, fort attaché au jésuite, hésite à le laisser partir. L’autorisation n’est donnée qu’en février 1583. Akbar écrit au Provincial de Goa : « comme votre Paternité m’a demandé plusieurs fois, par lettre, de le laisser partir, je lui donne la permission. Mais comme mon intention est que notre amitié croisse jour après jour je demande à votre paternité de faire en sorte d’envoyer à nouveau le père Rodolphe, avec quelque autre père, et ce dans le plus bref délai. Je souhaite que les pères de cet ordre soient avec moi, car je les estime beaucoup (…) » Acquaviva refuse tout présent avant de partir, sinon la libération de quelques esclaves chrétiens qui l’accompagneront à Goa. Il y arrive en mai 1583.

Deux mois plus tard () Acquaviva meurt pour la foi à Cuncolim. Montserrate rapporte que, apprenant la nouvelle de sa mort Akbar fut fort attristé et s’exclama : « Hélas, Père ! Ne vous ai-je pas dit de ne pas partir ? Mais vous ne m’avez pas écouté ! » Commentary, ibid.,

Deuxième mission auprès d’Akbar (1591) Durant la seconde moitié de 1590 arrive à Goa un diacre grec, Leo Grimon. Venant de Lahore, où la cour d’Akbar s’était déplacée, il apporte une lettre de l’empereur au contenu étonnement chrétien : « (…) J’espère par la présente que me seront envoyés des pères de Goa. Par leur sainte doctrine je souhaite être restauré de la mort à la vie, comme leur maître Jésus-Christ descendu du ciel sur la terre en a relevé beaucoup de la mort pour leur donner la vie… »Edward MacLagan : The Jesuits and the great Mogul, London, 1932, . Il ordonne qu'approvisionnement, transport et escorte leur soient assurés, et assure qu’il leur construira un logement digne de leur statut.

Le diacre grec convainc les pères que les chances de succès de la mission sont grandes: l’empereur est de moins en moins musulman. Il a renvoyé toutes ses femmes sauf une. Il fait marque de considération de plus en plus grande vis-à-vis du christianisme et a même célébré la fête de l’Assomption de la Vierge (1590) en vénérant l’image de Notre-Dame.

L’invitation d’Akbar est reçue avec enthousiasme. De nombreux volontaires se présentent. Deux pères et un frère sont choisis : Duarte Leitao, Christoval de Vega et Estevao Ribeiro. Ils sont fort bien reçus (à Lahore) et logent au palais même. Ils ouvrent une école fréquentée par les enfants du roi et de nobles de la cour.

Cependant les pères font face à une forte opposition à la cour même. Ils comprennent rapidement que l’empereur n’a aucune intention de devenir chrétien. Malgré la désapprobation d’Akbar - et sans l’accord du provincial de Goa qui souhaitait les voir rester - les pères retournent à Goa. La conclusion de la seconde mission est abrupte et reste mal expliquée.

Troisième mission auprès d’Akbar (1595-1605) La manière dont la seconde mission tourna court mécontenta l’empereur Akbar. À Goa également on estime que les pères avaient agi de manière prématurée. Akbar envoie une nouvelle lettre en 1594. Un marchand arménien en est le courrier. Après de nouvelles délibérations à Goa, où cette fois le vice-roi se montre le plus enthousiaste, il est décidé d’y faire suite. Jérôme Xavier est choisi pour diriger le groupe dont font également partie le frère Bento de Góis, et le père Manuel Pinheiro (1556-1619). Un interprète, Domingo Pires, les accompagne.

Le départ a lieu en . Quittant Goa le groupe arrive à Cambay où ils sont cordialement reçus par le second fils d’Akbar, le prince Murad, ancien élève de Montserrate. Il leur procure tout ce dont ils ont besoin pour le voyage jusque Lahore où réside l’empereur. Les voyageurs se joignent à une large caravane de 400 chameaux et 100 chevaux. Au bout d’un voyage éprouvant - cinq mois au lieu des deux mois habituels - ils arrivent à Lahore le . L’arrivée des ascètes chrétiens que l’on appelle ‘padres’, et la réception ‘avec grande pompe’, est remarquée par le chroniqueur de la cour Abu’ al-fazl qui le note dans son Akbarnama.

Durant les dix dernières années de la vie d’Akbar, d’abord quatre ans à Lahore et ensuite six ans à Āgrā, les missionnaires restent les invités de l’empereur. Manuel Pinheiro en est le plus proche et a une bonne influence. Les débats religieux n’ont plus la même importance. Akbar parle en fait plus de politique (le progrès des Portugais en Inde) que de religion. Il n’en montre pas moins une grande révérence pour les images saintes, visite fréquemment la chapelle des missionnaires, assistant aux prières ‘agenouillé et les mains jointes’ et est très tolérant. Il les autorise à ouvrir une école pour les enfants des membres de sa cour. Une modeste église est construite à Lahore (1597). Les missionnaires notent qu’Akbar, esprit religieux, a fondé sa propre secte ; il n’est certainement plus musulman.

Jérôme Xavier passe un temps considérable à étudier la langue perse. Son compagnon, Manuel Pinheiro est le premier à s’occuper directement de personnes extérieures à la cour. En 1600, un jésuite italien arrive de Goa pour le seconder: Francisco Corsi. En 1602, à la suite d’un conflit avec le gouverneur de Lahore hostile aux pères, Pinheiro obtient d’Akbar un firman donnant permission de ‘prêcher la religion chrétienne et convertir’ dans tout l’empireLe texte se trouve dans Arnulf Camps : Jerome Xavier S.J. and the Muslims of the Mogul empire, Fribourg (Suisse), Nouvelle revue de science missionnaire, 1957, Une communauté chrétienne se développe à Lahore, dont Pinheiro est le pasteur. La vie y est cependant difficile après le départ d’Akbar. L’hostilité du gouverneur, un strict musulman, est évidente. Seule l’amitié qu’Akbar leur porte protège les deux missionnaires, Pinheiro et Corsi.