est un film japonais réalisé par Mikio Naruse et sorti en 1956. Adaptation d'un roman de l’écrivaine Aya Kōda prépublié en feuilleton dans la revue Shinchō l'année précédente, c'est un film choral sur le monde des geishas, , réunissant six des plus grandes actrices japonaises de l'époque comme le montre l’affiche.
Synopsis À Tokyo, la Tsuta no ya, une maison de geishas réputée (okiya), est en plein déclin : les pensionnaires désertent les lieux et les dettes s'accumulent.
Rika, une femme au foyer de , veuve et récemment endeuillée de son enfant, est engagée comme servante de la maison. La patronne la rebaptise « Oharu ». Discrète et dévouée, elle gagne rapidement l'estime et l'affection de la maison, gérant les crises du quotidien et offrant une présence maternelle à la jeune Fujiko.
Otsuta, (Tsutayako) la patronne de la maison, a autrefois décliné l'offre d'un riche protecteur, Hanayama, pour se laisser séduire par un homme d'Osaka qui lui a soutiré de l'argent sous prétexte d'un projet d'affaires, avant de disparaître. Endettée depuis, elle tente désespérément de maintenir son établissement à flot.
Katsuyo, sa fille, refuse de devenir geisha. Inquiète pour l’avenir de sa mère, elle cherche par tous les moyens à gagner sa vie, notamment par la couture, et souhaiterait que l'activité cesse. Elle observe et tente de soutenir sa mère.
Yoneko, la sœur cadette d'Otsuta, mène une vie d'oisiveté. Elle délaisse même un peu sa fille, Fujiko, apprentie geisha de six ans, et vit dans la mélancolie depuis qu'elle a été abandonnée par le père de Fujiko.
Someka, geisha extravertie attachée aux traditions populaires, vit en couple avec un homme plus jeune. Confrontée au vieillissement et à la rareté des clients, elle est lourdement endettée.
Nanako, à l'inverse, incarne la nouvelle génération de geishas, arborant un style plus moderne et pragmatique, vu d'un mauvais œil par ses aînées.
Otoyo, la demi-sœur aînée d'Otsuta, joue un rôle trouble : tout en tentant de lui trouver un nouveau protecteur, elle profite de l'hypothèque de la maison pour venir réclamer ses intérêts chaque fin de mois.
Namie, une pensionnaire, quitte brusquement la maison en accusant Otsuta de voler une partie de ses cachets. Son oncle, Iwatsu, tailleur de pierre du Mont Nokogiri, débarque régulièrement, ivre et tonitruant, pour exiger une compensation financière. Cet incident risque de remettre en cause la bonne réputation de la maison.
Ohama, une ancienne geisha désormais à la tête du Mizuno (un établissement prospère), propose de racheter la Tsuta no ya hypothéquée pour l'annexer à son affaire. Elle offre à Oharu de prendre la direction du nouvel ensemble, mais celle-ci décline.
Oharu confie alors à Katsuyo son intention de retourner dans le village de sa belle-famille qu'elle a fui pour se libérer de la rigueur de ses beaux-parents.
Le film se referme en miroir de son ouverture : la danse de la petite Fujiko, accompagnée au shamisen par Otsuta et Someka, observée par les nouvelles apprenties et Oharu, tandis qu'à l'étage Katsuyo continue de coudre.
Fiche technique Titre original : Titre français : Au gré du courant (titre alternatif : « Flotter ») [note]Le verbe 流れる (nagareru) signifie littéralement « couler » ou « s'écouler » ; le titre alternatif « Flotter » qui circule en français est une traduction très approximative. Titre anglais : Flowing (parfois sous-titré House of Geisha) Réalisation : Mikio Naruse Scénario : Sumie Tanaka et , d'après un roman d'Aya Kōda Photographie : Masao Tamai Lumière : Chōshirō Ishii Son : Chōshichirō Mikami Montage : Eiji Ooi Décors : Musique : Ichirō Saitō Conseiller musical : Assistant réalisateur : Masayoshi Kawanishi Production : Sanezumi Fujimoto, Takeji Shimada Société de production : Tōhō Pays de production : Langue originale : japonais Genre : drame Format : noir et blanc — 1,37:1 — son mono Durée : (métrage : 11 bobines — ) Dates de sortie : Japon : . France : (version restaurée distribuée par Les Acacias)
Distribution artistique
Kinuyo Tanaka : Rika Yamanaka appelée « Oharu », la nouvelle servante (veuve) Isuzu Yamada : Otsuta (Tsutayako), la patronne de la maison Hideko Takamine : Katsuyo, la fille d'Otsuta Chieko Nakakita : Yoneko, sœur cadette d'Otsuta Natsuko Kahara : Otoyo, demi-sœur aînée d'Otsuta (née d’un autre père), créancière de la Tsuta Natsuko Matsuyama : Fujiko, la fille de Yoneko, six ans, apprentie geisha à la Tsuta Daisuke Katō : Takagi, le père naturel de Fujiko Mariko Okada : Nanako, une jeune geisha de la Tsuta Haruko Sugimura : Someka, une geisha attachée à la Tsuta qui loge à l’extérieur Sumiko Kurishima : Ohama Mizuno, ancienne aînée d'Otsuta dans le métier, désormais à la tête du Mizuno, un établissement prospère, et siégeant au , l'instance qui régit le quartier des geishas (apparition spéciale) Chiyo Izumi : Namie, une geisha qui quitte le Tsuta, originaire du Mont Nokogiri (Chiba) Seiji Miyaguchi : Gengorō Iwatsu, l’oncle de Namie, de la même région Nobuo Nakamura : le médecin : du Tsurumoto voisin Les crédits officiels (NFAJ, Wikipédia japonais) indiquent « 女中 » (jochū, servante), mais la scène où le personnage tente de débaucher Oharu pour le Tsurumoto montre qu’elle n’est pas une simple employée — vraisemblablement une coquille pour 女将 (okami). : Saeki, neveu d'Ohama, l'assistant de Hanayama : Irodori : Muramatsu, industriel de l'acier qu'Otoyo présente à Otsuta : Hakuga, du restaurant de nouilles chinoises Kichijirō Ueda : le marchand de produits secs : l'agent de police : le tireur de rickshaw : le marchand de tissus de kimonos : un commis du marchand de fruits
Autour du film Le nom de « Oharu » Héroïne préférée de Kenji Mizoguchi, Kinuyo Tanaka avait été l'actrice principale d'un de ses films les plus célèbres, La Vie d'O'Haru femme galante (1952). Or, ici, pour pouvoir travailler dans une maison de geishas, son personnage prend le nom de « Oharu ». [note]"Dans le roman comme dans le film, les geishas changent arbitrairement le prénom de la femme dès son arrivée, de Rika en Oharu." Russell, The Cinema of Naruse Mikio, Duke University Press, 2008, . (Dans le film, Otsuta explique qu'elle trouve « Rika » difficile à prononcer.)
L'adaptation selon Catherine Russell Dans son livre, , Catherine Russell analyse le film. ()
Le roman d'Aya Kōda repose sur une expérience personnelle directe : à l'hiver 1951-1952, l'écrivaine travailla effectivement comme bonne dans une maison de geishas de Tokyo pour « échapper aux pressions de sa vie ». Cette inscription autobiographique se traduit dans le texte par la figure de Rika, femme cultivée à l'image de Kōda elle-même, à travers laquelle est décrit le quotidien de l'okiya.
Naruse et ses scénaristes Sumie Tanaka et apportent au roman plusieurs modifications notables. Russell relève d'abord que le personnage de Rika perd dans le film une part de son éducation : Tanaka l'incarne sous des traits plus humbles, sans la dimension intellectuelle qu'elle conservait dans le roman. Ensuite, le rôle de Katsuyo, qui n'a pas d'équivalent dans le roman, est considérablement élargi : selon Ann Sherif, le regard d'« amatrice » (shiroto) posé sur le demi-monde des geishas, des « femmes professionnelles » (kuroto), n'était porté dans le texte que par Rika seule ; le film le dédouble entre la servante et la fille de la patronne. La fin diffère aussi sensiblement : dans le roman, Oharu accepte de reprendre la direction de la maison après le départ des femmes de la Tsuta — issue que Russell juge invraisemblable pour l'Oharu sans instruction du film, et que Naruse remplace par le retour de la servante auprès de sa belle-famille. (Russell, op. cit. )
Les actrices du film La distribution dAu gré du courant réunit six grandes actrices du cinéma japonais, sur près de trois générations. Catherine Russell qualifie cet ensemble d'« éventail d'actrices de premier plan » (« a roster of top actresses ») et y voit l'un des facteurs qui font du film l'une des œuvres majeures du « cinéma de femmes » (woman's film) de Naruse. Russell, op. cit.
Sumiko Kurishima (1902-1987) Première star féminine de l'histoire du cinéma japonais, Sumiko Kurishima fait son retour à l'écran après dix-neuf ans d'absence à la demande personnelle de Naruse, qui l'avait dirigée en 1933 dans Rêves de chaque nuit. Cette apparition sera la dernière de sa carrière. Aînée du cinéaste de trois ans, Kurishima était par ailleurs entrée à l'écran dès 1921 — neuf ans avant les débuts de réalisateur de Naruse, en 1930 — et garda sur le plateau l'autorité affectueuse de la doyenne. La légende veut qu'elle soit arrivée sans connaître son texte, lançant à Naruse : « Je vous fais confiance, Miki-chan » — surnom familier qu'elle conservera pour le cinéaste durant tout le tournage. « Kurishima souligne que son personnage était inspiré d'« une admirable femme d'autorité ». » (table ronde citée par Russell). Russell, op. cit.
Kinuyo Tanaka (1909-1977) Figure emblématique du cinéma de Kenji Mizoguchi, Kinuyo Tanaka retrouve ici Naruse après Ginza Cosmetics (1951) et La Mère (1952). Russell relève la filiation directe entre les deux rôles : « le personnage de Tanaka aurait pu sortir tout droit de La Mère de Naruse ; mais si ses manières modestes contrastent en tout avec celles de la geisha, son rôle est fondamental au projet du film, qui consiste à jeter un pont entre les deux mondes de la domesticité quotidienne et du demi-monde exotique ». Russell, op. cit. .
Haruko Sugimura (1909-1997) Célèbre comédienne de la troupe Bungakuza, Haruko Sugimura tient ici un rôle de femme extravertie et drôle qui contraste avec son emploi chez Naruse dans Derniers Chrysanthèmes (1954). Russell souligne le caractère résolument comique de son interprétation : « la prestation de Sugimura est particulièrement comique. Someka est obsédée par un répertoire de superstitions folkloriques, et son goût pour la nourriture de rue bon marché contribue à ancrer son personnage — et avec lui l'''okiya — dans le quotidien du shitamachi ». Russell ajoute que, comme Derniers Chrysanthèmes, Au gré du courant est tourné dans une version de studio du shitamachi d'avant-guerre miraculeusement préservé. Russell, op. cit.
Isuzu Yamada (1917-2012) Isuzu Yamada, grande vedette japonaise des années 1930, s'était imposée chez Mizoguchi également, dans L'Élégie d'Osaka et Les Sœurs de Gion, deux films réalisés en 1936. Elle incarne ici le rôle de la patronne de la maison de geishas, Otsuta. Elle est évoquée dans le roman de Fumiko Hayashi Nuages flottants qu'avait adapté Mikio Naruse l'année précédente, quand Yukiko, le personnage féminin, y prononce les paroles suivantes (évocation nostalgique des instants amoureux passés en Indochine) : La romancière poursuit : F. Hayashi : Nuages flottants, , trad. Corinne Atlan. Ces phrases ne sont pas reprises par Naruse dans son adaptation cinématographique ; cependant il fait appel à Isuzu Yamada, l'année suivante, pour jouer dans un film à l'atmosphère si proche.
À la suite du décès d'Isuzu Yamada, Charles Tesson écrit : Cahiers du cinéma, septembre 2012, . [note]Hideko Takamine joue en réalité la fille de la patronne, Katsuyo, et non une employée.
Hideko Takamine (1924-2010) Enfant-star dès 1929, devenue l'une des plus célèbres comédiennes du cinéma japonais, Hideko Takamine est l'interprète fétiche de Naruse depuis Hideko, receveuse d'autobus (1941). Elle vient de tourner sous sa direction Nuages flottants l'année précédente. Pour Catherine Russell, son personnage de Katsuyo « apporte une dimension supplémentaire à la maison des femmes : tout en respectant le métier de sa mère, c'est une femme moderne et pragmatique, qui sait qu'elle devra finir par subvenir aux besoins de sa mère, étant donné le destin probable de l'entreprise anachronique dans laquelle elle a grandi. » Russell, op. cit.
Mariko Okada (née en 1933)