Le Grand Dôme (Große Halle) ou Halle du peuple (Volkshalle) est un projet architectural monumental qui devait voir le jour à Berlin sous le régime national-socialiste, dans le cadre de la reconstruction de la ville : Gesamtbauplan für die Reichshauptstadt. Il a été dessiné par Albert Speer.
Conception du projet Nature du bâtiment La notion de « Volk » (qui signifie « peuple » avec une connotation ethnique, voire raciale) est centrale pour le mouvement völkisch dont le national-socialisme est un courant. Dès lors, il était logique que le régime national-socialiste dédie au « Volk » un bâtiment qui matérialise son unité communautaire. L'intérieur du bâtiment était conçu comme espace de rassemblement du peuple allemand et devait pouvoir accueillir entre pour des manifestations à caractère acclamatoireAlbert Speer: Erinnerungen. Berlin, Ullstein, édition 2005, .. Le but du bâtiment était d'impressionner les nations et de manifester la puissance de l'État national-socialiste.
Hitler voulait se présenter à la foule dans un édifice quasi-sacré symbolisant la communauté du peuple allemand. Le bâtiment a donc une finalité politique et idéologique.
Mais l'idée de manifester la cristallisation du sentiment populaire par le biais d'un édifice central propice au rassemblement n'était pas une idée nouvelle du national-socialisme ; cette idée fut explorée dans le cadre de différents mouvements utopistes et révolutionnaires : elle a été fréquemment invoquée dans les débats de l'architecture utopiste après la Première Guerre mondiale : les exemples les plus connus des années 1920 sont le Stadtkrone de Bruno Taut et la Zukunftskathedrale des Sozialismus dont Walter Gropius dans son premier manifeste du Bauhaus. les architectes des Lumières avaient imaginé des lieux de rassemblement communautaires manifestant l'union des citoyens : ainsi, Klaus Lankheit mentionne dans son ouvrage Der Tempel der Vernunft (le Temple de la Raison), que la coupole d'un monument conçu vers 1793 par Étienne-Louis Boullée, à la gloire de la « Raison » chère à la Révolution française, avait un diamètre de .
Emplacement Le Grand Dôme, bâtiment majeur de Germania, devait être construit à l’extrémité nord de l’axe nord-sud, dans le quartier du Spreebogen, méandre de la Spree. Pour cela, il aurait fallu détourner légèrement le cours du fleuve. Dès 1925, Hitler avait dessiné une première esquisse du projet. En 1937, Speer fut chargé du remodelage de Berlin, et le projet initial fut repris et modifié.
À l’endroit où aurait dû être construit le bâtiment se trouve aujourd’hui la Chancellerie fédérale (Bundeskanzleramt), ainsi que le parc du méandre de la Spree ().
Financement Hitler évalua les coûts de construction à environ un milliard de Reichsmarks, qu’il entendait financer principalement par des recettes touristiques (entrées payantes). La fin de la construction du dôme, comme celle de la plupart des autres bâtiments de Germania, était prévue pour l’année 1950. La démolition de l’ dans le méandre de la Spree ainsi que le détournement de la rivière commencèrent dès 1939.
Inspirations
L’esquisse réalisée par Hitler en 1925 s’inspire fortement de la Befreiungshalle de Kelheim. Selon Albert Speer, le dictateur s’est également inspiré du Panthéon de Rome, qu’il avait visité lors d’un voyage privé le . L'intérêt de Hitler pour ce bâtiment était néanmoins antérieur. Divers éléments puisent leur inspiration du Panthéon romain : le dôme à caissons, la rangée de colonnes. On compte aussi des fenêtres aveugles avec des pilastres. Speer affirme que les proportions du Panthéon de Paris, qu'il visita le avec d'autres artistes officiels du régime, dont l'architecte Hermann Giesler et le sculpteur Arno Breker, impressionnèrent vivement Hitler.
Architecture du projet
Le grand dôme fut conçu par l'agence personnelle d'Albert Speer. Ce dernier devait s'inspirer d'un bâtiment à coupole dessiné par Hitler en 1925. Ce dessin a inspiré Speer, mais les proportions d'origine n'ont pu être respectées. Albert Speer conçut de multiples versions du projet. La maquette définitive date de 1939 et propose un bâtiment beaucoup plus richement décoré que les versions précédentes : au lieu d'être lisses et de dresser une silhouette sobre, les murs sont entièrement sculptés ; les angles en saillie comportent quatre pilastres en avancée ; au-dessus des colonnes, il y a de vastes réceptacles en bronze.
Architecture extérieure
Le projet prévoyait un énorme bâtiment rectangulaire surmonté d'une coupole de courbure légèrement parabolique. Le dôme du bâtiment aurait été très grand, seize fois plus grand que le dôme de la basilique Saint-Pierre de Rome. Sa coupole devait reposer sur un socle carré de de côté et sa hauteur totale aurait été de . La grande salle de réunion devait accueillir . À certains égards, ce bâtiment s'inspirait du Panthéon de Rome : la halle du peuple devait avoir une ouverture circulaire pour laisser passer la lumière, mais cette ouverture avait un diamètre de , dépassant ainsi celui de toute la coupole du Panthéon de Rome () et du dôme de Saint-Pierre de Rome (). Le Dôme aurait eu une coloration verte, car il aurait été couvert de plaques de cuivre patiné. Le Dôme aurait été surmonté d'une lanterne vitrée de de haut, réalisée dans une construction métallique légère. Au-dessus de cette lanterne, se trouvait un aigle tenant une croix gammée dans ses serres, que Hitler fit remplacer par un globe terrestre en 1939. La Spree aurait été élargie jusqu'à constituer un vaste plan d'eau de part et d'autre du Grand Dôme. L’entrée monumentale, composée de 34 colonnes de de haut ayant un diamètre de , aurait été flanquée de deux statues de de haut, dont la réalisation devait être confiée à Arno Breker : une représentation d’Atlas portant le globe terrestre et une autre de Tellus. Le portique aurait été flanqué de chaque côté d’une tour angulaire décorée d’un quadrige.
Architecture intérieure Le bâtiment projeté ne devait avoir qu’un seul et unique espace intérieur, d’une surface au sol d’environ m.
Une niche de sur 28, d'où se serait exprimé Hitler, aurait été recouverte de mosaïques et aurait supporté une statue de figurant un aigle. Les auditeurs se seraient trouvés sur la scène circulaire centrale ou assis sur trois niveaux concentriques de sièges, couronnés par cent colonnes de marbre de destinées à supporter le plafond. Les rangées de sièges encerclent une arène circulaire de de diamètre, semblable au palais des Congrès du , à Nuremberg, lui-même s'inspirant du Colisée de Rome.
L’intérieur devait être réalisé de la façon la plus sobre possible. Albert Speer le décrivit plus tard de la façon suivante :
Espace devant le bâtiment
Au sud du Grand Dôme devait être aménagée une vaste place entourée de bâtiments administratifs, la place Adolf-Hitler. À l’arrière du bâtiment, en direction du nord-ouest, sur le côté nord de la Spree, en direction de la gare de Stettin (actuelle gare du Nord), devait être aménagé un miroir d'eau mesurant 1200 x dans lequel la coupole devait se refléter. La ressemblance avec le Mémorial Lincoln de Washington et le miroir d’eau (en:Lincoln Memorial Reflecting Pool) n’est probablement pas fortuite (bâtiment à coupole, bassin et situation sur un axe est-ouest en direction du Capitole). Mais Speer en a considérablement accru les dimensions.
Possibles problèmes de construction
Bien que le Grand Dôme n'ait jamais été construit, des critiques ont affirmé que la construction du bâtiment aurait été problématique, tant sur le plan architectural qu'acoustique.
Du point de vue architectural, selon Speer, couvrir d'une voûte une enceinte de ne posait pas de problème : les constructeurs de ponts des années 1930 n'avaient pas de difficulté à réaliser des constructions comparables, en béton armé, et impeccables du point de vue statique.
Quant à l'acoustique, qui pose dans toutes les salles à coupole un problème particulier, Albert Speer consulta des acousticiens renommés qui calculèrent, « à son grand soulagement », qu'en prenant quelques mesures préventives, elle serait satisfaisante.
Le conseiller ministériel Knipfer, chargé des questions de protection aérienne au Ministère de l'Air, alerta en vain sur le danger que le Dôme ne manquerait pas de présenter, comme point de repère idéal pour les escadrilles ennemies sortant des basses couches de nuages, et visant le centre politique de la capitale du ReichGöring persuada Hitler que l'armée de l'air allemande était en mesure d'empêcher toute tentative de pénétration de l'espace aérien de la capitale du Reich..
Dans un entretien avec James P. O'Donnell, Albert Speer a examiné diverses objections et en a éliminé certaines. Un bâtiment d’une telle taille aurait cependant posé un certain nombre de problèmes, comme la cohabitation dans une même structure, en hiver, d’une telle foule. Des expériences similaires ont rendu compte de ces difficultés, comme au Vehicle Assembly Building de la NASA, ou au Goodyear Airdock aux États-Unis. En outre, parce que Berlin a été fondée sur des marécages, certains ingénieurs ont douté de la réalisation de la construction sur un tel sol. Des tests avaient été réalisés, notamment avec le Schwerbelastungskörper, un cylindre de béton de tonnes et de de haut (abandonné, il a été classé monument historique en 1995).
Matériaux utilisés Pour la réalisation de la coupole, Albert Speer aurait aimé éviter le recours à l'acier, mais Hitler s'y opposa et Speer rallia son point de vue.
Pour la réalisation des fondations, sur les recommandations des ingénieurs, il fut décidé de recourir à des blocs de béton, dont le volume aurait été de plus de trois millions de mètres cubes.
En même temps que cette utilisation de l'acier et du béton, il était prévu selon HitlerWerner Jochmann (éditeur), Adolf Hitler: Monologe im Führerhauptquartier 1941 — 1944. Hamburg, 1980, Albrecht Knaus Verlag, 491 p. Cet extrait consigné dans la nuit du 21 au 22 octobre 1941 est reproduit dans le magazine hambourgeois Der Spiegel, /1980. de recourir au granite comme matériau de construction : Il faut cependant noter que le granite ne constitue pas nécessairement un matériau de construction particulièrement pérenne. En effet, le granite est une roche plutonique de structure grenue grossière composée de minéraux présentant des résistances très variables à l’érosion. Le granite est plus résistant à l’érosion quand ses grains sont fins et sa teneur en quartz élevée.. Les granites qui devaient servir à recouvrir les façades venaient d'Allemagne, mais aussi de Suède méridionale et de Finlande.
Pour la décoration, le recours à des matériaux précieux était prévu : ainsi, la Terre et le Ciel supportés par Tellus et Atlas auraient été recouverts d'émail, les contours et les constellations incrustés d'or.
Dans la culture populaire Dans la saison 2 de la série télévisée uchronique The Man in the High Castle, le bureau du Führer se situe dans le Grand Dôme. Heinrich Himmler y prononce un discours dans le dernier épisode, devant la garde prétorienne. Le Grand Dôme est également visible dans le jeu vidéo Wolfenstein: The New Order.
Notes et références Notes
Références
Annexes Bibliographie Arno Breker, Paris, Hitler et moi. Paris, Presses de la Cité, 1970, 300 p. Hermann Giesler, Ein anderer Hitler: Bericht seines Architekten: Erlebnisse, Gespräche, Reflexionen. Druffel, Leoni am Starnberger See, 1977, 527 p. . Ernst W. Heine: New York liegt im Neandertal. Die abenteuerliche Geschichte des Menschen von der Höhle bis zum Hochhaus. Zurich, Diogenes, 1984 ss. (le chapitre consacré à la nouvelle chancellerie du Reich donne un très bon aperçu des projets architecturaux nazis).
Günter Peters, Kleine Berliner Baugeschichte. Berlin, Stapp Verlag, 1995, 372 p., . Alexander Scobie, Hitler's State Architecture: The Impact of Classical Antiquity. University Park, Pennsylvania State University Press, 1990, 152 p. .