Gregorio Mayans y Siscar (Oliva, 1699 - Valence, 1781) était un juriste, historien, linguiste, pédagogue, éditeur, polymathe et polygraphe espagnol. Il passe pour être le principal représentant, avec Benito Jerónimo Feijoo, de la première phase des Lumières espagnoles.

Issu d’une famille qui s’était activement engagée aux côtés des Habsbourgs lors de la guerre de Succession (ce qui constituera un handicap pour sa future carrière dans l’Espagne bourbonnienne), Gregorio Mayans entreprit des études de droit, d’abord à Valence, puis à Salamanque, où il noua des contacts avec des novatores (précurseurs des Lumières), qui lui recommandèrent la lecture notamment de Locke, Descartes et Gassendi. Excellent latiniste, il ne limita pas ses études et recherches au domaine juridique, mais approfondit sa culture classique, s’intéressa à l’histoire critique (insistant, à l’exemple de Mabillon, sur l’impératif d’étayer par des documents authentiques la description du passé), et publia des essais de rhétorique et de style — dans ce dernier domaine, il vanta la beauté littéraire des classiques espagnols, contre le baroque décadent qui dominait alors la littérature espagnole, et contre le sermon baroque ; c’est à lui du reste que l’on doit la première biographie de Cervantes. Ayant bientôt laissé Salamanque, il sollicita et obtint un poste d’enseignant en droit civil à l’université de Valence, mais, pas moins qu’à Salamanque, ne put se soustraire aux polémiques, où se mêlaient souvent rancœurs personnelles et intrigues politiques, et préféra, après une longue retraite dans son Oliva natale, s’en aller pour Madrid, dès qu’il y eut obtenu un emploi à la Bibliothèque royale. Dans la capitale, il rédigea un projet de réforme des études de droit dans le cadre d’une réforme générale de l’enseignement, puis (en 1737) un plan ambitieux de rénovation académique et culturelle de l’Espagne, mais ses idées ne seront mises en œuvre que dans une très faible mesure. Quoiqu’entretenant de bons rapports avec les jésuites, il repoussa toute idée d’entrer dans la Compagnie et défendit la position régaliste contre les prétentions papales. Toute sa vie durant, mais plus particulièrement pendant sa retraite à Oliva, Mayans resta en relation épistolaire avec nombre de personnalités politiques, religieuses et intellectuelles, tant espagnoles qu’européennes (dont, brièvement, Voltaire), et fut à même ainsi de faire publier à l’étranger les œuvres de juristes et d’humanistes espagnols, assorties de ses propres annotations.

Biographie

Jeunes années et formation

Gregorio Mayans vit le jour à Oliva, ville du littoral méditerranéen, et était l’aîné d’une famille de la petite noblesse valencienne locale. Son père, Pascual Mayans, combattit sous la bannière autrichienne dans la guerre de Succession d'Espagne et, à la suite du débarquement du général Basset dans la baie d’Altea en 1705, transféra le domicile familial à Valence. En 1706, au lendemain de la bataille d’Almansa, qui vit la défaite des Habsbourgs, la famille entière accompagna l’archiduc Charles à Barcelone. Cet engagement politique familial allait entraîner par la suite une certaine marginalisation du fils Mayans dans la future Espagne des Bourbons. Jusqu’en 1713, et avant de retourner à Oliva, Gregorio Mayans étudia au collège de jésuites de Cordelles à Barcelone, où il eut pour condisciples les frères Finestres, dont le futur homme d’étude et juriste Josep Finestres, et où il apprit à la perfection la langue latine, à telle enseigne qu’il composa, à l’occasion de la mort de Marie-Louise-Gabrielle de Savoie en 1714, des vers acrostiches en latin, et avec pour conséquence que, formé ainsi au latin classique, il goûtera peu les subtilités scolastiques. Il reçut, conformément à la coutume de l’époque, la tonsure cléricale, ce qui lui permettra de jouir des bénéfices ecclésiastiques, et du reste maintiendra des rapports cordiaux avec les jésuites, plus particulièrement avec le père Jerónimo Julián, préposé de la Compagnie à Valence.

Ensuite, à l’instigation de son grand-père, l’avocat Juan Siscar, Mayans entreprit des études de droit à l’université de Valence, où il entra en contact avec quelques-uns des novatores les plus éminents, dont en particulier Tomás Vicente Tosca, auteur d’un Compendio matemático (1709-1715), Juan Bautista Corachán, professeur de mathématiques et premier adaptateur espagnol de Descartes, et Baltasar Iñigo, qui le persuadèrent de l’importance de la science moderne et des courants philosophiques nouveaux, incarnés en particulier par Descartes, John Locke et Gassendi. Le père Julián tenta de le faire entrer dans la Compagnie, ce qui fut résolument repoussé par Mayans.

En 1719, il se transporta à Salamanque pour y approfondir ses études juridiques. Mayans eut le loisir d’observer à Salamanque la décadence de l’université et découvrit en même temps les effets pernicieux des réseaux d’influences sur l’enseignement universitaire dispensé par les colegios mayores. Salamanque ayant été le foyer d’une glorieuse école de droit, Mayans eut la possibilité d’acquérir d’importantes œuvres des auteurs les plus prestigieux, tels qu’Antonio Agustín, Jacques Cujas ou Antonio de Covarrubias, ainsi que des manuscrits des meilleurs enseignants du , en particulier de Francisco Ramos del Manzano et de José Fernández de Retes. Toutefois, Mayans, qui s’interdisait de borner son activité intellectuelle à la seule étude du droit, continuait de jouir d’une grande renommée de latiniste, étonnant par sa maîtrise du latin l’helléniste Manuel Martí, doyen originaire d’Alicante, avec qui l’un de ses professeurs, José Borrull, l’avait mis en relation et qui deviendra son mentor intellectuel et son guide en matière de lectures classiques, tant espagnoles que latines et grecques. Martí orientera la vocation de Mayans en direction des humanités en l’inclinant vers l’étude de la Renaissance et des humanistes espagnols du , notamment Antonio de Nebrija, Benito Arias Montano, Fray Luis de Granada et Fray Luis de León, Francisco Sánchez de las Brozas (el Brocense), Juan Luis Vives, Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, Miguel de Cervantes, etc. Mayans vouera toute sa vie à ressusciter cette tradition, dont les gens des Lumières regrettaient qu’elle eût été dilapidée et oubliée par l’Espagne baroque.

Professorat à Valence

Mayans n’eut garde de solliciter un poste d’enseignant à l’université de Salamanque et résolut de retourner à Valence pour s’y préparer au grade de docteur en droit et se porter candidat à la chaire de code justinien, poste qu’il obtint en 1723. Il exerça le professorat pendant une décennie, années intenses mais également hautement polémiques, ses confrères de la faculté de droit se montrant en effet continuellement hostiles.

Parallèlement à ses activités d’enseignant en droit, Mayans s’intéressait également aux différentes facettes de la vie culturelle, découvrant en particulier la beauté littéraire des classiques espagnols. Après un pamphlet en latin contre ses détracteurs, il publia en 1725 son Oración en alabanza de las obras de D. Diego Saavedra Fajardo (en hommage à Diego Saavedra Fajardo) et en 1727 son Oración en la que exhorta a seguir la verdadera idea de la elocuencia española (où il critiqua les excès du baroque et fit l’éloge de la simplicité hispanique et attique des deux Fray Luis , de Vives et du Brocense), écrits qui constituent les premières critiques sérieuses contre le baroque décadent qui dominait alors la littérature espagnole. En 1725, il fit paraître encore Vida de san Gil, abad (sur Gilles l'Ermite) et en 1727 Vida de san Ildefonso (sur Ildefonse de Tolède). Il publia en même temps ses premiers ouvrages juridiques — Ad quinque Iurisconsultorum fragmenta commentarii, de 1723, et Disputationum Iuris liber I, de 1726 —, mais son ouverture intellectuelle n’était pas du goût de tous ses collègues.

Cette même année, il fit le voyage de Madrid, où le reçut avec affection le directeur de l’Académie royale espagnole, Mercurio Antonio López Pacheco, marquis de Villena, et le bibliothécaire royal Juan de Farreras. Il entra en correspondance épistolaire avec Benito Jerónimo Feijoo, mais rompra bientôt avec lui, de même qu’avec le père Enrique Flórez, arguant de la superficialité de leurs connaissances.

À cette époque, il défendit une réforme des études de droit tendant à diminuer la prépondérance du droit romain et à recentrer l’attention sur le droit autochtone espagnol, cœur d’une réforme générale de l’enseignement qu’il devait exposer plus tard, mais en vain, au ministre José Patiño. À cette occasion, il recommanda, p. ex., que l’enseignement du latin se fasse en langue vulgaire et se fonde sur l’étude des auteurs classiques et non plus sur le latin d’Église, point de vue déjà soutenu par l’humaniste espagnol du Pedro Simón Abril.

Bibliothécaire à Madrid

Après s’être vu refuser le professorat à l’université de Valence, par suite d’oppositions où se mêlaient d’insidieuses motivations politiques de bourbonniens et d’austracistes, de foralistes et d’antiforalistes, auxquelles s’ajoutaient les envies et rancœurs suscitées chez ses collègues, Mayans décida de quitter Valence et se mit en quête d’un but politique à quoi sa capacité intellectuelle pût s’attacher. Mais avant cela, en 1730, il saisit l’occasion que représentait le passage par Valence de deux étrangers liés au monde des lettres, l’éditeur lyonnais Roque Deville et le bibliophile allemand, le baron de Schönberg. Ses contacts avec Deville n’eurent pas les résultats escomptés (seul ses Cartas de Nicolás Antonio y de Antonio de Solis seront publiés par lui, en 1733), mais la médiation de Schönberg lui permit d’entrer en contact avec l’éditeur de La Haye Pierre (ou Pieter) D’Hondt, qui consentit à publier son édition de Historia latina de Mariana y la continuación del padre Miñana (1733), avec des critiques, annotations et dédicaces de sa main, quoique sous le nom de Jacinto Jover. D’autre part, Schönberg mit Mayans en rapport avec Johann Burckhardt Mencke, éditeur et directeur des Acta Eruditorum de Leipzig, dans la revue de qui Mayans fit paraître en 1731 un article en latin intitulé Notitia literaria ex Hispania, où il faisait une recension des derniers livres espagnols, notamment El Teatro crítico de Benito Feijoo et le dictionnaire de l’Académie royale espagnole.

Cependant le moyen de quitter Valence lui fut fourni par le cardinal Álvaro Cienfuegos, jésuite austraciste exilé à Rome. Mayans lui confessa les sentiments pro-Habsbourg de sa famille ainsi que les bonnes relations maintenues avec l’archiduc Charles pendant les années où la famille résidait à Barcelone, et Cienfuegos sut lui obtenir, par l’entremise du préposé général de la Compagnie Franz Retz un poste à la Bibliothèque royale de Madrid, le directeur de celle-ci étant en effet toujours un jésuite. C’est là que Mayans édita en 1732 son Epistolarum libri sex, qui lui ouvrit les portes des cercles humanistes d’Europe, et en 1733 son Orador Cristiano, où — de longues années avant le père Isla, mais selon une méthode différente — il critiqua âprement le sermon baroque ; avec un systématisme pédagogique, en recourant aux préceptes de la rhétorique classique, Mayans argumentait que le prédicateur devait exposer la parole de Dieu en se basant sur les Écritures et sur les Saints Pères, et en suivant le modèle des humanistes chrétiens espagnols du , tels que Louis de Grenade et Jean d'Avila.

vignette|Portrait de Gregorio Mayans y Siscar, burin, 1755. Gravure de Joaquín Giner Grau d'après dessin de José Vergara. Madrid, Bibliothèque nationale d'Espagne.