La bataille de Manzikert (en ; en ) est un affrontement qui a eu lieu le et qui oppose l’armée byzantine de l’empereur à celle du sultan seldjoukide Alp Arslan près de la ville de Manzikert (ou Mantzikert), actuellement Malazgirt, en Turquie, au nord du lac de Van. Les byzantins furent mis en déroute par les seldjoukides. Cette défaite fragilisa considérablement l'Empire byzantin dans la région. Elle a préludé à l'islamisation progressive de l'Asie mineure et à sa transformation en « Turquie ».

La bataille est le point culminant des tensions grandissantes entre l'Empire byzantin, qui est parvenu au faîte de sa puissance au milieu du après d'importantes conquêtes en Orient, et les Seldjoukides qui devenaient la force dominante du monde musulman. Les Byzantins, fragilisés par des querelles internes persistantes après l'extinction de la dynastie macédonienne, comptent sur pour stabiliser la frontière orientale soumise aux raids des Turcs. Le général, devenu empereur en 1068, mobilise un effort militaire important et mène plusieurs campagnes sans grands succès.

Finalement, en 1071, il regroupe une grande armée dans l'espoir de remporter une victoire décisive, capable tant de sanctuariser les provinces orientales que de légitimer son pouvoir encore récent. En face, le sultan Alp Arslan ne souhaite pas véritablement une guerre à grande échelle contre les Byzantins et est ouvert à une trêve mais, quand il apprend l'offensive de , il se porte à sa rencontre.

L'affrontement, incertain dans son déroulement exact, se déroule près de l'importante forteresse de Mantzikert, tout juste reconquise par les Byzantins. , qui a envoyé une part notable de son armée mener des opérations dans les alentours, décide de combattre l'armée d'Alp Arslan. Néanmoins, lâché par une partie de ses troupes, notamment celles d'Andronic Doukas, et fragilisé par une tactique sûrement trop téméraire, il est vaincu et surtout fait prisonnier par le Sultan.

Si cette bataille a souvent été vue comme un tournant décisif dans l'histoire du Moyen-Orient médiéval, puisqu'elle ouvre sur la conquête de l'Anatolie par les Turcs, elle n'est pas une catastrophe militaire. Les Byzantins souffrent de pertes réduites et est rapidement libéré au prix d'un accord relativement clément. Seulement, sa capture a suffi à mettre à bas une légitimité encore fragile et quand il tente de revenir à Constantinople, il se heurte à un coup d'État mené par les Doukas qui l'obligent à céder le trône. Ainsi, c'est bien en ouvrant un nouveau chapitre dans les guerres civiles byzantines du que la bataille de Mantzikert entraîne l'effondrement de l'Orient byzantin, plus que par son résultat militaire direct.

Sources

Les sources qui nous renseignent sur la bataille de Mantzikert sont principalement byzantines. Parmi elles, la chronique de Michel Attaleiatès occupe une importance notable car il accompagne l'armée en campagne, en tant que logothète de l'armée. Il a notamment pu assister aux échanges entre les généraux et son discours, s'il est favorable à , ne tourne pas non plus au panégyrique. En effet, il critique certains de ses choix, d'autant plus qu'il s'est fait le partisan d'autres orientations que Romain n'a pas suivies. Dans l'ensemble, si certains historiens estiment que son parti pris peut entacher la véracité de son propos, il reste souvent considéré comme la source la plus fiableSur les débats à propos de la présence effective de Michel Attaliatès lors de la bataille, voir , qui estime qu'il est vraisemblablement resté à l'intérieur du camp le jour de l'affrontement dont il n'aurait donc pas été un témoin direct.. Michel Psellos est l'autre grand historien de la période mais il est fondamentalement hostile à puisqu'il participe au complot qui le renverse. Surtout, il ne livre que peu de détails sur la bataille en elle-même. Nicéphore Bryenne est le fils du général homonyme qui participe à la bataille. S'il s'appuie beaucoup pour sa chronique sur Michel Psellos, il a pu bénéficier des éclairages de son père à propos du déroulement de la bataille. Des sources ultérieures s'attardent aussi sur la bataille comme les textes de Matthieu d'Édesse, dont l'exactitude souffre de la distance temporelle avec l'événement et sont souvent empreintes d'hostilité envers les Byzantins, coupables selon eux d'avoir voulu leur imposer le chalcédonien et donc victimes de la colère divine. De plus, la partie de la chronique de Michel le Syrien à propos de la bataille est largement erronée. Les sources musulmanes et turques sont aussi mobilisées mais aucun texte contemporain ne décrit la bataille. Le plus ancien, celui d'Al-Qalanisi, est particulièrement bref. Les autres sources musulmanes sont souvent en partie romancées et racontent que l'empereur est capturé par un esclave qui a failli être exclu de son armée et qui pourrait être d'origine byzantineVoir notamment ..

Le contexte left|thumb|En blanc l'Empire byzantin avant Mantzikert, en 1025, presque au maximum de son extension médiévale. En 1045, l'acquisition d'Ani renforce la présence byzantine dans les provinces arméniennes, directement au contact de l'Empire seldjoukide. left|thumb|alt=Carte de l'Empire byzantin en 1076|En blanc l'Empire après Mantzikert, en 1076, sous . La bataille de Mantzikert s’inscrit dans la montée en puissance des Turcs. Quelques décennies auparavant, ils se sont emparés de Bagdad et sont devenus la principale puissance militaire du monde musulman, s’opposant notamment aux Fatimides d’Égypte. Dans le même temps, des troupes turques lancent régulièrement des raids sur les possessions les plus orientales de l’Empire byzantin. Ce dernier est alors à l’apogée de sa puissance depuis le et a récemment mis la main sur des provinces arméniennes dans la région du lac de Van. Il est redevenu une puissance militaire de premier ordre, susceptible notamment de mettre au pas les émirats musulmans frontaliers de Syrie, comme les Hamdanides d’Alep.

Dans un premier temps, les sultans turcs ne cherchent pas véritablement à conquérir des terres byzantines mais voient dans ces raids une occasion de pillages et donc de butins. En outre, l’Empire byzantin connaît des difficultés intérieures du fait de l’extinction de la dynastie macédonienne entre la mort de et celle de Théodora, dernière représentante de cette famille en 1056. Dès lors qu’aucun prétendant légitime ne peut émerger, les rivalités s’affirment entre les grandes familles impériales, désireuses de s’emparer du pouvoir suprême. Ces querelles, qui tournent parfois à la guerre civile, détournent l’armée de la défense des frontières, assaillies en Orient mais aussi en Occident, par les Petchénègues – autre peuple turc – dans les Balkans ou les Normands en Italie.

En 1067, s’éteint. Représentant de la puissante famille des Doukas, il espère établir une nouvelle dynastie, incarnée par ses enfants, dont le futur . Néanmoins, ce dernier ne semble pas avoir l’envergure pour gouverner et la régence passe de facto à sa mère, Eudocie Makrembolitissa. Néanmoins, les principales autorités byzantines (le Sénat, l’armée, le patriarche) s’accordent sur la nécessité d’une autorité forte sur le trône impérial pour combattre les menaces pressantes aux frontières de l’Empire. Le choix se porte sur Romain Diogène, général réputé, qui épouse Eudocie, laquelle est déliée du serment fait à son mari de ne pas se remarier.

D’emblée, la priorité du nouvel empereur est de combattre les Turcs. Il réorganise l’armée et tente de rétablir les contingents locaux, issus des thèmes, les provinces de l’Empire et qui ont été délaissés depuis plusieurs décennies. Il compte s’appuyer avant tout sur des forces indigènes plutôt que sur des mercenaires indisciplinés et coûteux. En outre, il voit dans cette guerre l’occasion d’affirmer sa légitimité face à ses concurrents, notamment les Doukas. En 1068 et 1070, il mène plusieurs campagnes, parfois en personne, jusqu’aux confins orientaux de son Empire. En dépit de quelques succès, il ne remporte pas de victoires décisives. En face, les Turcs sont des troupes mobiles, qui opèrent des raids parfois profonds mais sont difficiles à intercepter. En outre, leurs razzias finissent par appauvrir gravement les provinces arméniennes.

Deux stratégies s'opposent alors parmi les généraux de l'Empire. Certains plaident pour l'abandon des terres les plus à l'est, en particulier les provinces arméniennes acquises le plus récemment, pour se concentrer sur la défense du cœur de l'Anatolie. D'autres, principalement d'origine arménienne, estiment au contraire qu'il faut assurer l'intégrité de l'ensemble du territoire impérial.

Du côté des Seldjoukides, Alp Arslan n’a pas de projet de conquête contre l’Empire byzantin. Son objectif principal est la destruction du califat fatimide du Caire. Il prolonge ainsi la politique de son prédécesseur, Toghrul-Beg, visant à assurer la défense du califat abbasside, dont le sultan tient la consécration de son pouvoir, et de l’orthodoxie sunnite. En 1070, c’est contre les Fatimides d’Égypte qu’il mène son armée et d’abord en Syrie contre l’émir d’Alep, vassal de ces derniers.

Forces en présence

Du côté des Byzantins, mobilise une très grande armée, parmi les plus importantes de l'histoire byzantine récente car il souhaite obtenir un succès d'ampleur. Les estimations varient et restent nécessairement en partie imprécises. Celles issues des sources médiévales sont généralement largement exagérées, puisqu'elles vont jusqu'à . L'ensemble de l'armée byzantine, qui pourrait compter autour de , n'est évidemment pas mobilisée, 332-333.. Des troupes restent en garnison pour défendre les frontières, y compris en Syrie où le dux d'Antioche conserve une force substantielle qui ne rejoint pas Romain. Enfin, les mercenaires de Robert Crispin restent en retrait et leur chef est confiné à Abydos. En outre, sur la totalité de l'armée présente durant la campagne, plusieurs contingents ne participent pas à la bataille proprement dite car ils sont envoyés aux alentours de Mantzikert pour remplir différentes fonctions (éclairage, défense de positions clés). Dans tous les cas, l'armée mobilisée pour la campagne va probablement à hommes, ce qui représente une force de grande importance pour l'époque, sachant qu'il faut probablement y rajouter la cohorte de non-combattants qui accompagnent toute armée en campagne et qui pourrait en l'occurrence comprendre autour de . Elle comprend des troupes étrangères, dont un contingent d'Ouzes, parfois qualifiés de Scythes par les sources étrangères. Les Arméniens composent aussi une part substantielle de l'armée. Les troupes de la partie européenne de l'Empire sont présentes et sont commandées par Nicéphore Bryenne, de même qu'une bonne partie de celles d'Orient, même si seules les tagmata de Cappadoce sont citées. Romain peut aussi s'appuyer sur des contingents d'élite, dont une partie de la garde varangienne ou l'unité des Scholes. Par conséquent, les mercenaires sont peu nombreux puisque les Ouzes et les Arméniens habitent au sein de l'Empire. C'est là une des caractéristiques fortes de la politique militaire de Romain de se reposer prioritairement sur des troupes indigènes. Néanmoins, des contingents petchénègues et francs (autour de 500), sous la conduite de Roussel de Bailleul font partie de l'expédition, ainsi qu'une unité de Germains, les Nemitzoi. Enfin, il semble que l'armée byzantine soit accompagnée d'importantes armes de siège.