La famille Crucy est une famille nantaise, issue d’un artisan charpentier venu de la région de Lyon, qui a joué un rôle notable dans la vie économique, politique et culturelle de Nantes à la fin du et au début du .
Son représentant le plus connu est Mathurin Crucy, architecte-voyer de la Ville de Nantes de 1780 à 1800, mais lui-même et ses frères Louis et Antoine ont aussi joué un rôle de premier plan dans l’industrie de la construction navale sous le Premier Empire et ont de ce fait été en contact avec les sommets de la hiérarchie politique impériale, y compris l’Empereur lui-même. Accessoirement, on peut noter que la Méduse (dont le naufrage inspirera le célèbre tableau de Théodore Géricault) est sortie d'un de leurs chantiers.
Par ses alliances matrimoniales et ses relations d’affaires, cette famille très nombreuse faisait partie d’un ensemble de familles de la bourgeoisie nantaises, soit de l'industrie (les tanneurs Leroux et Cheguillaume, les tonneliers Peccot), soit des milieux de l’architecture et de l’art (les Douillard, les Ceineray, les Debay), soit du droit (les Gicqueau…).
Nom de famille Le nom de « Crouzi », qui apparaît sur les registres paroissiaux de Vernaison, est probablement une déformation patoisante de « Crozier ». En effet, sur les actes de baptême de ses enfants, le nom de Georges est successivement orthographié : Cruzi, Crozi, Crozier, Crozier, et dans l'acte de Jean, on trouve à la fois Crouzi et CruziLa Famille Crucy, page 14.. Sur son acte de mariage à Nantes, Jean est nommé : "Jean Crouzy, fils de Georges Crouzy", mais il signe : jean crusy (avec tréma sur le y). La table décennale des années 1740Table décennale, vue 202 retient la forme Crousy.
Mais une autre version, « Crucy », s’impose dans les années 1760-1780 ; la substitution de la forme « Crucy » à la forme « Crousy » ou à ses avatars (« Croussy », « Crusy », « Cruzi ») résulte d’une volonté des enfants de Jean, à commencer par Mathurin, dont la signature Mathurin Crucy (avec tréma) se trouve dès 1766 sous l'acte de mariage de son parent par alliance Mathurin PeccotNantes, Saint-Similien, 1766, vue 51, à côté de celles de jean crusy (avec tréma) et anne Crusy. Dans la table décennale des années 1780, la forme Crucy est la seule utiliséeTable décennale, Nantes, vues 13-14.
Les « Crucy » de Nantes, descendants de Jean Crouzi/Crusy, n’ont donc aucun rapport avec les Crucy d’autres régions (ce nom semble assez courant dans l’est de la France, notamment dans le Territoire de Belfort) ; on peut ajouter qu’à la fin du , à Nantes, ce nom est porté exclusivement par les descendants de Jean Crusy.
Une légende, rapportée au par un historien, ultérieurement démenti par lui, reliait Jean Crousy à la famille noble des Crougi du Poitou ; ce lien invraisemblable et non documenté, est dépourvu de tout fondement.
Origines La famille Crucy de Nantes est issue de l’installation dans cette ville de Jean Crouzi, charpentier, né le à Vernaison (Rhône), fils de Georges Crouzi, lui-même venu d’un village des Monts du Lyonnais, Saint-Martin-en-Haut.
Georges Crouzi, né avant 1690date du début des registres paroissiaux à Saint-Martin, aurait été, à Vernaison, passeur sur le Rhône ; en 1702, il épouse la fille d'un tonnelier, dont il aura cinq enfants. Il meurt à Vernaison le .
Jean Crouzi, qui restera toujours illettré comme son père, sachant seulement signer son nom, fait un apprentissage de charpentier de 1733 à 1737 chez un maître à Lyon. On a retrouvé son contrat de mise en apprentissage () et son brevet de compagnon ().
Peut-être au cours de son tour de France, il s’installe vers 1743 à Nantes, à une époque où l’économie locale, connaissant l’expansion grâce à son implication dans la traite des Noirs (et plus généralement le commerce transatlantique avec les colonies), fait massivement appel à de la main d’œuvre extérieure. Jean Crousy n’est pas le seul venu de la région de Lyon, même si cette région est très minoritaire dans l’immigration nantaise, qui provient surtout de la Bretagne et des provinces avoisinantes de Poitou et d’Anjou. Un autre aspect intéressant à Nantes est l'absence d'une corporation des charpentiers.
Le , il épouse Michelle Brodu, qui, entre 1747 et 1765, lui donnera quinze enfants, dont la majorité atteindra l’âge adulteLes enfants de Jean Crousy et Michelle Brodu : Jean-François Crucy, né le 21 juillet 1746 (paroisse Saint-Léonard, 12 (Crousy)), décédé le 4 novembre 1749 (Saint-Léonard, 21) Anne Crucy, née le 22 juin 1747 (paroisse Saint-Léonard, 9 (Crousy)), décédé en 1814 à Vertou Mathurin Crucy, né le 22 février 1749 (paroisse Saint-Léonard, 7 (Crousy)), décédé le 7 novembre 1826 (Chantenay, 15) Guillaume Crucy, né le 19 février 1750 (paroisse Saint-Léonard, 5) Jean-Gilbert Crucy, né le 18 avril 1751 (paroisse Saint-Léonard, 4), décédé en 1783 à Nantes François Crucy, né le 27 août 1752 (paroisse St-Léonard, 12), décédé le 11 décembre 1776 (Saint-Léonard, 23) Michelle Crucy, née le 23 décembre 1753 (paroisse Saint-Léonard, 20) René Crucy, né le 7 février 1755 (paroisse St-Léonard, 3) Louis Crucy, né le 3 juillet 1756 (paroisse St-Léonard, 13), décédé le 8 août 1837 (Canton 1, 28) Claudine Crucy, née le 21 octobre 1757 (paroisse St-Léonard, 17) Jean Crucy, né le 29 décembre 1758 (paroisse St-Léonard, 21), décédé le 11 décembre 1760 (Saint-Léonard, 21) Magdeleine Crucy, née le 18 juillet 1760 (paroisse Saint-Léonard, 13) Marie-Anne Crucy, née le 24 décembre 1761 (paroisse Saint-Léonard, 20), décédée le 18 juillet 1765 (Saint-Léonard, 19) Jeanne Crucy, née le 23 juin 1763 (paroisse St-Léonard, 10) Antoine Michel Crucy, né le 20 septembre 1765 (paroisse Saint-Léonard, 25), décédé le 10 avril 1815 (Cantons 3/4, 52).
De ces quinze enfants, on peut signaler, en plus de Mathurin et Louis, qui bénéficient d’un traitement privilégié du point de vue de leur formation et sont destinés à une carrière hors de l’entreprise familiale, bien que par la suite, les circonstances les ait amenés à s’y intéresser de près : Anne, qui épouse en 1765 Antoine Peccot, tailleur de pierres, architecte nantais, et qui sera la mère d'Antoine Peccot et de Mathurin-Michel Peccot et la grand-mère de Fanny Peccot ; Michelle, qui épouse en 1776 Joseph Cheguillaume, maître corroyeur et négociant ; la famille Cheguillaume a une tannerie à Vertou, où la famille s’installe par la suite ; Jean Gilbert, qui est très tôt impliqué dans l’entreprise familiale, secondant son père ; François, qui devient matelot et s’embarque pour Saint-Domingue (il meurt en 1776) ; Guillaume, qui devient aussi matelot et s’embarque sur la Parentière (son sort ultérieur n’est pas connu). Antoine, qui assiste son frère Louis dans le cadre de l’entreprise familiale après 1785.
Au moment de son mariage, Michelle Brodu est mineure et orpheline ; elle est sous la tutelle de son beau-frère François Beauchesne, maître charpentier. Il est possible que Jean Crouzi ait été compagnon chez lui. Mais il devient assez rapidement chef d'entreprise lui aussi.
L’entreprise familiale jusqu’en 1783 Jean Crusy, devenu patron, se place d’abord sur le marché de la charpente, mais plus particulièrement le marché de la charpente publique, qui est très important à l’époque, notamment en ce qui concerne l’entretien des ponts.
Lorsqu’il débute, ce marché est régi par un système d’adjudication auquel Jean Crusy participe régulièrement.
À partir de 1757, le système des adjudications est abandonné et l’entreprise Crusy devient l’entreprise de référence de la Ville de Nantes en ce qui concerne la charpente et la fourniture de bois. Dans ce cadre, Jean Crusy prend en charge plusieurs chantiers importants : la construction du pont de la Poissonnerie (1757-1760) ; la plantation d'arbres sur le cours des Étatsactuellement : cours Saint-Pierre et Saint-André. Les Frères Crucy, page 19. ; le grand entretien des ponts de Belle Croix (1770-71), de Pirmil (1775), etc.
Le plus gros chantier est celui de la reconstruction du Pont Rousseau, détruit par une inondation exceptionnelle en 1770. Pendant plusieurs années, le passage sur la Sèvre est assuré par bateau, d'abord par des passeurs privés, puis par un bac municipal. En 1775, Ceineray fait deux devis, pour un pont en bois et un pont en pierre. Le choix se porte sur le pont en bois beaucoup moins cher. Les travaux de reconstruction ont lieu de à . Jean-Gilbert joue alors un rôle essentiel par ses voyages dans divers lieux forestiers, jusque dans le Berry.
Parallèlement à l’activité charpente, qui n’est pas très rentable, Jean Crusy développe très tôt l’activité commerce du bois, qui l’est beaucoup plus. Au départ maître charpentier, il devient de plus en plus marchand de bois. Mais là encore, le rôle de Jean-Gilbert est essentiel, car Jean Crousy est handicapé par l’absence de formation scolaire minimale.
La mort de Jean-Gilbert en 1783 représente donc un accident grave pour la famille.
Mathurin, Louis et Antoine Crucy Ces trois frères vont être associés de façon étroite, à la fois dans les affaires et sur le plan matrimonial, puisqu’ils épousent tous les trois des filles du tanneur Julien-Mathurin Leroux, le même jour en ce qui concerne Mathurin et Louis.
Mathurin Crucy : l’architecte
Dans un texte écrit ultérieurement, Exorde, Mathurin affirme avoir eu dès l’enfance l’idée de son destin d’architecte, assignant à Louis un destin d’artiste …
Mathurin suit une formation d'architecte, d’abord auprès de Ceineray à Nantes, puis, à partir de 1767, à Paris ; il entre à l’Académie des Beaux-arts en 1771. Premier prix en 1774, il part pour Rome en 1775, passe trois ans à la villa Médicis, puis un an à voyager en Italie.
Il est de retour à Nantes en 1779. En 1780, lorsque Ceineray démissionne de son poste d’architecte-voyer, Mathurin Crucy est nommé à sa place à titre provisoire, puis définitivement. Ses appointements fixés à par an (comme Ceineray), seront portés à en 1786 et à en 1790. Son rôle comme architecte-voyer est très important, à cette époque de modernisation urbaine de Nantes, mais il a des activités parallèles, dans l’architecture (clientèle privée) et dans les affaires.
En 1782, notamment, il s’associe avec François Mellinet et Jean-François Duparc pour la construction d’un entrepôt de produits exotiques dans le quartier du parc Launay, entrepôt qui reçoit ensuite et encore actuellement le nom d’« entrepôt des cafés ». Cet entrepôt est devenu célèbre lors de sa réquisition comme prison en 1793-1794. En 1815, Mathurin Crucy détiendra toujours 1/3 des parts de la société.
En 1783, à la mort de Jean-Gilbert, il reprend la direction de l’entreprise familiale en association avec Louis et Antoine
Le , peu après la mort de Jean Crousy, il épouse Marie-Françoise Leroux, l’aînée des filles du tanneur Julien Mathurin Leroux. Ils auront six enfants, dont deux atteindront l’âge adulte.
Il s’installe à Chantenay, dans une demeure située dans le chantier de la Piperie, où il décède en 1826.
Son fils Félix, marié à Philippine Adèle Debay, fille d'un sculpteur, sera maire de Chantenay-sur-Loire de 1832 à 1838Félix Crucy, né le 29 brumaire an VI/19 novembre 1797 à Nantes (Concorde Erdre, 20), mort le 18 avril 1867 à Nantes (Canton 6, 24).
Louis Crucy Louis rejoint Mathurin à Paris en 1770. Au cours du voyage, il subit un accident qui le retarde de plusieurs semaines et qui le rend handicapé d’une jambe pour le reste de sa vie. Il va avec lui en Italie en 1775, mais y reste plus longtemps, avec au moins un retour à Nantes en 1779. Il rentre définitivement à Nantes en 1783.
Il épouse Françoise Leroux, sœur cadette de Marie-Françoise, lui aussi le . Ils auront sept enfants. Des enfants de Louis, on peut noter les noms des deux filles qui ont épousé les frères Douillard, architectes assez connus, fils de Julien-François Douillard, lui-même architecte, maire de Nantes en 1795-97 et député au Conseil des Cinq-Cents sous le Directoire :