Mariano Moreno (né à Buenos Aires en 1778, mort en haute mer en 1811) était un avocat, journaliste et homme politique des Provinces-Unies du Río de la Plata. Il joua, en qualité de secrétaire de la guerre, un rôle de premier plan dans le premier gouvernement national de l’Argentine, dit Première Junte (esp. Primera Junta), mis en place à la suite de la révolution de Mai, de laquelle, par ailleurs, il fut l’idéologue.

Moreno naquit d’un père espagnol originaire de Santander, arrivé à Buenos Aires en 1776, et d’une mère issue de la haute bourgeoisie portègne. L’aîné d’une fratrie de quatorze garçons, il étudia le latin, la logique et la philosophie au Collège royal Saint-Charles, puis le droit à l’université de Chuquisaca, alors la plus prestigieuse dans cette partie du monde. Au cours de ses études, il s’initia aux idées nouvelles des Lumières espagnoles et à la pensée de Jean-Jacques Rousseau, dont il était un admirateur. Après son mariage, il retourna à Buenos Aires, pour y devenir un éminent avocat pour le cabildo. À la différence de la plupart des autres criollos (Européens nés dans les colonies), il rejeta le charlottisme, estimant que l’éphémère projet politique autour de la princesse Charlotte Joachime, sœur de Ferdinand VII et épouse du prince Juan de Braganza, n’était pas la voie appropriée pour l’indépendance des peuples de ces territoires. Il fut porté ainsi à s’opposer au gouvernement de Jacques de Liniers et à se joindre à la mutinerie avortée d’Álzaga dirigée contre lui. Travaillant ensuite pour le vice-roi suivant, Baltasar Hidalgo de Cisneros, il rédigea un rapport économique intitulé La Representación de los Hacendados, qui fut propre à persuader le vice-roi d’engager des échanges commerciaux avec la Grande-Bretagne.

Quoique ne s’étant pas impliqué de façon très notable dans la révolution de Mai, laquelle aboutit à la destitution de Cisneros, il fut nommé secrétaire de la guerre du nouveau gouvernement, appelé la Première Junte. Avec Juan José Castelli, il prit un ensemble de mesures drastiques dirigées contre les partisans du précédent gouvernement et destinées à renforcer le nouveau. Cette politique fut exposée en détail dans un document secret, le Plan de Operaciones, dont la paternité reste cependant sujette à controverse. Moreno lança des campagnes militaires au Paraguay et dans le Haut-Pérou, et eut soin que Jacques de Liniers fût exécuté après l’échec de la contre-révolution que celui-ci avait fomentée. Il fonda le premier quotidien d’Argentine, la Gazeta de Buenos Ayres, et traduisit en espagnol Du contrat social de Rousseau. Il s’était fait aussi l’avocat des droits des populations indigènes.

Après les premières victoires militaires obtenues par la Junte, le président Cornelio Saavedra, favorable à une politique plus modérée, commença à faire opposition à Moreno. S’alliant avec Gregorio Funes, Saavedra s’employa à accroître le nombre des membres de la Junte de sorte à mettre les morénistes en minorité. Alors que les dissensions se poursuivaient, Moreno fut chargé d’une mission diplomatique en Grande-Bretagne, mais décéda en mer pendant la traversée, vraisemblablement à la suite d'un surdosage accidentel de médicaments, quoique certains, tels que son frère, présent sur le navire, soutinssent la thèse d’un empoisonnement. Le groupe de ses partisans resta un parti politique influent pendant quelques années encore après sa mort. Les historiens ont des visions divergentes sur le rôle et l’importance historique de Moreno, l’éventail des points de vue allant de la franche hagiographie à la détraction. Il est considéré comme le précurseur du journalisme en Argentine.

Jeunes années et formation intellectuelle

Mariano Moreno naquit dans une famille de quatorze enfants, peu fortunée, mais apparentée par la mère avec la haute bourgeoisie portègne. L’éminent citoyen Tomás Antonio Valle, qui eut une activité publique de premier plan aux temps de la vice-royauté et des premiers gouvernements patriotiques entre 1810 et 1813, était son oncle. Ses aïeuls maternels étaient propriétaires d’importantes étendues de terre dans la province de Buenos Aires. Mariano fit des études secondaires au collège Saint-Charles (Colegio San Carlos, l’actuel Colegio Nacional Buenos Aires), études qu’il acheva avec le diplôme d’honneur.

Par des contacts qu’il sut nouer dans le milieu littéraire, il put, quoique son père eût été incapable d’en assumer les frais, poursuivre ses études à l’université de Chuquisaca (ancien nom de la ville de Sucre, capitale de la Bolivie actuelle), qui était la seule véritable université que comptait l’Amérique du Sud à cette époque. Au terme d’un rude voyage en charrette pour le Haut-Pérou, à travers les vastes territoires de la vice-royauté du Río de la Plata, Mariano Moreno arriva à Chuquisaca en 1799. Il avait alors 22 ans et allait demeurer là-bas pendant les cinq années suivantes, pour y vivre une des étapes les plus intenses de sa vie. Dans l’université était également établie l’Académie Caroline, sorte d’institut supérieur, où enseignait un corps de grands lettrés. Pour obtenir le titre d’avocat, il fallait suivre dans cette académie deux ans d’études et y passer un examen théorique final.

C’est là aussi qu’il lut les livres de Montesquieu, Voltaire, Denis Diderot, Jean-Jacques Rousseau et d’autres penseurs européens de l’époque. Il entreprit d’étudier les langues anglaise et française pour être à même de comprendre les auteurs écrivant dans ces langues, ce qui lui permit de déployer aussi une activité de traducteur. Il vint ainsi à traduire Du contrat social de Rousseau, travail auquel il consacra plusieurs années. Il ne fera paraître sa traduction qu’en 1810, dans La Gaceta de Buenos Ayres, dotée d’un avant-propos de sa main, dans laquelle se lit la phrase suivante : Il y exprime par ailleurs son admiration pour le penseur français : « Cet homme immortel, qui fit l’admiration de son siècle et sera l’éblouissement de tous les âges, fut peut-être le premier qui, dissipant complètement les ténèbres avec lesquelles le despotisme enveloppait ses usurpations, mit clairement en lumière les droits des peuples, et, en leur enseignant la véritable origine de leurs obligations, démontra celles que corrélativement contractaient les dépositaires de leurs gouvernements ». Moreno était par ailleurs convaincu que la société pouvait être changée par la puissance de l’intelligence et de la raisonLuna, p. 13..

Sous le tutorat du chanoine Terrazas, il fit connaissance avec les textes philosophiques des Lumières espagnoles et conçut le vœu de voir appliquées les mêmes idées dans son propre pays. Influencé par des personnalités telles que le juriste espagnol Juan de Solórzano Pereira, spécialiste le plus éminent du droit des Indiens, et Victorián de Villava, procureur au tribunal de Charcas et défenseur de la cause indigène, il rédigea sa thèse de doctorat, qu’il intitula : Disertación jurídica sobre el servicio personal de los indios, et où l’on peut lire ce qui suit :

Moreno ne voulut pas s’en retourner à Buenos Aires sans avoir pu appréhender la source des richesses et des disgrâces du Pérou. À cette fin, il visita en 1802 la ville de Potosí, où il vit les descendants de Pizarro exercer sans merci, entourés de grandes richesses, leurs diverses fonctions de corregidores et de encomenderos. Il assista à la mita, façon de corvée, expression de la misère de l’indien et de la spoliation dont il fut l’objet, et réplique exacte de ce qu’il avait lu dans l’œuvre de Victorián de Villava. Mariano Moreno retourna à Chuquisaca plongé dans une profonde tristesse, l’esprit tout entier occupé par la souffrance d’un peuple. En , il présenta à l’Académie Caroline une monographie intitulée : Disertación jurídica sobre el servicio personal de los indios en general y sobre el particular de yanaconas (servage) y mitarios. Il s’agit d’un ouvrage à caractère politique, le premier écrit de sa main, dans lequel il critiquait l’organisation coloniale. En termes passionnés, Moreno mettait en cause les rapports sociaux en vigueur dans la société coloniale ; il attaquait les encomenderos et les fonctionnaires qu’il accusait de gauchir l’esprit des lois des Indes, et requérait la justice de mettre un terme aux abus et au servage.

À la fin de 1802, le singulier étudiant devait préparer le dernier examen théorique pour obtenir son titre d’avocat. Bien qu’il se fût peu de mois auparavant exprimé contre l’ordre colonial établi, il prit le parti, pour sa dissertation finale, d’éluder toute polémique avec les tenants de cet ordre ― en effet, comme devait le dire Bernardo de Monteagudo en 1812, « Qui, en ce temps-là, eût osé regarder ses chaînes avec dédain ? ». Le futur conspirateur était contraint, par une hycocrisie transitoire et un sacrifice nécessaire, de simuler. Son choix se fixa alors sur un sujet anodin : une loi relative aux biens du mari ou de l’épouse convolant en secondes noces.

Entre 1803 et 1804, il effectua ses stages pratiques dans le cabinet de Agustín Gascón, travaillant comme avocat des Indiens en butte aux abus de leurs patrons, et à ce titre, il était amené à faire inculper de puissants personnages tels que l’intendant de Cochabamba et l’alcade de Chayanta. Ces activités eurent pour effet de compliquer son séjour à Chuquisaca, et, après avoir été menacé, il quitta la ville et retourna à Buenos Aires en 1805 avec son épouse Maria Guadalupe Cuenca, âgée de quinze ans, et leur fils nouveau-néLuna, p. 44.

Une fois à Buenos Aires, et ayant été habilité par l’Audiencia à exercer la profession d’avocat, il remplit l’office de rapporteur de l’Audiencia et d’assesseur du Cabildo de Buenos Aires. Une de ses premières affaires fut la défense du chanoine Melchor Fernández, offensé par l’évêque Benito Lué y Riega. Dans une autre de ses premières causes, il défendit le bien-fondé de la décision du Cabildo de refuser de nommer comme enseigne le jeune Bernardino RivadaviaLagleyze, p. 11..

Les invasions anglaises

En 1806 eurent lieu les Invasiones anglaises du Río de la Plata, lors desquelles Buenos Aires fut occupée par une force militaire britannique. Bien que Moreno ne prît pas part activement aux contre-offensives militaires qui permirent d’expulser les troupes britanniques, il était un opposant à la présence anglaise à Buenos Aires et tenait tout au long de celle-ci un carnet personnel où il consigna tous les faits et événements, de sorte que ses compatriotes pussent plus tard connaître dans quelles circonstances une telle invasion a pu être possible. Moreno y affirmait notamment ce qui suit :

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En 1807, avant d’attaquer une fois encore la ville de Buenos Aires, un nouveau corps expéditionnaire anglais prit la ville de Montevideo. Les occupants commencèrent alors à publier dans cette ville un journal bilingue, tant en anglais qu’en castillan, sous le titre de The Southern Star ou de La estrella del Sur, qui plaidait pour le libre-échange, un des buts de guerre des Anglais, et faisait l’éloge de l’indépendance sud-américaine sous tutelle anglaise"La guerra retórica de la Independencia": el caso del periódico The Southern Star . À Buenos Aires, l’Audiencia en interdit la diffusion, et requit Moreno de rédiger des articles réfutant les affirmations de ce journal. Moreno cependant refusa, au motif que s’il n’acceptait pas la domination anglaise, il n’en était pas moins d’accord avec certaines des critiques formulées à l’endroit du gouvernement espagnolLuna, p. 60..

Premières interventions publiques

thumb|250px|Page de titre de La Representación de los Hacendados.