La condition des femmes en Tunisie est déterminée à la fois par le système juridique, notamment le Code du statut personnel (CSP) qui est l'un des plus modernes du monde arabe, et par les us et coutumes.
Dans le domaine matrimonial, la Tunisie reste souvent considérée comme un État ouvert aux modifications du monde moderne..
La Tunisie fête deux journées dédiées aux femmes : la Journée internationale des femmes (). et le , date-anniversaire de la promulgation du CSP, qui est devenu un jour férié déclaré ..
Figures historiques Plusieurs femmes occupent une place particulière dans l'histoire du territoire de l'actuelle Tunisie avant l'époque contemporaine. Cette présence est notamment visible dans les récits consacrés à Carthage, dont la fondation, vers 814 , est traditionnellement attribuée à la princesse phénicienne Élissa, dite Didon, qui en aurait été la première reine. L'historienne Corinne Bonnet souligne le caractère singulier et ambigu de ce , la tradition gréco-romaine faisant d'une femme la fondatrice de la cité tout en l'associant à des représentations négatives dans le cadre de l'opposition entre mondes carthaginois et romain..
Au siècle , la Carthaginoise Sophonisbe, fille du général Hasdrubal Gisco, est capturée après la défaite de son époux, le roi numide Syphax. Elle épouse ensuite Massinissa, roi des Massyles. En 203 , alors qu'elle risque d'être livrée aux Romains et de figurer au triomphe de Scipion l'Africain, elle s'empoisonne.
Au Moyen Âge, la princesse ziride Saïda bint Mansour (morte en 1023) gouverne l'Ifriqiya en l'absence de son frère, l'émir Badis ben Mansour, puis exerce la régence pour son neveu Al-Muizz ben Badis à partir de 1016 et jusqu'à la majorité de ce dernier. Au , la princesse mouradite Aziza Othmana (1606-1669) est notamment connue pour avoir affranchi des esclaves et consacré une partie de ses biens en habous à des œuvres caritatives ; un établissement hospitalier de Tunis, l'hôpital Aziza Othmana, porte désormais son nom.
Didon et Aziza Othmana figurent parmi les cinq portraits réunis par l'historienne Sophie Bessis dans Les Valeureuses : cinq Tunisiennes dans l'histoire (2017), aux côtés de la sainte Aïcha Manoubia (), de la militante Habiba Menchari et de la chanteuse Habiba Msika.
Représentations genrées Le territoire de l'actuelle Tunisie fait l'objet, à différentes époques, de représentations genrées produites par des discours variés.
Dès l'Antiquité, le mythe de fondation de Carthage en porte une, non de la part des Carthaginois eux-mêmes mais de la tradition littéraire gréco-romaine. Corinne Bonnet montre que le choix d'une fondatrice, Didon, produit une lecture à la fois genrée et idéologique de la cité : la tradition classique met en avant à travers cette figure féminine les prêtées au monde punique, comme la foi punique (Punica fides, désignant également la perfidie), l'endogamie et l'isolement, associant Carthage à un destin funeste dans le cadre de l'opposition avec Rome, au contraire pétrie de vitalité et de virtus masculines.
Le mobilier funéraire punique a également été lu au prisme du genre. Étudiant les coquillages déposés dans les tombes de Carthage, l'archéologue Marianne Bergeron rappelle que le tissage est conventionnellement attribué aux femmes et la production de la pourpre issue du murex aux hommes ; plusieurs inscriptions puniques identifient d'ailleurs des hommes comme tisserand, fabricant d'outils de tissage ou foulon..
Au Moyen Âge, les catégories de genre structurent également la construction de la sainteté féminine musulmane. Étudiant le culte de la sainte tunisoise Lalla Manoubia (1199-1267), dont l'hagiographie (manâqib) constitue une consécration rare pour une femme, l'ethnologue Katia Boissevain relève que les récits opposent deux modèles de saintes : celles qui assument les rôles d'épouse et de mère, et celles qui les refusent au prix d'un processus de . Manoubia échappe à ce schéma : bien qu'elle rejette le mariage et rompe avec son père, elle est représentée non comme masculinisée mais comme d'une grande beauté. Selon Boissevain, sa dimension tient à ses comportements plus qu'à son apparence, et le célibat comme la non-procréation y font office d'équivalent structurel, pour les femmes saintes, du voyage initiatique réservé aux saints hommes..
À l'aube du protectorat, la féminisation symbolique de la Tunisie apparaît dans un certains discours servant l'idealisme colonial français. Dans L'Atlantide, pays de l'Atlas : Algérie, Maroc, Tunisie, ouvrage posthume de 1919, le géographe Onésime Reclus rapporte ce qu'il présente comme un opposant les trois pays du Maghreb en des termes genrés : . Reclus qualifie pour sa part la Tunisie de et , par contraste avec un Maroc auquel il prête une identité guerrière..
Plan juridique
Chronologie des principales réformes Le tableau ci-dessous récapitule les principales évolutions juridiques touchant la condition des femmes depuis l'indépendance ; le détail et les sources de chaque mesure figurent dans les sections correspondantes.
+ Grandes étapes juridiques (1956-2022) Année Réforme Portée 1956 Promulgation du Code du statut personnel Abolition de la polygamie et de la répudiation unilatérale, consentement des deux époux, judiciarisation du divorce 1973 Légalisation de l'avortement à la demande Première dépénalisation de ce type en Afrique et dans le monde arabe 1980-1985 Signature (1980) puis ratification (1985) de la CEDAW Adhésion assortie de réserves et d'une déclaration générale 2007 Réformes du du CSP Renforcement du droit au logement de la mère gardienne, âge minimum du mariage unifié à 18 ans 2014 Levée des réserves à la CEDAW et nouvelle Constitution Maintien de la déclaration générale ; garanties constitutionnelles d'égalité (articles 21 et 46) 2015 Loi sur le voyage des enfants mineurs Suppression de l'autorisation paternelle préalable pour la mère 2017 Abrogation de la circulaire de 1973 Ouverture du mariage des Tunisiennes avec des non-musulmans ; ouverture du débat sur l'égalité successorale 2022 Constitution et loi électorale Reprise des engagements en faveur de la parité (article 51), mais abandon du dispositif paritaire dans la loi électorale
Histoire du droit de la femme en Tunisie avant 1956 À partir du , les juristes malikites de Kairouan développent le ṣadāq kairouanais (), un contrat de mariage intégrant des clauses protectrices pour l'épouse, telles que l'interdiction de la polygamie, des garanties d'entretien et de logement, ou la possibilité de dissolution du mariage en cas de manquement. Cette pratique s'inscrit dans la tradition du droit malikite d'Ifriqiya, qui reconnaît la validité des stipulations contractuelles compatibles avec le droit islamique.
Entre le , Kairouan est un centre majeur du savoir juridique sous les Aghlabides et les Zirides, structuré autour de la grande mosquée et de réseaux savants. Les manuscrits conservés à Raqqada attestent la vitalité de la production et de la transmission du droit malikite dans la région..
Dans ce contexte, le ṣadāq kairouanais illustre l'usage du contrat comme outil de régulation des rapports conjugaux, en offrant des garanties juridiques à l'épouse tout en restant dans le cadre du droit musulman classique. Il est parfois considéré comme un précédent des formes de protection juridique féminine en Ifriqiya, bien que le Code du statut personnel de 1956 marque une rupture plus profonde en abolissant la polygamie et la répudiation.
Au tournant des années 1930, le réformiste Tahar Haddad déplace le débat sur le terrain de la condition féminine, dans un sens souvent présenté comme précurseur du CSP.
Présidence de Habib Bourguiba
vignette|Femmes tunisiennes célébrant le Code du statut personnel le lendemain de sa promulgation.
Quelques mois après l'indépendance, le gouvernement de Habib Bourguiba promulgue le Code du statut personnel (). Cette réforme transforme légalement la condition de la femme. Parmi ses principales dispositions, on peut citer l'abolition du droit de contrainte matrimoniale, la suppression de la polygamie et de la répudiation unilatérale.. Habib Bourguiba institue une forme de note l'historienne et politologue Stéphanie Latte-Abdallah, en promulguant des lois égalitaires au niveau du droit de la famille (divorce et reconnaissance de l'adoption).. En 1973, la Tunisie devient ainsi le premier pays d'Afrique et du monde arabe à autoriser l'avortement à la demande de la femme, deux ans avant la France..
Constitution
Le , l'assemblée constituante adopte une nouvelle Constitution. Celle-ci conforte la Tunisie dans sa place de pays progressiste en matière de droits des femmes dans le monde arabo-musulman. Ainsi, l'article 21 proclame l'égalité entre les citoyens et citoyennes devant la loi sans aucune discrimination, l'article 34 garantit la représentativité des femmes dans les assemblées élues et l'article 40 accorde le droit à un travail exercé dans des conditions décentes et à un salaire équitable. Par ailleurs, l'article 46, consacré spécifiquement aux droits des femmes, engage l'État à protéger leurs droits acquis, à les soutenir et à les améliorer, à garantir l'accès des hommes et des femmes aux différentes responsabilités et, ce dans tous les domaines, à instaurer un principe de parité et à éradiquer les violences faites aux femmes.
À la suite des mesures d'exception prises par le président Kaïs Saïed le , la Constitution de 2014 est remplacée par la Constitution de 2022, adoptée par référendum le . Son article 51 reprend l'essentiel de l'article 46 de 2014 : l'État s'y engage à protéger les droits acquis de la femme, à garantir l'égalité des chances entre l'homme et la femme, à consacrer la parité dans les assemblées élues et à prendre les mesures propres à éliminer les violences faites aux femmes.. Le texte retire toutefois de son article premier la mention de l'islam comme religion de l'État et charge, à son article 5, d'œuvrer à . Plusieurs organisations de défense des droits humains, dont la Fédération internationale pour les droits humains et Amnesty International, ont exprimé leur inquiétude quant au risque que cette évolution soit invoquée pour interpréter restrictivement les droits fondamentaux, notamment ceux des femmes...
Réformes À l'occasion du de la promulgation du CSP, le président de l'époque, Zine el-Abidine Ben Ali, annonce deux projets de loi qui ont été adoptés par la Chambre des députés le . Le premier renforce le droit au logement au bénéfice de la mère ayant la garde des enfants et le second unifie l'âge minimum au mariage à 18 ans pour les deux sexes bien que la moyenne d'âge réelle au mariage soit passée à 25 ans pour la femme et à 30 pour l'homme..
Une loi adoptée le permet aux femmes de voyager avec leurs enfants mineurs sans avoir à demander l'autorisation préalable du père..
En 2017, une circulaire datant de 1973 et interdisant le mariage des Tunisiennes avec des non-musulmans est abolie.. Six ans plus tard, cette abrogation demeure cependant largement ineffective, une majorité de notaires et de nombreuses municipalités continuant d'exiger un certificat de conversion à l'islam du futur époux, l'Association nationale des chambres des notaires estimant que l'annulation ne l'engage pas et invoquant l'article 5 du CSP et ses ..
En , et pour la première fois, une femme célibataire obtient l'accord pour adopter une petite fille, en opposition avec l'article 27 de la loi de 1958 qui exige pour l'adoption le fait d'être mariée, divorcée ou bien veuve, le juge se basant dans sa décision sur l'intérêt de l'enfant qui porte un handicap.