L’histoire de la civilisation en Occident est l’étude des faits qui ont constitué l’identité de l'homme occidental. Elle s'inscrit dans une approche culturelle, celle de l'histoire des mentalités, selon l'analyse de la troisième génération de l'école des Annales, parfois appelée Nouvelle HistoirePhilippe Poirrier, Les Enjeux de l'histoire culturelle, Paris, Seuil, 2004..

Elle s'efforce d’illustrer comment l'individu, en Occident, a évolué dans ses façons de penser et de vivre au quotidien, dans ses croyances et ses pratiquesPhilippe Poirrier (dir.), L’Histoire culturelle : un «tournant mondial» dans l’historiographie ?, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008.. Elle se concentre sur des facteurs qui le structurent : son éducation, sa participation à la vie politique, sa religion, le sens qu’il donne à la guerre, la manière dont il parvient à satisfaire ses besoins en produisant, échangeant et consommant, sa vie domestique, sa vie publique, et surtout sa conception du bien et du mal, en fonction des époques historiques communément admises : l'Antiquité grecque puis romaine, le Haut et le Bas Moyen Âge, puis l'époque moderneGeorge Langlois et Gilles Villemure, Histoire de la civilisation occidentale, Montréal, Beauchemin, 2005, p.3. jusqu'au siècle des Lumières.

L’homme grec

thumb|Ruines du temple d'Apollon à Delphes, qui comportait la devise Gnothi seauton (« Connais-toi toi-même ») sur son fronton. Comprendre l’homme grec nécessite, écrit Jean-Pierre VernantJean-Pierre Vernant, Introduction in L'Homme grec, Paris, Seuil, 2000, p.7-33., « un style de présence au monde et de présence à soi que nous ne pouvons pas saisir sans un sérieux effort de distanciation méthodique, exigeant une véritable restitution archéologiqueGérard Simon, "L'âme du monde, le temps de la réflexion, no10, 1989, p.123. ». Il s'agit ici de la vision de l’homme grec, ou plutôt de son rapport à la connaissance, car vision et savoir sont deux formes verbales d’un même termeJean-Pierre Vernant, Introduction in L'Homme grec, Paris, Seuil, 2000, p.22.. En apercevant le Gnothi seauton (« Connais-toi toi-même ») à Delphes, le Grec ne procède pas à une introspection individuelle ; il reconnaît ses limites de mortel, inférieur aux dieux. C’est que l’identité grecque se constitue à travers l’autre, par son regard, dans l’ordre social, dans la communauté et dans l’ordre cosmique du divinJean-Pierre Vernant, Introduction dans "L'Homme grec", Paris, Seuil, 2000, p.29.. Ces fondements identitaires aboutissent à une éthique de la honte et de l’honneur, constitutifs de l’homme grec, plutôt qu’à une morale de la faute et du devoir. Il est assoiffé d’excellence, et la est son gouvernailJean-Pierre Vernant, Introduction dans "L'Homme grec", Paris, Seuil, 2000, p.30..

Devenir grec

« Quel est l’être à une seule voix qui marche tantôt à deux pattes, tantôt à trois, tantôt à quatre ? » En répondant « l’homme », Œdipe a résolu l’énigme du Sphinx qui illustre les trois âges de l’existence. Les quatre pattes, symbolisant l’enfance, représentent le stade naturelGiuseppe Cambiano, Devenir homme dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.121.. Le stade pleinement humain est le stade culturel auquel parvient l’enfant qui aura surmonté un accouchement difficile, une alimentation souvent inappropriée et une mauvaise hygiène et qui aura une constitution normale, de sexe masculin et des parents citoyens ne l’ayant pas « exposé »Giuseppe Cambiano, Devenir homme dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.122-124.. Les femmes sont en majorité exclues du processus d’épanouissement culturel, politique et guerrierGiuseppe Cambiano, Devenir homme dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.129-135..

thumb|upright=.7|Lanceur de javelot, 525-500 av. J.-C., sanctuaire d'Apollon Hypertéléatas en Laconie, musée du Louvre. Le garçon devient homme et citoyen, chez les Spartiates, à la fin d’un long parcoursJames Guillaume, Éducation chez les Spartiates, http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=3655. Dès sept ans, son éducation, ou plus exactement son élevage, commence alors qu’il fait partie d'une boûa (βοῦα, « troupeau de bœufs ») ou agélê (ἀγέλη, « troupeau à guider »)« Agelai », Cartledge, Paul A. (Cambridge), in Brill’s New Pauly, Antiquity volumes edited by: Hubert Cancik and , Helmuth Schneider, English Edition by: Christine F. Salazar, Classical Tradition volumes edited by: Manfred Landfester, English Edition by: Francis G. Gentry. Consulted online on 12 September 2018 <https://dx.doi.org/10.1163/1574-9347_bnp_e107500> First published online: 2006.. On le soumet à un entraînement à la discipline où on lui inculque obéissance et combativité. Sa tête est rasée, il a les pieds nus, ne porte qu’un vêtement par saison et dort sur une paillasse de roseaux. Peu nourri – il doit voler de la nourriture sans se faire prendre –, il s’exerce nu sous un soleil brûlantGiuseppe Cambiano, Devenir homme dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.136-140.. Un homme libre éduque le troupeau en offrant récompenses et punitions et en organisant des compétitions pour dégager l’élite. On enseigne la musique, le chant, la danse, la gymnastique ainsi qu’un minimum de lecture et d’écriture. Des batailles fictives sont organisées. La cryptie est pratiquée par les élites et consiste entre autres à abandonner le jeune Spartiate en pleine campagne, seul, sans vêtements ni vivres et avec l'interdiction de se montrer pendant la journée. Comme le souligne Pierre Vidal-NaquetPierre Vidal-Naquet, Le Chasseur noir. Formes de pensée et formes de société dans le monde grec, Paris, La Découverte, 1991, p.162., le crypte est l’exact opposé de l’hoplite en termes de rite de passage nécessaire à l’intégration dans la cité.

thumb|left|Homme écrivant sur une tablette de cire, coupe de Douris, v. 500. Chez les Athéniens, l’initiation à la vie d’homme débute bien plus tardJames Guillaume, L'éducation chez les Athéniens, http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=2117Giuseppe Cambiano, Devenir homme dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.142-153.. À compter de douze ans, le jeune Athénien peut commencer à fréquenter le gymnase sous la direction du pédotribe. Il s’exerce intensément et nu (au moins à partir de la période classique)http://internetbiblecollege.net/Lessons/Ancient%20Pagan%20Greek%20Attitudes%20to%20Nudity.pdf à diverses disciplines : course, lancer, pancrace, lutte, saut... Les relations homosexuelles, tout comme à Sparte, en Crète ou à Thèbes, se pratiquent normalement entre un homme plus âgé et un adolescent imberbe. Le rôle actif, associé à la masculinité, au rang social et au monde de l’adulte, est réservé au pédéraste tandis que le rôle passif appartient au jeune éromèneThomas R. Scott, Education and Pederasty in Ancient Greece, http://www.truthtree.com/pederasty.shtml. Ces pratiques – pour préserver la dignité de l’adolescent, il n’y a pas de pénétration, mais un coït intercruralFerrari, Gloria. Figures of Speech: Men and Maidens in Ancient Greece, University of Chicago Press, 2002, p.145. – ont un caractère pédagogique et ont souvent lieu en public, au gymnasePhD. Hein Van Dolen, http://www.livius.org/ho-hz/homosexuality/homosexuality.html.

L’instruction intellectuelle a lieu au didaskaleion (διδασκαλεῖον), école payante réservée à l’aristocratie. On y apprend à lire et à écrire, à raison d’un esclave par enfant, le pédagogue, qui l'accompagne, le surveille. On apprend par cœur Homère, « toujours considéré comme un réservoir de valeurs et comme un point de repère sans égal fournissant des modèles de conduiteGuissepe Cambiano, Devenir homme dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.150-151. ». Les mathématiques demeurent rares, mais les concours de lecture et de récitation sont fréquents, surtout à la période hellénistique. On y apprend aussi la musique et le chant, deux disciplines d’importance capitale. Puis, à 18 ans, vient le temps de l’éphébie, sorte de service militaire obligatoire de deux ans. Cette pratique, comme celle des didaskaleia, est décelable dans une centaine de cités. Les éphèbes sont instruits par deux pédotribes, un maître d’armes, un professeur de tir à l’arc, un de javelot et un dernier de catapulte. Après avoir participé à la fête d’Artémis, ils reçoivent de la cité une lance et un bouclier. Ils sont maintenant des hommesGuissepe Cambiano, Devenir homme dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.148-153..

Le citoyen grec

thumb|left|Le Parthénon en fin d'après-midi. Être citoyen, à Athènes, correspond à une triple définition : être né de père citoyen et de mère fille de citoyen, être libre et être un homme adulte.. À l’époque classique, on compte à Athènes un citoyen pour quatre esclaves, donc esclaves pour citoyens environGeorges Langlois et Gilles Villemure, Histoire de la civilisation occidentale, Montréal, Beauchemin, 2005, p.33.. Le reste de la population se compose de femmes, d’enfants et de métèques. Le citoyen est également un guerrier : il a longtemps dû s’armer à ses frais, ce qui exclut de la citoyenneté les indigents. Les Guerres médiques contre les Perses et la nécessité d’une marine solide font que les thètes, qui représentent une bonne moitié du corps civiqueYvon Garlan, L’homme et la guerre dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.98., deviennent citoyens malgré leur statut inférieur. L’empire maritime va favoriser l’élargissement de la démocratie. Les citoyens aisés financent la cité pour une large part : la construction de bateaux, les nombreuses fêtes et le théâtre vivent de l’argent des riches, qui donnent aussi parfois nourriture et vêtements aux habitants de leur dème afin de s’attirer leur sympathie (tel est le cas de Clisthène ou de Périclès). La « liturgie » est parfois exigée, cette contribution substantielle, plus ou moins spontanée. Arthur Rosenberg compare ces riches à une vache à lait : « Le prolétaire athénien n’avait rien contre le fait qu’un fabricant, un commerçant ou un armateur gagnât le plus d’argent possible à l’étranger ; il aurait une somme d’autant plus grande à payer à l’ÉtatArthur Rosenberg cité par Luciano Canfora, Le citoyen dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.185.. »

Toutefois, cette citoyenneté agrandie, bien qu’elle fasse l’affaire des démocrates, gêne les oligarques, qui souhaitent revenir à un élitisme à la spartiate. Ils réussissent en 411 et en 404, mais, jusqu’aux invasions macédoniennes, Athènes sera avant tout une démocratie.

La démocratie entretient, explique Luciano Canfora, une conception personnelle de l’État parce qu’elle est la somme de ses citoyens et parce que ses ressources sont les revenus des individus qui la forment. Thucydide, qui cite Nicias, l’exprime ainsi : « Ce sont les hommes qui font les villes et non les remparts ni les vaisseaux vides de défenseurs. ». Cette définition de la cité a pour conséquence l’érection d’anti-États réclamant le statut de cité légitime fondée sur une « constitution des ancêtresLuciano Canfora, Le citoyen dans « L’homme grec », Points histoire, Paris, Seuil, 2000, p.191. ». La vision d’une cité où le démos est tout a pour conséquence l’évolution des lois. L’objectif n’est pas d'atteindre une tradition immémoriale, mais de définir le bien et le juste : « Les Grecs s’enorgueillissaient de n’avoir qu’un seul maître : la loiJean-Marc Piotte, Les neuf clés de la modernité, Montréal, Québec Amérique, 2007, p.47. ». Cette facette du politique grec, qui entretient d’étroites relations avec la rationalité, est unique et fonde la notion de progrès chère à l’Occident.