Martin Chuzzlewit ou Vie et aventures de Martin ChuzzlewitTitre de la première traduction française, utilisée de 1858 à 1848. (titre original en anglais : ) est un roman de Charles Dickens, le dernier de sa série dite « picaresque »L’adjectif « picaresque » lui est attribué en raison des multiples aventures du héros et aussi de ses pérégrinations, notamment aux Amériques où, accompagné du bienveillant Mark Tapley, il reconstitue avec lui la paire traditionnelle maître-serviteur dont le prototype est Don Quichotte et Sancho Panza, les voyageurs du Don Quichotte de Miguel de Cervantes (1547-1616).., paru en 1844.

Dickens le considère comme son meilleur roman ; pourtant, le livre, bien qu’offrant de multiples rebondissements, ne connaît pas la grande faveur du public comme ses précédents ouvrages. ; aussi, pour relancer les ventes mensuelles, est-il conduit à en modifier l’intrigue de façon spectaculaire. Pour cela, il expédie son jeune protagoniste, Martin Chuzzlewit, en Amérique, pays qu’il connaît pour l’avoir visité l’année précédente, séjour ayant d’ailleurs conduit à la publication de ses Notes américaines () en 1842.

Cet épisode offre à sa verve satirique une nouvelle cible de choix, et Dickens brosse de ce pays une image de contrée perdue et malsaine où seuls surnagent quelques agrégats de grossière civilisation, îlots inhospitaliers que hantent des cohortes de camelots et charlatans de tout poil aussi roublards qu’imaginatifs. Cette description, que Kenneth Hayens juge superficielle et caricaturale, soulève outre-Atlantique un tollé que Dickens a bien du mal à contenir, et Kenneth Hayens avance l’idée que, malgré la vision sommaire qui en est donnée, le roman a contribué, tout autant qu’, à associer le nom de Dickens aux États-Unis.

Selon la préface de l’auteur, le thème principal de Martin Chuzzlewit est l’égoïsme, diffus parmi tous les membres de la famille Chuzzlewit et traité sur le mode satirique. Le roman présente deux « méchants » (), Seth Pecksniff et Jonas Chuzzlewit, qui comptent parmi les plus célèbres de Dickens, passés, comme les Fagin et Bill Sikes (Oliver Twist), Compeyson () et autres, à la légende.. Cependant, au-delà de la leçon moralisante, John Bowen souligne que ..

Le livre est dédié à la baronne Angela Georgina Burdett-Coutts (1814-1906), philanthrope, connue entre autres pour être l’héritière la plus riche d’Angleterre, amie de l’auteur avec qui elle a monté le projet de destiné aux femmes dites « perdues »..

Publication initiale thumb|Lady Burdett-Coutts (1840), à qui est dédié le roman. Les cinquante-quatre chapitres ont été d'abord publiés de à dans le Blackwood's Edinburgh Magazine, en dix-neuf livraisons mensuelles de trente-deux pages chacune, comprenant deux illustrations de Hablôt K. Browne, dit PhizPhiz est un mot à la mode en cette moitié du ; abréviation de physiognomy, il est devenu légèrement argotique avec le sens de « visage ». Il est utilisé par Fra Lippo Lippi dans le poème du même nom de Robert Browning : .. et vendues un shilling.

Calendrier des parutions

Les premiers numéros ne se vendent qu'à environ exemplaires, le maximum n'ayant jamais dépassé les George Gissing, The Immortal Dickens, Londres, Cecil Palmer, 1925, chapitre VI, section II., maigre résultat comparé aux de Barnaby Rudge, par exemple. S'ensuit une brouille entre Dickens et son éditeur, Chapman & Hall. Ce dernier invoque une clause contractuelle contraignant l'auteur à rembourser l'avance destinée à couvrir les frais d'impression et de diffusion. D'où la brusque décision de transporter le jeune Martin Chuzzlewit en Amérique pour redresser la barre.

Ce virage de l'intrigue se situe au chapitre XV, le débarquement à New York ayant lieu au chapitre XVI.. Puis, l'aventure américaine, interrompue dans la narration par deux chapitres focalisés sur deux des personnages principaux, Anthony Chuzzlewit et sa maisonnée., et ()., puis un troisième dévolu à l'amour ()., se poursuit sur cinq autres avant d'être à nouveau supplantée par les affaires de l'Angleterre. Elle se termine cinq chapitres plus loin, lorsque le lecteur est informé (au chapitre XXXV) que les voyageurs sont en route pour la mère patrie et arrivent à bon port.. En tout, cette aventure a occupé neuf chapitres, soit 1/ de l'ensemble.

Restent dix-neuf chapitres pour atteindre le nœud de l'intrigue et sa résolution, commencée au chapitre LII dont le titre annonce que ()., puis délayée dans un interlude de révélations subalternes (chapitre LIII)., avant que ne se close le roman sur un dernier ensemble où l'auteur, dans une démarche complice, confie au lecteur ses difficultés à conclure (chapitre LIV, qui (])., ce que ce lecteur, désormais rompu aux bizarreries de l'histoire, ne peut qu'approuver et admirer tout à la fois..

La réception critique Le roman n'ayant pas été un grand succès commercial, même s'il obtient un certain retour en grâce à la suite de l'épisode américain, l'éditeur Chapman & Hall s'impatiente à nouveau. Dickens entreprend alors assez précipitamment A Christmas Carol (Un chant de Noël). ; commencé en effet en , il sort des presses le , soit presque une année avant les trois volumes de Martin Chuzzlewit publiés en 1844 dans la foulée du Blackwood's Magazine.

À sa parution, cependant, un critique anonyme note avec jubilation qu'.. D'autres commentateurs, dont George Gissing considèrent le nouveau roman comme une avancée majeure de l'art de Dickens, le vagabondage épisodique du récit se ramassant en une structure cohérente nouée par un dessein moral, et déployant, comme l'écrit John Forster, . Henry James le trouve trop épars, vice inhérent, selon lui, au roman victorien, opinion que partage encore Kenneth Hayens en 1950.. En revanche, la critique plus récente, par exemple celle de John Bowen, compte Martin Chuzzlewit parmi les romans les plus réussis de Dickens.

Dans son introduction à l'édition Collins, Kenneth Hayens souligne ce qu'il considère comme les deux grandes faiblesses de cette intrigue. Tout d'abord, l'interpolation des scènes dites « américaines » relève, selon lui, du pur procédé ; ajout artificiel, dicté par les contingences du marché, elles restent , (). De plus, elles compliquent l'histoire dont la construction souffre du constant ballottement d'un groupe de personnages à un autre. Dickens, pense-t-il, ne cherche manifestement pas à équilibrer les différentes parties et le récit se ressent des constants changements de plan.. Quant à Henry James, que cite Philip V. Allingham, il y voit lui aussi un exemple typique de ce qu'il appelle () qu'est le roman victorien..

Ce jugement mérite d'être nuancé : s'il est vrai que les romans victoriens présentent souvent une intrigue foisonnante, nombre d'entre eux, et beaucoup de ceux de Dickens en particulier, se déroulent harmonieusement, ne serait-ce que parce que les fils finissent par se rejoindre et les personnages se relier, même au prix de retournements spectaculaires et de retrouvailles heureuses. Martin Chuzzlewit, il est vrai, figure parmi les exceptions, de façon, qui plus est, assez outrée. Pour autant, comme le souligne Philip V. Allingham, ce vagabondage de l'intrigue ouvre une voie royale pour la verve satirique et humoristique à l'encontre de groupes humains et d'individus très variés et géographiquement épars : évidemment l'Angleterre et l'Amérique, mais aussi la ville et la campagne, éventail que n'offrent pas forcément les romans exclusivement urbains, en particulier londoniens. John Bowen trouve lui aussi que cette intrigue est une bénédiction : , elle permet ..

En France, depuis la Deuxième Guerre mondiale, à la différence d'Oliver Twist, Les Grandes Espérances, Bleak House, Dombey and Son ou Our Mutual Friend, Martin Chuzzlewit n'a pas eu la faveur des jurys du CAPES ou de l'agrégation d'anglaisLaurent Camus, Agrégation d'anglais : Toutes les œuvres qui ont été au programme de 1946 à 1997, .. Quels que soient, en effet, ses mérites, il n'est pas aussi lu en France que ces autres romans, et, portion congrue révélatrice, même en Angleterre, Andrews Sanders ne le mentionne que brièvement parmi les œuvres citées dans sa Short Oxford History of English Literature.. Il en existe pourtant des traductions en français (voir Traductions en français), la plus récente étant celle, couplée avec Esquisses de Boz, d'Henriette Bordenave et Françoise du Sorbier sous la direction de Sylvère Monod, dans la collection La Pléiade () chez Gallimard, de 1986.

Résumé L'intrigue comporte une action principale, les relations entre les deux Martin, le grand-père Chuzzlewit et son petit-fils, avec Pecksniff servant de point focal. Sur quoi se greffe une action secondaire autour de la branche avunculaire des Chuzzlewit, centrée sur Anthony, le frère, et surtout Jonas, le neveu. L'aventure américaine n'est que diversion temporaire de l'action principale, et les va-et-vient amoureux des jeunes personnages apparaissent comme ses prolongements romanesques.

Le jeune héritier et l'orpheline thumb|upright=0.7|left|Le vieux Martin et Mary, sa fille adoptive. Le jeune Martin Chuzzlewit a été élevé par son grand-père, dont il porte le prénom. Le vieil homme, très riche, est depuis longtemps déçu par son entourage qui, pense-t-il, n'en veut qu'à son argent et n'a qu'une hâte, le voir disparaître. Bien avant que ne commence le roman, il a pris la précaution de recueillir une orpheline sous son toit, Mary Graham, qu'il élève comme sa fille, à une réserve près : après sa mort, elle n'aura rien, ce qui, espère-t-il, lui garantit qu'elle aura à cœur de bien s'occuper de lui. Cependant, son petit-fils, Martin, héritier de sa fortune, s'éprend de la jeune fille et émet le vœu de l'épouser. Le vieux Chuzzlewit refuse de modifier ses plans et, du coup, le déshérite. C'est donc Martin qui se trouve sans toit.

Chez Pecksniff À défaut de toute autre solution, il s'inscrit comme apprenti chez Pecksniff, censé enseigner l'architecture aux étudiants qu'il loge chez lui. En réalité, odieux poseur tout empreint de piété feinte, avide et sans talent, il ne leur apprend rien, les traite fort mal et vit plutôt somptueusement des honoraires qu'il leur prend. Ce sont eux qui réalisent les plans qu'il signe et revendique comme siens. Ses deux filles, Mercy et Charity (Merry et Cherry), bouffies de vanité, lui ressemblent par l'étroitesse d'esprit et la tartufferie religieuse. Le jeune Martin ignore, quant à lui, que Pecksniff, en fait cousin du vieux Chuzzlewit, ne l'a l'accepté que pour se ménager ses faveurs et figurer en bonne place sur son testament.

Chez les Pecksniff, Martin se lie d'amitié avec Tom Pinch, d'un naturel doux et bienveillant, dont la grand-mère, convaincue que Pecksniff fera de lui un grand architecte et un gentleman, a légué sa fortune au faux professeur. Tom, si étranger à la mesquinerie qu'il ne peut la concevoir chez autrui, n'a de cesse de défendre avec véhémence son mentor contre les critiques dont il est l'objet, et, bien qu'exploité par Pecksniff pour de bien maigres émoluments, il mesure son incompétence à l'aune du génie qu'il prête au professeur ; en revanche, John Westlock, que le lecteur rencontre brièvement au début, un autre de ses étudiants, plus avisé, jaugeant d'emblée son propre talent et la malfaisance du maître des lieux, se décide à quitter l'institution.

Contrairement aux calculs de Pecksniff, cependant, lorsque le vieux Martin apprend la nouvelle vie de son petit-fils, il exige son renvoi immédiat, ce à quoi le pseudo-maître se range aussitôt en le jetant à la rue sans un sou. Puis, rebondissement inattendu ne s'expliquant que plus tard, le riche grand-père s'installe chez Pecksniff sous la coupe duquel il semble rapidement sombrer. Tom Pinch s'éprend secrètement de Mary, arrivée avec le grand-père, dont il sait le sentiment qu'elle porte à Martin.

Entrent un oncle et surtout un neveu maléfiques