Barbe-Bleue est un récit de l'écrivain suisse Max Frisch. Il est paru dans sa forme définitive en 1982, et constitue la dernière œuvre littéraire de cet auteur. Dans ce récit, Frisch reprend encore quelques motifs essentiels de son œuvre : la recherche de son identité personnelle, la représentation de l'individu par l'image que son entourage s'en fait, ainsi que la faute et la conscience de la faute d'un homme à l'égard de la femme.

Felix Schaad, le personnage principal du récit, est un médecin accusé du meurtre de sa femme divorcée. Malgré la sentence d'acquittement du tribunal, ce procès a altéré son image publique, et par suite aussi sa propre image de soi. Schaad ne peut pas se détacher des souvenirs des audiences, qui se poursuivent après le procès dans ses pensées et ses rêves. Le reproche d'une participation concrète à la mort de sa femme éveille en lui la question plus large de toutes les fautes de sa vie. À la fin, Schaad dépose une confession.

Sous la forme, Barbe-Bleue obéit au principe qui a guidé l’œuvre de la fin de sa vie, allant vers une condensation toujours plus forte du contenu et de la forme. Cette prose, ressentie par beaucoup comme « aride » et « nue » conduit à une réception très partagée dans le milieu de la critique littéraire. Alors que beaucoup de voix admirent le récit comme une œuvre magistrale de l’âge mûr, d'autres critiques se sentent irrités, fatigués et face au vide. Après Barbe-Bleue, Frisch se retire de la production littéraire et ne publie plus qu'un texte important, le dialogue : « Suisse sans armée ? Un palabre (1989) ».

Intrigue

Le Dr. Félix Schaad, médecin de 54 ans, est soupçonné d'avoir assassiné sa femme divorcée, la prostituée Rosalinde Zogg. Il aurait rendu visite à Rosalinde Zogg le jour du meurtre, utilisé sa cravate comme arme du crime, et donne de façon réitérée de faux alibis pour l'heure fatale. Après dix mois de détention préventive, le procès dure trois semaines, et fait comparaître en tout 61 témoins. À la fin, Schaad est acquitté, « faute de preuves », comme il le ressent, bien que cela ne soit pas explicitement dit dans le prononcé.

Avec l'acquittement, les questions s'ouvrent pour Félix Schaad : comment vivre avec un jugement faute de preuves ? Quelle culpabilité a-t-il réellement pour la mort de sa femme ? Un être humain peut-il être jamais complètement innocent ? Tandis que Schaad se voit exclu de la société à cause de son accusation, que son cabinet reste vide et que le club de voile attend sa démission, il ne peut pas réprimer les souvenirs de son procès. Fuir par déménagement ou suicide est exclu, car ce pourrait être interprété comme un aveu tardif de sa culpabilité. À la place, Schaade s'enfuit vers le jeu de billard, vers les grandes randonnées, et entreprend un voyage vers le Japon. Mais il n'y trouve pas de distraction pour l'interrogatoire du procureur, qui hante ses pensées encore des semaines après le procès. Dans le souvenir de Schaad redéfile toute la série des témoins, certains à charge, d'autres à décharge, et certains aussi qui disent sur lui des choses qui pour lui-même sont nouvelles, et qu'il n'aurait en aucun cas voulu savoir.

vignette|Le chevalier Barbe-Bleue, éponyme du récit, gravure sur bois de Gustave Doré de 1862

L'une après l'autre, toutes les femmes divorcées de Schaad sont appelées à la barre. La septième l'appelle en plaisantant « Le chevalier Barbe-Bleue », parce qu'il a déjà divorcé six fois. Ce sobriquet se retrouve bien vite sur les gros titres de la presse à scandales. Toutes ces femmes soulignent la jalousie démesurée de Schaad. Mais il l'a toujours retournée contre lui, comme lorsqu'il a détruit sous les yeux d'une de ses femmes sa riche collection de pipes. Bien souvent, il est dit qu'il ne pourrait pas faire de mal à une mouche. Schaad affirme avoir vaincu sa jalousie quand Rosalinde, après son divorce, lui a fait voir l'exercice de son métier enregistré en vidéo.

L'interrogatoire dans la tête de Schaad ne se limite plus au procès. La voix du procureur rythme son pas de promenade, le questionne sur ses rêves, fait comparaître ses parents décédés à la barre, et enfin la victime, qui sourit, comme Schaad la revoit sur des photos, mais sans plus parler. Ce n’est que maintenant, après le procès, que Schaad se rappelle soudain des détails qui lui avaient échappé pendant les débats : que Rosalinde recevait souvent des fleurs envoyées par des inconnus, toujours cinq lis. Pendant la dernière visite de Schaad, le téléphone sonnait sans arrêt, et un début de lettre d'amour était sur la machine à écrire. Quand Schaad quitte Rosalinde, il lui donne par plaisanterie cinq lis, ceux de la sorte que l'on trouvera plus tard sur le cadavre.

Schaad va au commissariat de police de son domicile, et avoue le meurtre avec soulagement. Mais la police n'accorde pas foi à son témoignage. L'acte est censé avoir été commis par un étudiant grec du nom de Nikos Grammatikos. Au retour, Schaad dirige sa voiture sur un arbre, mais il survit à l’accident. Sur son lit reprend le questionnement du procureur, qui lui dit que l'opération a réussi et qu'il comprend l'origine et la motivation de son accident. À la fin, Schaad ne donne plus de réponse à ces questions.

La forme

Barbe-Bleue est construit comme un montage vidéo, une technique qui détermine de grands pans de l'œuvre de Frisch, et surtout vers sa fin. Des séquences de dialogues du procès, réels ou imaginés après-coup s'échangent avec le monologue intérieur du personnage principal. Selon Jürgen H. Petersen, ces deux plans du récit n'épuisent pas leur objet. Tandis que le dialogue du tribunal parle d'un meurtre dont Schaad ne serait pas coupable, les embarras du personnage ne sont pas représentés dans le monologue intérieur. La technique de Frisch dans Barbe-Bleue semble être de mettre indirectement en évidence un point du récit dont il n'est pas directement parlé : non pas la culpabilité concrète pour laquelle Schaad est accusé, mais une culpabilité générique, pour laquelle personne ne peut prononcer d'acquittement. Selon Klaus Müller-Salget, l'échec de la communication sur tous les plans du récit se retrouve dans les deux styles de discours : le code étroit de la langue juridique, et les phrases simples, les appels de détresse de Schaad, qui n'arrivent ni l'une ni l'autre à exprimer la vérité.

Le principe de réduction, qui caractérise les récits précédents, Montauk et surtout Der Mensch erscheint im Holozän (L'Homme apparaît au Quaternaire) est selon Petersen encore poursuivi dans Barbe-Bleue. Le récit ne contient aucun suspense, aucun élément dramatique, et même pas un récitant qui puisse faire passer ses réflexions ou commentaires. Tant le monologue intérieur que le dialogue sont présentés sans intermédiaire, et au présent. À ces caractéristiques du style tardif de Frisch s'associe dans Barbe-Bleue un nouvel élément : l'humour, qui se montre surtout dans les dialogues, où les interlocuteurs ne se rejoignent pas. Dans une interview avec Günter Kunert, Frisch qualifie lui-même le style du récit comme un « style de récit aride », qui tend « vers la plus grande réduction possible ». Il a Face à , il continue : Frisch était particulièrement conquis par la comparaison avec le sculpteur suisse Alberto Giacometti qu'avait faite un critique américain :

Interprétation

Félix Schaad est acquitté d'une accusation de meurtre sur son ex-femme divorcée, non pas en raison d'une preuve de son innocence, mais Selon Lübbert R. Haneborger, le procès fait dérailler Schaad de son existence : Ce n'est qu'après le procès au tribunal que commence pour Schaad le véritable procès, son procès intérieur. Dans sa tête, le monde se rétrécit à son procès, et toutes les tentatives d'évasion par des activités de tous les jours échouent. La « sensation subjective de culpabilité » de Schaad dévie du « concept objectif de culpabilité du jugementCf. pour l'ensemble du paragraphe . » Frisch fait ce commentaire sur son personnage :

Haneborger conçoit Schaad pendant le procès comme une pièce dans un mécanisme d'abattage par un « discours juridico-légal », où il joue le rôle de victime. Les règles de la procédure interdisent au médecin de se présenter selon son statut social habituel, et rendent difficile une justification morale. Son image de soi et les indications apportées de l'extérieur par les témoignages sont en désaccord. « Il n'y a pas de mémoire commune. » La biographie de Schaad est disséquée devant le tribunal, ce qui le conduit à une perte de son histoire, et à une croissance de son indifférence. Devant le tribunal, les seules parties de son histoire qui aient de la valeur, qui constituent son identité, sont celles qui pourraient être retenues comme indices de sa culpabilité. Certes, à la fin, Schaad est acquitté, mais son aliénation par la langue du procès s'est gravée en lui. Même après son acquittement, il reste dans le rôle de coupable qui lui a été enseigné. Son souvenir ressort les éléments à charge de toutes les phases de sa vie. Schaad se retire de son environnement social et s'aliène de lui-même. Son remords paranoïde s'accroît jusqu'à la psychoseCf. pour l'ensemble du paragraphe .

Outre l'aliénation par le processus judiciaire, la pression d'auto-justification joue pour Haneborger un rôle important. Elle conduit chez Schaad à une « auto-justice », et au besoin de se créer des alibis pour les moindres circonstances de tous les jours. Ce qui a été gardé une fois par écrit devient une menace : Le tribunal intérieur de Schaad fouille dans des domaines de plus en plus intimes de son subconscient et de ses rêves. L'absence de la morte le prive de la possibilité d'une déclaration d'innocence. Schaad ne se laisse pas tromper dans son procès intérieur par la constatation : Mais à l'opposé de Josef K. dans Le Procès de Franz Kafka, Schaad n'est justement pas sûr d'être totalement innocent : . Il ne s'agit pas pour lui seulement du meurtre concret de Rosalinde, mais du meurtre métaphorique de toutes ses sept épouses, car il a échoué sept fois à remplir sa promesse de vie commune. Et il recherche toujours en lui-même la cause de la mort de ces amoursCf. pour l'ensemble du paragraphe .

Walter Schmitz voit dans le procès dans les romans de Frisch souvent une image du comportement des sexes. Tandis que dans son premier roman Jürg Reinhart: Eine sommerliche Schicksalsfahrt, le protagoniste masculin gagne encore son processus de reconnaissance de soi, dans les œuvres suivantes de Frisch, la « conscience de culpabilité masculine » est constamment affirmée judiciairement. L'incapacité à accorder l'image de soi et l’image vue de l'extérieur, à relier la sphère privée et la sphère publique, est présentée comme l’échec de la communication entre homme et femme. L'essai de dialogue au-delà de la limite de la vie entre Schaad et les photos de Rosalinde qui sourit échoue autant que le dialogue qu'ils ont eu durant leur vie. Même dans la tentative d'échapper à sa culpabilité par un faux aveu, Schaad échoue. Il reste Felix ohne Praxis (Félix sans pratique [dans son cabinet médical]). En fin de compte, c'est le discours qui l'emporte sur lui. Le véritable assassin s'appelle Nikos GrammaticosCalqué sur le grec ancien – Nikê grammatikê - la victoire de la grammaire, mise au masculin., la victoire de la grammaire. Félix SchaadFelix est le latin pour heureux, Schaad est une assonance avec l'all. Schade, dégât., lui, supposé heureux recueille à la fin les dégâts. Son combat contre le monde et la langue reste vainCf. pour l'ensemble du paragraphe .

Le récit se termine avec un interrogatoire que Schaad imagine, gisant dans le service de réanimation, et la constatation finale du procureur : . Selon Frisch, ce n'est pas seulement une indication La question de savoir si Schaad meurt a été laissée consciemment ouverte :

Arrière-plan et histoire de la création