vignette|Carte des camps de concentration oustachis (environ 70 camps), selon une compilation de sources, principalement lIstorijski atlas, Geokarta, édité à Belgrade en 1999. Le génocide des Serbes dans l'État indépendant de Croatie, ou « génocide serbe » (serbo-croate : Genocid nad Srbima, Геноцид над Србима), est l'ensemble des persécutions, déportations, assassinats et massacres perpétrés entre 1941 et 1945 par les Oustachis, au pouvoir dans l'État indépendant de Croatie, État-satellite créé par le Troisième Reich et ses alliés, qui se fonde dès ses origines sur une politique de « croatisation » forcée. Le but fondamental de la politique oustachie est de créer un État croate ethniquement pur dont doivent être éliminés tous les éléments qui y font barrage : Serbes, Juifs, et ultérieurement les RomsA history of fascism, 1914-1945, Éditions Routledge, 1996, p.203. Il est estimé qu’entre et serbes furent assassinés au cours de ces exactions, auxquels s’ajoutent au moins Juifs et Roms.

Dès la création de cet État et l'arrivée au pouvoir du dictateur (Poglavnik) Ante Pavelić, celui-ci met en œuvre une politique de persécutions et de massacres systématiques contre ces populations. Les estimations globales du nombre de victimes, si elles varient dans une fourchette assez large, font toutes état de centaines de milliers de morts... Les historiens Dušan T. Bataković, Michael Phayer, Ernest WeibelLa création des régions autonomes à statut spécial en Italie, Librairie Droz, 1971, p.196, Matthew Feldman The Holocaust in The Independent State of Croatia: Genocide between Political Religion and Religious Politics, publié sur le site du Holocaust Education & Archive Research Team, Samuel TottenCentury of genocide: critical essays and eyewitness accounts, Samuel Totten, William S. Parsons, Taylor & Francis, 2008, , Cypriam BlamiresWorld fascism: a historical encyclopedia, Volume 1,ABC-CLIO, 2006, p.691, Aleksa Djilasp. 121 font mention du génocide dans leurs travaux..

La responsabilité de l'Église catholique, à Rome et en Croatie, et notamment celle de l'archevêque Alojzije Stepinac et des moines franciscains, demeure un aspect controversé de ce génocide.

Contexte L'État indépendant de Croatie vignette|droite|Adolf Hitler recevant Ante Pavelić, le 9 juin 1941.

En , l'invasion des troupes de l'Axe conduit au démembrement du royaume de Yougoslavie. Contrairement au Gouvernement de salut national établi en Serbie, régime fantoche resté sous un régime d'administration militaire du Troisième Reich, l'État indépendant de Croatie jouit d'une certaine autonomie. S'il est étroitement associé au Reich auquel il doit son existence, et s'il n'entend pas mener de politique extérieure propre, le nouvel état s'affiche de lui-même comme un régime fasciste avec ses caractéristiques particulières. C'est un état totalitaire, qui place au-dessus de tout une nation sacralisée et l'identification au chefp. 114-115. Il utilise la religion catholique comme une caractéristique identitaire, un outil qui doit rester subordonné à ces deux principes fondamentaux. Notamment, il définit son propre système de valeurs morales, qui écrase toute idée de droits individuels. Cet état puise également ses idées dans les conceptions puissantes à l'époque du racisme et de l'antisémitisme scientifiquesp. 117.

Après un certain nombre de modifications territoriales intervenues très rapidement, le territoire de l'État indépendant de Croatie englobe une population estimée à 6 millions de personnes, dont la moitié de Croates, presque 2 millions de Serbes, entre et Bosniaques musulmans, le reste de la population étant d'origines diverses. Le nombre de Juifs est estimé entre et p. 115. Celui des Roms est beaucoup plus difficile à établir car le dernier recensement systématique (de 1931), s'est basé sur un découpage par confessions religieuses. Les estimations des historiens le placent entre et Mark Biondich, Persecution of Roma-Sinti in Croatia, 1941-1945, actes du Symposium du 21 septembre 2000 du United States Holocaust Memorial Museum, Center for Advanced Holocaust Studies, parus en 2002.

L'idéologie ethnoculturelle des oustachis

Si l’État indépendant de Croatie a imité un certain nombre de pratiques et de techniques de l'Italie mussolinienne ou de l'Allemagne hitlérienne, la politique d'épuration ethnique poursuivie par les oustachis semble plutôt s'inspirer d'écrits d'auteurs ou de militants croates des décennies antérieures. Plusieurs auteurs ont essayé de retracer ces influences.

L'historien John Cox souligne ainsi l'importance de Ante Starčević, auteur du siècle précédent, apôtre de l'unité et de l'indépendance d'une « grande Croatie ». Officiellement qualifié en 1943 de père de la Nation, cet écrivain défendait l'idée que les Bosniaques étaient des Croates convertis à l'Islam, les Slovènes des « Croates des montagnes », et les Serbes présents en Croatie soit des migrants récents soit des Croates de souche convertis à l'Orthodoxie.. Sabrina Ramet, relevant elle aussi les emprunts des Oustachis aux idées de Starčević, les qualifie de détournement, car cet auteur aurait été un représentant du courant libéral, qui croyait à l'égalité des hommes et des sexesp. 117. Batakovic est d'un avis contraire, il souligne que Starcevic non content de défendre l'idée que les Serbes étaient des "intrus" en Croatie, les qualifiait encore de "race de chiens". Djilas explique aussi que Starcevic qualifiait les Serbes de "race du malp. 106".

Par ailleurs, Ramet reconnaît une reprise des idées de Milan Šufflay, pour qui la raison d'être de la Croatie est d'être le dernier rempart de l'Occident, l'union avec la Serbie étant contre naturep. 118. Reprenant cet ancien fonds, les Oustachis se considèreront délibérément non comme des fondateurs, mais comme les libérateurs et les continuateurs d'une Croatie qui serait enfin redevenue elle-même.

Pour Sabrina Ramet, la politique de conversion forcée poursuivie par les Oustachis s'inspire d'une thèse avancée par Krunoslav Draganović, pour qui de nombreux catholiques, notamment en Herzégovine, ont été convertis à l'orthodoxie aux et et qu'il est légitime de les ramener à la foi de leurs aïeuxp. 126. Pour les Oustachis, l'Église orthodoxe serbe est considérée comme un élément et un défenseur de l'identité nationale serbe, et par la même objet de détestation (non dénué d'une certaine admiration pour le caractère proto-national de cette église autocéphale)p. 117-118.

Les premiers mois du régime oustachi

Lois raciales

Les nouveaux dirigeants de l'État indépendant de Croatie mettent en place très rapidement une législation dont ils avaient déjà préparé les grandes lignes alors qu'ils étaient en exilp. 116. Une première loi est édictée le , visant à « la protection du peuple et de l'état » prévoyant la peine de mort pour « quiconque offense de quelque manière l'honneur et les intérêts vitaux du peuple croate. », loi délibérément très générale et dont l'application sera encore simplifiée par la mise en place de procédures de jugement sommairesp. 65.

Des lois raciales sont édictées, sur le modèle nazi et sous la supervision du ministre de l'intérieur Andrija Artukovic. : loi sur l’appartenance à la race (), loi sur la protection du sang aryen et de l’honneur du peuple croate ().. La population serbe est soumise à des discriminations : Interdiction d'utiliser l'alphabet cyrilliquep. 118, interdiction de l'Église orthodoxe serbeRetchkiman, Golda (2020) The Ustaše and the Roman Catholic Church in the Independent State of Croatia, Occasional Papers on Religion in Eastern Europe: Vol. 40 : Iss. 1 , Article 9, p.84, interdiction de se déplacer la nuit, interdiction faite aux Serbes de résider dans les beaux quartiers et les centres des villes.(et expropriation forcée de ceux qui y vivent). Puis tout comme les Juifs, les Serbes des grandes villes sont forcés à porter sur leur veste un signe distinctif, une bande de couleur bleue, avec la lettre P pour Pravoslavni (Orthodoxe, ce qui désigne la population serbe par opposition aux Croates Catholiques).

Ceux qui refusent la mise en place de l'oppression oustachie sont aussitôt arrêtés ou exécutés, ainsi que les Croates qui défendent les SerbesHervé Laurière, Assassins au nom de Dieu, Éditions l'Age d'Homme, Lausanne, 1951, réédition 1991. Hervé Laurière est, selon Mark Biondich, le pseudonyme de l'ex-politicien serbe radical Branko Miljus (cité in State Collapse in South-Eastern Europe: New Perspectives on Yugoslavia's Disintegration, Central European Studies, p. 68 note 8).. Des "tribunaux nationaux extraordinaires" sont créés progressivement pour mettre en place l'expropriation des Serbes et des Juifs et l'attribution de leurs biens à des Croates. Selon le journaliste croate Sime Balen, les expropriés sont accusés de haute trahison et fusillés en très grande majorité. D'autres tribunaux spéciaux sont mis en place -au nombre de 34- avec le pouvoir de prononcer des condamnations à mort qui seront exécutées dans les heures qui suivent.

La politique d'épuration ethnique des autorités oustachies avait pour but initial de tuer la moitié des Serbes, de forcer les restants soit à se convertir au Catholicisme, soit à fuir en Serbiep. 122.

Actes de violence et discours menaçants

Dès les premiers mois de son établissement, l’appareil d’État oustachi se caractérise par sa grande violence, notamment lors du massacre de Gudovac qui fait 190 victimes le .. Mais il se concentre d'abord sur l'élimination ciblée des opposants et des élites serbes et rencontre peu de résistance de la part d'une population qui semble espérer et attendre que l'orage passep. 120. Néanmoins certaines déclarations laissent entendre que le pire pourrait être à venir. Peu après sa prise de fonction, le ministre de l'intérieur, Andrija Artukovic déclare à la radio qu'il est « du devoir de chaque Croate non seulement de tuer chaque Serbe, femme ou enfant Serbe, mais même de tuer un enfant serbe dans le ventre de sa mère »Doug Foster, Joan Zoloth, Alive and Well in Surfise, Mother Jones Magazine, 1976, p.40. Il ordonne également au chef de la police Franjo Truhar de massacrer les Serbes et les Juifs.. De son côté, Viktor Gutic, commandant de la région de Banja Luka et membre de l’appareil d’État oustachi, s’empresse en de faire une déclaration dans laquelle il annonce des menaces sévères envers la population serbe, la menaçant clairement de mort.

Alors que les massacres contre les Serbes de la région sont jusqu’alors l’œuvre de soldats de l’appareil d’État, Gutic signe des déclarations autorisant tout Croate « à exterminer les Serbes partout où on les rencontrera ». Le , le ministre de la justice de l'État indépendant de Croatie, Milovan Zanic, annonce que « les massacres déjà commis s’inscrivent dans un plan national de massacre des populations serbes et juives ». Dans une autre déclaration, il annonce que « ce pays ne peut être qu'un pays croate, et il n'y a pas de méthode que nous, Croates, puissions négliger dans le but de faire ce pays vraiment nôtre et de le nettoyer des Serbes qui nous ont mis en danger depuis des siècles et qui nous mettrons à nouveau en danger si nous leur en laissons l'opportunitép. 119-120 ». Lors de la réunion du , Hitler avait conseillé à Pavelic de «résoudre le problème des Serbes dans l’État indépendant de Croatie de la même manière que celui des Polonais vivant sur les frontières orientales du troisième reich ».

Massacres de masse Intensification