La Crimée byzantine ou thème de Cherson (en grec: θέμα Χερσῶνος, romanisé thema Chersonos, ) est une province civile et militaire byzantine, anciennement dénommée les Klimata (τὰ Κλίματα). Le thème se situe au sud de la Crimée et sa capitale est l'ancienne ville de Cherson, à ne pas confondre avec la ville moderne homonymeLa moderne Kherson ne se trouve pas en Crimée mais une centaine de kilomètres plus au nord-ouest, sur la rive droite du fleuve Dniepr. Le nom de cette ville fondée à la fin du a été choisi d’après celui de l’ancienne cité criméenne de Cherson, détruite dans l'antiquité tardive..
Les origines de la Crimée byzantine remontent à la colonisation grecque et à l'Empire romain dans la région, longtemps dans l'aire d'influence du royaume du Pont. Avec l'arrivée des Goths, l'influence romaine puis byzantine se réduit au littoral sud mais l'Empire garde un œil vigilant sur cette région, véritable carrefour entre les routes de la soie de la steppe eurasienne, et la mer Noire ouvrant sur la Méditerranée, carrefour convoité par les peuples des steppes, les Khazars (auxquels l'on doit le nom de « Gazarie »), les Varègues et la Rus' de Kiev. Tout au long des siècles, cette côte byzantine, qui outre un climat favorable à la navigation, jouit d'une certaine autonomie et d'une administration à part, parvient à se maintenir en dépit des menaces extérieures. Au , elle semble même s'être étendue jusqu'au détroit de Kertch mais la grande crise consécutive à la quatrième croisade en 1204 affaiblit l'Empire byzantin et la présence impériale, sans disparaître totalement, devient indirecte à travers l'empire de Trébizonde, celui de Nicée et enfin la principauté de Théodoros qui, après les chutes successives de Constantinople (1453), de Mistra (1460) et de Trébizonde (1461) aux mains des Turcs ottomans, est le dernier état grec à disparaître en 1475, pour devenir l'une des provinces ottomanes : l'eyalet de Kefe.
Sources
Les sources sur la présence byzantine en Crimée sont variées et variables selon les époques. Parmi les références textuelles, les écrits de Constantin VII Porphyrogénète sont de précieuses sources d'informations, même si elles se réfèrent surtout aux temps de Dioclétien et de Constantin le Grand. Une éclipse importante concerne les périodes dits des siècles obscurs de l'histoire byzantine, entre le et la fin du , quand les sources écrites deviennent moins abondantes. L'archéologie est une aide précieuse pour suivre les évolutions de l'habitat et des fortifications dans la région, elle s'est notablement développée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La numismatique et la sigillographie aident aussi à l'appréhension de l'administration de cette province. Un nombre important de sceaux ont été retrouvés ces dernières années et enrichissent fortement la connaissance de cette région byzantine, 1-2.. Les études archéologiques permettent aussi de confronter certaines affirmations tirées de sources textuelles à la réalité du terrain. A titre d'exemple, l'analyse de l'habitat ou d'artefacts retrouvés sur différents sites permet de tempérer certaines ruptures, à l'instar du rôle clé souvent attribué à Justinien ou la fin de la fin de la présence byzantine dans la région, souvent datée du .
Géographie
Le périmètre de la Crimée byzantine a varié au cours du temps, le nord de la péninsule appartenant à d'autres puissances souvent rivales. L'essentiel de la présence impériale dans la péninsule se structure autour des monts de Crimée et de la cité de Cherson, siège initial de la province et d'une administration municipale autonome. Parmi les autres cités tenues plus ou moins solidement par les Byzantins, on compte Panticapée (aujourd'hui Kertch) et la ville qui lui fait face au-delà du détroit de Kertch : Hermonesse, que les Bulgares, les Khazars et les Russes nommèrent ensuite Tmoutarakan. Eski Kermen, sorte de forteresse et de cité troglodyte, est un point d'appui dans l'intérieur des terres, qui domine la pays de Doros, peuplé par des Goths de Crimée. Le terme de Klimata, régulièrement attesté dans les sources et signifiant « pentues », désigne plus spécifiquement les piémonts peuplés par des Goths et des Alains ayant choisi de rester ici au lieu de migrer vers l'Occident avec leurs frères d'armes. Ces espaces semblent connaître un développement urbain lié à la réaffirmation de la présence byzantine dans la région, vers le , période lors de laquelle la Gothie de Crimée subit une forme d'acculturation.
Au-delà d'Eski Kermen et de Doros, aujourd'hui Mangoup, Çufut Qale est une autre localité de cette région, peut-être la cité connue sous le nom de Phonos. Plus à l'est, la cité de Soudak (ou Sougdée) est une autre position importante, reprise par les Byzantins à partir de 1016 puis perdue quelques décennies plus tard au profit des Coumans, de même que la cité de Théodosie. En revanche, l'ancienne forteresse de Cimméricône, important bastion du royaume du Bosphore, n'est pas remise en état par les Byzantins et ne semble plus jouer de rôle particulier.
Histoire vignette|Colonies grecques du nord de la Mer Noire, dont Chersonnèse. Les origines de la présence byzantine
Depuis l'émergence de la puissance romaine sur le pourtour de la mer Noire, la Crimée a connu une situation variable. Elle est alors une composante du royaume du Bosphore qui domine la région du nord de la mer Noire, autour de la mer d'Azov et des colonies grecques établies sur les routes commerciales que sont les grands fleuves du Don ou du Dniestr. Ce royaume n'a jamais été formellement une composante de l'Empire romain mais il a été un Etat client, dont Rome pouvait être considérée comme la suzeraine. Néanmoins, quelques sites archéologiques romains ont été découverts en Crimée, en particulier celui de Charax. Avec les mouvements migratoires connus sous le nom d'invasions barbares, le royaume du Bosphore est détruit par les invasions des Goths poussés par les Huns vers le , paragraphes 54 à 57.. Les Goths de Crimée s'installent dans la péninsule et se dissocient des Ostrogoths et des Wisigoths. Le monde romain semble conserver quelques têtes de pont, dont la ville de Cherson qui devient la capitale des possessions byzantines en Crimée. Sous Constantin le Grand, des mesures militaires sont prises pour en renforcer la défense avec un budget spécial d'entretien d'un corps de balistraires, chargés de manipuler les balistes. Plus d'un siècle plus tard, sous Zénon, de l'argent est envoyé aux autorités municipales pour qu'elles restaurent les murailles face aux menaces des Huns. Justinien (527-565) tente de convertir au christianisme le chef des Koutrigoures, un peuple établi au sud de l'Ukraine actuelle. C'est un échec car dès son retour de Constantinople, le khan est éliminé par des éléments de son peuple qui refusent sa conversion. L'empereur réagit par l'envoi d'une flotte qui reprend Panticapée et rétablit l'alliance entre les Byzantins et les Goths de Crimée. Il se pourrait même qu'il ait fortifié la région sud au travers de ce que certains historiens ont nommé un limes tauricus. Il bâtit notamment deux forts à Alouchta et à Gourzouf, avec pour vocation de protéger le territoire des Goths, parfois appelé Dory ou Doros.
Le maintien d'un contrôle plus ou moins fort sur tout ou partie de la Crimée s'explique par l'importance géostratégique et économique de la péninsule. Elle se situe au débouché de nombreuses routes commerciales qui permettent de connecter le monde méditerranéen à l'Europe du Nord. De même, elle permet à l'Empire d'être en contact avec les peuples de la steppe eurasienne et d'y entretenir une diplomatie dynamique. Vers 576, c'est depuis la Crimée que l'émissaire Valentinus se rend auprès du khaganat turc pour tenter de négocier un traité mais les Byzantins se voient reprocher un accord conclu récemment avec les Avars, adversaires des Turcs. Le khagan de ces derniers s'empare alors de Bosporus et, vers 580, va jusqu'à menacer Cherson.
Le thème de Cherson thumb|Follis de bronze découvert à Cherson, représentant Maurice aux côtés de son épouse, Constantina et Théodose, seul sur l'autre face. Maurice tient une orbe crucigère ainsi qu'un sceptre, tous deux symboles d'autorité. À partir du , les Khazars dominent une grande part de la steppe eurasienne, dont la Crimée, même si Cherson reste byzantine et sert notamment de lieu d'exil, comme pour le pape Martin Ier après sa déposition en 655. Justinien II y est également exilé en 695 quand Léonce lui prend le trône. Il fuit notamment à Doros en 704, après avoir vécu à Cherson depuis son renversement en 695. La région semble jouir d'une particulièrement mauvaise réputation auprès des Byzantins, perçue comme un lieu de relégation et de désolation. Dans l'ensemble, plusieurs traces archéologiques montrent que les Byzantins entretiennent des fortifications dans la région habitée par les Goths de Crimée, en particulier vers Eski-Kermen. Les Goths eux-mêmes faisant l'objet d'une forme d'assimilation culturelle par les Byzantins. Des artefacts religieux, notamment des croix incrustées, témoignent de cette influence culturelle, avec divers bijoux et ornements de style byzantin qui ont été retrouvés dans des régions peuplées par les Goths et datant des . Au-delà, ces marqueurs illustrent la diffusion du christianisme dans cette marge de l'Empire. Cette assimilation est telle qu'il n'est plus possible, à partir des , de distinguer le matériel archéologique spécifique aux Goths ou aux Alains.
Pour autant, ils semblent davantage subir la domination politique des Khazars, comme en témoignerait le récit de la Vie de Saint-Jean de Gothie, une hagiographie qui fait référence à un seigneur local essayant de se dresser contre les Khazars, dans la deuxième moitié du . Dès le moment de l'exil de Justinien II, l'autorité byzantine sur Doros semble absente. Avec Justinien II, la Crimée byzantine est à la fois lieu d'exil mais également un point central des rivalités de pouvoir. C'est depuis la Crimée que Justinien II entame sa reconquête du pouvoir, même si c'est grâce à Tervel, khan des Bulgares, qu'il reprend finalement son trône après avoir dû fuir la Crimée, 100-110.. Sous son deuxième règne, en 710-711, Cherson devient le point d'attention central de Justinien II, confronté à une défiance grandissante de la population locale, soutenue par les Khazars qui s'emparent peut-être de la ville. Il envoie plusieurs flottes reprendre le contrôle de la ville, sans y parvenir. Finalement, les habitants nomment comme candidat au trône impérial Bardanès, renommé Philippicos, lui-même exilé en Crimée par Justinien II. Ralliant les troupes impériales, il s'empare aisément de Constantinople et met à mort Justinien II en 711.
Sous Constantin V qui promeut fortement l'iconoclasme au point parfois d'user de la répression à l'égard des opposants, la Crimée byzantine devient le lieu de refuge de certaines iconodules (partisans des images), d'autant que Jean de Gothie refuse de se soumettre à l'iconoclasme, 234.. Sous , plusieurs opposants y sont déportés.