L'histoire du projet de la Baie-James couvre une période de 40 ans de l'histoire du Québec contemporain. À la fois une infrastructure énergétique destinée à satisfaire aux besoins croissants, un projet de développement économique, ainsi qu'un plan directeur d'un territoire immense, le projet de la Baie-James et ses aspects organisationnels, sociaux, environnementaux ainsi que les choix techniques des promoteurs, Hydro-Québec et sa filiale la Société d'énergie de la Baie James, ont régulièrement défrayé la chronique depuis l'annonce du « projet du siècle ».

Description générale

Le projet de la Baie-James désigne une série d'aménagements hydroélectriques qui ont été construits pour Hydro-Québec par la Société d'énergie de la Baie James dans le bassin versant de la Grande Rivière et d'autres rivières du Nord-du-Québec depuis 1973. La puissance installée des neuf centrales en service atteignait (MW) à la fin de 2010. Deux centrales en construction, Eastmain-1-A () et de la Sarcelle () porteront la capacité du complexe à d'ici la fin de 2012.

La construction du complexe hydroélectrique a nécessité l'aménagement des bassins versants de plusieurs des principales rivières du nord du Québec, dont celui de La Grande Rivière sur lequel sont érigées les principales installations du complexe. Au nord-est, le bassin supérieur de la rivière Caniapiscau et une partie du bassin de la Grande rivière de la Baleine sont dérivés vers La Grande Rivière par le détournement Laforge. Au sud-est, une partie des débits des rivières Sakami, Opinaca, Eastmain et Rupert alimentent le réservoir Robert-Bourassa et les nouvelles centrales de l'Eastmain.

Les travaux d'aménagement se sont déroulés au cours de trois grandes phases. La Phase 1, construite de 1973 à 1985 au coût de de dollars canadiens comprenait l'aménagement des trois plus grandes centrales du complexe et des détournements Caniapiscau et Eastmain-Opinaca-La Grande (EOL). la Phase 2, réalisée entre 1987 et 1996 ajoutait cinq centrales, y compris la centrale La Grande-1, prévue à l'origine dans la phase 1, le suréquipement de La Grande-2 et trois centrales dans le secteur compris entre le réservoir de Caniapiscau et le réservoir de La Grande-4. La troisième phase, amorcée en 2002, consiste en l'aménagement de trois nouvelles centrales, Eastmain-1, Eastmain-1-A et de la Sarcelle, ainsi que dérivation partielle de la rivière Rupert.

Exploration thumb|right|La rivière La Grande, près de Radisson.

Habitée par les Cris et Inuits depuis des millénaires, la région de la baie James est connue des Européens depuis le début du . En 1610, Henry Hudson l'atteint et y passe l'hiver. En 1631, une expédition mène Thomas James et Luke Foxe à la baie d'Hudson. Foxe retourne en Angleterre et James établit ses quartiers d'hiver à l'île Charlton, située à l'embouchure de la rivière Rupert.

En 1660, Pierre-Esprit Radisson et Médard Chouart des Groseilliers sont informés de l'existence de la région au retour d'un voyage de traite dans la région du lac Supérieur. Accusés par la France d'avoir violé la loi de permission régissant la traite des fourrures, Radisson et des Groseilliers proposent leurs services à l'Angleterre. Après avoir rencontré le prince Rupert, ils repartent avec deux navires. Pendant que Radisson est forcé de rebrousser chemin, des Groseilliers atteint la baie d'Hudson. Son succès convainc le roi Charles II d'émettre une charte royale créant la Compagnie de la baie d'Hudson, le .

La France et ses représentants en Amérique ne sont pas inactifs. En 1661, le gouverneur de la Nouvelle-France envoie deux Jésuites, les pères Claude Dablon et Gabriel Druillettes. L'expédition revient bredouille, mais le sujet de la «mer du Nord» continue d'intriguer Dablon, qui étudie l'hydrographie de la Nouvelle-France. Cet intérêt est partagé par l'intendant Jean Talon, dont les politiques favorisent l'expansion territoriale et la diversification économique de la colonie. Comme le rapporte la Relation des Jésuites de 1671-72, le père Charles Albanel part de Québec le et rejoint deux compagnons à Tadoussac. Ils traversent le lac Saint-Jean, où ils sont informés par des Attikameks que des navires anglais se trouvaient à la baie d'Hudson. S'ensuivent des délais et l'expédition hiverne à un endroit qui n'est pas précisé. Les explorateurs se remettent en route et atteignent le lac Nemiscau à la fin juin. Ils empruntent ensuite la rivière Rupert et deviennent les premiers Européens à atteindre la baie James par voie terrestre.

Potentiel hydraulique Entre 1950 et 1959, une équipe dirigée par H. M. Finlayson réalise des campagnes de relevés hydrologiques sur les rivières Nottaway, Broadback et Rupert — connues collectivement sous l'abréviation NBR —, pour le compte de la Shawinigan Water and Power Company. Parmi les scénarios envisagés par les ingénieurs de la Shawinigan figurait la possibilité de détourner des eaux qui se jettent dans la baie James, vers le Saint-Maurice et le bassin hydrographique du Saint-Laurent.

En nationalisant la Shawinigan en 1963, l'entreprise publique Hydro-Québec devient l'employeur de Finlayson et hérite de ses études préliminaires sur le potentiel hydroélectrique des rivières de la baie James. Cependant, les projets de développement hydroélectrique des chutes Churchill, au Labrador, et de la rivière Manicouagan, sur la Côte-Nord, s’avérant plus faciles à réaliser à moyen terme, la société d'État ne consacre que peu de ressources au développement des rivières du Nord du QuébecTrinôme Inc. Chantiers : Sur la terre des grands barrages. Documentaire diffusé sur la chaîne Historia. 2006.. En 1965, Hydro-Québec reprend le programme d'exploration des rivières du nord et les relevés hydrographiques dans les régions situées entre les et parallèles. L'entreprise intensifie les travaux du côté de La Grande Rivière et de la rivière Eastmain à compter de 1967. Des dizaines, puis des centaines d'hommes se succèdent sur le terrain, déposés au milieu de la taïga en hydravions et en hélicoptères, pour effectuer des relevés géodésiques et des études géologiques qui détermineront les sites propices au développement de centrales hydroélectriques sur le territoire.

Mais vers la fin de l'année, Hydro-Québec doit réduire ses activités d'exploration en raison d'une réduction générale des budgets de l'entreprise. Malgré le caractère sporadique des campagnes d'exploration menées entre 1968 et 1970, Hydro-Québec poursuit le travail d'analyse, puisqu'elle dispose déjà d'un grand nombre de données montrant le potentiel de développement.

Le Projet du siècle Contexte thumb|upright=0.4|Robert Bourassa

Le , le député Robert Bourassa rencontre le président d'Hydro-Québec, Roland Giroux. Au terme de long déjeuner au Café du Parlement, Bourassa devient convaincu que le projet est et utilise cet argument pour convaincre les militants du Parti libéral du Québec de l'élire comme chef de parti en . Il fait ensuite du développement hydroélectrique en général, et de la Baie-James en particulier, un des principaux thèmes de sa carrière politique. Arrivé au pouvoir à la faveur de l'élection générale de 1970, il place le développement de la Baie-James parmi ses priorités.

Pour Robert Bourassa, le développement du projet de la Baie-James répond à deux priorités. Dans L'énergie du Nord, un essai publié en 1985, Bourassa soutient que « le développement économique du Québec repose sur la mise en valeur de ses richesses naturelles ». Par ailleurs, Bourassa estimait en 1969 que la demande dépasserait l'offre par dès 1983, rejoignant les prévisions faites à l'époque par Hydro-Québec.

Six mois à peine après son élection, Bourassa commence à travailler les détails du projet avec son conseiller, le financier Paul Desrochers. Les deux hommes rencontrent secrètement Roland Giroux et Robert A. Boyd pour faire le point en . Au milieu de la crise d'Octobre, Bourassa quitte même le Québec pour se rendre à New York, pour convenir des modalités de financement d'un projet évalué à l'époque à entre 5 et 6 milliards de dollars.

Bourassa saisit le Conseil des ministres de son plan en et précise qu'il favorise l'engagement de la firme américaine d'ingénieurs Bechtel pour coordonner les travaux. On choisit le , date du premier anniversaire du retour au pouvoir des libéraux, pour faire l'annonce devant un rassemblement de militants du Parti libéral du Québec au Petit Colisée de Québec. Selon des journalistes témoins de la scène, son discours se termine dans un enthousiasme indescriptible, quand il lance : « Il ne sera pas dit que nous vivrons pauvrement sur une terre aussi riche ».

Dans une entrevue qu'il accordait au quotidien montréalais La Presse en 1979, Bourassa résume ses objectifs :

Lobby pro-nucléaire

Tout de suite après l'annonce, des voix s'élèvent contre le développement du projet. Depuis plusieurs années, un lobby favorisant le développement de l'énergie nucléaire est actif à l'intérieur d'Hydro-Québec, lobby qui s'était exprimé au moment de la décision d'investir dans le projet de la chute Churchill, au Labrador. Plusieurs porte-paroles du Parti québécois, notamment le député Guy Joron et le conseiller économique Jacques Parizeau prêtent leur voix à cette opposition. Dans une entrevue qu'il accorde au Devoir, l'économiste, qui sera plus tard premier ministre du Québec, se fait ironique. .

Les grands patrons d'Hydro-Québec — dont le président Roland Giroux et les commissaires Yvon De Guise et Robert A. Boyd — sont cependant solidement derrière le projet de développement d'un complexe hydroélectrique dans le Nord du Québec. Le financier Giroux soutient que les bailleurs de fonds internationaux . L'ingénieur Boyd invoque l'incertitude qui plane déjà à cette époque sur l'énergie nucléaire, recommande de maintenir une certaine expertise dans ce domaine mais soutient qu'il faut .

Bourassa reçoit un appui inattendu lors d'une rencontre avec le Président du conseil des ministres de l'URSS, Alexis Kossyguine. De passage à Montréal le , le leader soviétique donne raison au chef du gouvernement québécois :

Les partisans de l'énergie nucléaire prêchaient toutefois dans le désert. « Il faut noter qu'en , des études avaient déjà confirmé sans l'ombre d'un doute que le développement hydroélectrique était plus économique que la filière nucléaire », dira Bourassa dans L'Énergie du Nord.

Rôle d'Hydro-Québec Projet de loi 50 Le , le gouvernement dépose un projet de loi créant la Société de développement de la Baie James, dont le mandat initial est , inspiré du modèle de la Tennessee Valley Authority, créée par le président américain Franklin Delano Roosevelt durant la Grande Dépression. Dans un ouvrage qu'il publie lors de la campagne électorale de 1973, M. Bourassa écrit que la Baie-James serait « pour le Québec le fer de lance de sa nouvelle économie et de la place qu'il doit occuper dans la Confédération canadienne et en Amérique du Nord ».

Robert Bourassa est fermement convaincu d'accorder la maîtrise d'œuvre à l'entreprise privée, réservant à Hydro-Québec un rôle minoritaire dans l'entreprise. Le premier ministre se méfie de la puissante société d'État, qui est devenue, dans les années 1960, la principale entreprise du Québec. L'historien Paul-André Linteau écrit qu'à cette époque, Hydro-Québec « prend l'allure d'un "État dans l'État" ».

Refusant d'être reléguée au second rang, la haute direction d'Hydro entreprend un lobby auprès des décideurs politiques et des éditorialistes. Giroux affirme que la présence de la société d'État est nécessaire pour obtenir la confiance des marchés financiers. Ses efforts portent fruit lorsque le chef de l'Union nationale, Jean-Jacques Bertrand, le péquiste Camille Laurin et le directeur du Devoir, Claude Ryan, questionnent le gouvernement sur la « nécessité de créer "une deuxième Hydro" pour développer les rivières du Nord ».