La bénédiction pour les hérétiques (en , birkat haMinim, « bénédiction des hérétiques ») est la douzième des dix-huit bénédictions.

La birkat haMinim est une imprécation à l’encontre des peroushim ("séparés, dissidents") et des malshinim (« dénonciateurs »), appelant à leur prompte disparition. Reformulées vers la fin du dans le contexte de l'Académie de Yabneh, elle vise alors aussi les minim (« hérétiques », littéralement "ceux du dehors") et spécifiquement les notsrim (les nazôréens), un groupe juif qui reconnaissait Jésus de Nazareth comme messie. Cette malédiction que les notsrim étaient obligés de prononcer contre eux-mêmes a contribué à les exclure de la synagogue et à créer une orthodoxie, alors qu'avant la destruction du Temple de Jérusalem (70), le judaïsme était d'une extrême diversité.

Dans un but polémique, qui a parfois par la suite justifié des persécutions, les pères de l’Église ont prétendu qu'elle visait les chrétiens dans leur ensemble, alors que le terme minim désignait les groupes juifs jugés déviants.

Une des versions de cette « bénédiction » Le texte de la Birkat haMinim dans sa version palestinienne la plus simple, tel qu'il a été retrouvé dans la gueniza du Caire : Que les apostats-renégats [mashoumadim = "ceux qui ont été détruits/ anéantis"] n'aient plus aucun espoir ; que le pouvoir de malheur [malkhout zadonCfr. 4 Esdras 43, c’est-à-dire l’Empire romain] disparaisse rapidement de nos jours, que les notsrim et les minim aillent sur l'heure à leur perte, qu'ils soient effacés du livre de vie Psaume 69:29 et qu'ils ne soient pas mentionnés parmi les justes. Béni soit le Seigneur qui courbe les méchantsCf. Dan Jaffé, Le Talmud et les origines juives du christianisme, p. 123, selon S. Schechter (1898) et J. Mann (1925)..

Histoire de la Birkat haMinim dans la tradition juive

À l'époque de Yavné (vers 90-95), le rabbi Gamliel II de Yavné veut réactiver le texte de la Birkat haMinim tombé en désuétude. Il demande si quelqu'un veut se charger de sa composition – il s'agit probablement seulement de l'actualiser.

Les rabbins ont enseigné : Chim'on haPakkouli a mis en ordre dix-huit bénédictions devant Rabban Gamliel à Yavne. Rabban Gamliel dit aux érudits : "Y a-t-il quelqu'un qui puisse composer la Birkat haMinimDans certaines versions la « bénédiction » à « mettre en ordre » est appelée Birkat Tzedoukim (les Tzedoukim sont les Sadducéens). Mais d'autres versions plus anciennes du texte (Rome, 1479/80) portent Birkat haMinim. La mention des Tzedoukim (« les Sadducéens ») pourrait donc être le fruit de la censure chrétienne. (Birkat haMinim selon des versions plus anciennes) ?" Samuel le petit se leva et la composaTB, Berakhot 28b-29a.

L'expression « mettre en ordre » (de la racine sdr) confirme qu'il s'agit d'une réactualisation d'une « bénédiction » existante. Les traditions juives disant que la birkat ha-minim est la bénédiction dans la prière des 18 bénédictions sont douteuses. Ainsi, d'après une baraïta concernant la birkat bôneh yerušalayîm, du šemônê ʿesrê : Les XVIII [bénédictions mentionnent] les Minîm dans [la bénédiction] des Séparés [Parošîn, = ], les Gerîm [étrangers qui se convertissent] dans [la bénédiction] des Vieux [= ] et David dans [la bénédiction] bôneh yerušalayîm [= ]Berakhot, III, 25S. Lieberman, The Tosefta, 1. The Order of Zera’im, New York, 1955 ; cfr. son commentaire dans Tosefta ki-fshutah. Order Zera’im, 1, New York, 1995, 53-55..

En d'autres termes, la bénédiction, dite aujourd'hui « des minim », existait antérieurement à cette « mise en ordre ». Un autre passage du traité Berakhot mentionne, lui aussi, que « la bénédiction des minim a été unie à celle des peroushimLes peroushim cités ici ne sont bien évidemment pas les pharisiens, car ceux-ci ne se désignent jamais par ce terme. Il s'agit des « séparés », des « dissidents ». ("séparés, dissidents")Talmud de Jérusalem, Traité Berakhot, III, 25. », il est assez logique que cette demande faite à Dieu contre les minim soit jointe à celle faite auparavant contre les peroushim, d'autres dissidents.

Bénédiction des hérétiques

« Birkat haMinim » est souvent traduit par « Bénédiction des hérétiques ». Pour Simon Claude Mimouni, « l'emploi du mot hérétique dans cette traduction permet de ne pas entamer les multiples sens du terme min. » Cette appellation remonte à l'époque talmudique et désigne la douzième demande effectuée lors de la récitation de la prière du Shemoneh-'esreh, appelée aussi les « Dix-huit Bénédictions ». Cette « bénédiction » est en général considérée comme l'une des pièces les plus importantes pour l'étude des relations conflictuelles entre le judaïsme et le christianisme. La Birkat haMinim a été améliorée ou composée vers la fin du , époque à partir de laquelle sa récitation est devenue obligatoireSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 86.Si sa récitation « est devenue obligatoire pour tout homme, femme, enfant et esclave » (Berakhot, III, 3), elle était limitée à des heures précises (Berakhot, IV, 2). Les jours de shabbat et de fête, cette prière était récitée dans une version abrégée qui ne contenait pas la Birkat haMinim..

La Birkat haMinim est en fait une malédiction contre différents groupes, mais elle est naturellement une bénédiction pour celui qui la prononce, pour peu qu'il ne soit membre d'aucun de ces groupes. Avant sa « mise en ordre » sous l'égide de Gamaliel de Yabneh, cette demande faite à Dieu existait probablement déjà et visait les peroushim ("séparés, dissidents") »Simon-Claude Mimouni, Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité, Albin Michel, coll. « Présences du judaïsme », 2004, .. Entre 85 et 100, elle aurait été reformulée à la demande de Gamaliel de Yabneh, afin de viser aussi les minim (les « hérétiques » en général) et les notsrim (les nazôréens) et insérée dans la prière quotidienne, pour éloigner ou exclure les juifs chrétiens.

En rendant obligatoire, l'énoncé de cette douzième demande, les minim et les notsrim étaient obligés de se maudire eux-mêmesSimon-Claude Mimouni, Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité, Albin Michel, coll. « Présences du judaïsme », 2004, . et appelaient ainsi à leur prompte disparition. Cette prière a contribué à les exclure de la synagogue et à créer une orthodoxie, alors qu'avant la destruction du Temple de Jérusalem (70), le judaïsme était d'une extrême diversité. Le fait que les différentes versions du Talmud insistent sur l'obligation de la prononcer pour tout juif indique qu'il s'agissait bien d'exercer une pression du groupe sur toute personne pouvant être encline à être séduite par quelque aspect de ces groupes désormais qualifiés d'hérétiquesTalmud de Jérusalem, Berakkot, V, 4, 9c ; Talmud de Babylone, Berakkot, 28b-29a et Megillah 17bSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 81-86.. Les « hérétiques », quels qu'ils soient, étant placés devant le choix de se maudire eux-mêmes en disant amen à la fin de la prière, ou de ne plus venir à la synagogue. Cette prière n'est toutefois pas la cause de la séparation entre le judaïsme rabbinique et le judaïsme chrétien, Cette prière de séparation Simon-Claude Mimouni, Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité, Albin Michel, coll. « Présences du judaïsme », 2004, .. Cette séparation

Pour Simon-Claude Mimouni, à partir des années 90-100, , ont été de plus en plus considérés par le mouvement des rabbins, La proposition de Gamaliel le Jeune vise à unifier les divers courants judéens autour d'une seule et même « halakhah »Simon-Claude Mimouni, Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité, Albin Michel, coll. « Présences du judaïsme », 2004, . en luttant contre tous les minim, mais en visant spécifiquement les notsrim, concurrents directs. Ce projet , ce

Selon les témoignages des Pères de l'Église des , cette malédiction aurait particulièrement visé les « chrétiens » en général, alors qu'elle n'a jamais visé que des juifs, et en particulier les juifs chrétiens, les nazôréens, appelés notsrim en hébreu.

Les minim

Le terme « minim » (« espèces ») fut utilisé par les Sages du Talmud pour désigner toutes sortes de dissidents à l'orthodoxie pharisienne, par exemple ceux qui prétendaient accorder aux Dix Commandements prééminence sur le reste de la Torah. Si, au , Moïse Maïmonide énumère dans son Mishneh TorahMishneh Torah, Hilkhot Teshouva 3:7. cinq sortes de minimLes cinq sortes de min d'après Moïse Maïmonide : celui qui dit qu'il n'y a pas de Dieu, et que nul ne dirige le monde ; celui qui dit qu'il y a un dirigeant du monde, mais qu'ils sont deux ou plus ; celui qui dit qu'il y a un Maître du monde, mais pourvu d'un corps et d'une image ; celui qui dit qu'Il n'est pas le Seul Premier et Créateur de tout ; celui qui honore une divinité en dehors de Lui, afin qu'elle serve d'intermédiaire entre lui et le Maître du Monde., « le Talmud de JérusalemTalmud de Jérusalem, Traité Sanhédrin, 10, 5 affirme l'existence de vingt-quatre sortes de minim. »

D'aucuns, et en particulier la critique chrétienne, ont longtemps pétendu que ce terme désignait les chrétiens. Il apparaît qu'il désigne tout type de « sectaire », sachant que chaque école talmudique pouvait en excommunier une autreDan Jaffé, Le Judaïsme et l’avènement du christianisme. Orthodoxie et hétérodoxie dans la littérature talmudique du -, Paris, Cerf. « Dans la littérature [juive] de Palestine, tant à l'époque des Tannaïm qu'à celle des Amoraïm, le terme min a été utilisé pour désigner des juifs sectaires, c'est-à-dire des opposants au judaïsme pharisien/ tannaïte, mais jamais des non-juifs, alors que dans la littérature de Babylonie ce terme est utilisé pour désigner parfois des non-juifs. »

Les notsrim

Toutes les versions qui subsistent ne mentionnent pas les notzrimMartinus De Boer, dans Daniel Marguerat, Le Déchirement : juifs et chrétiens au premier siècle, 1996, 200 : « Toutes les versions qui subsistent ne mentionnent pas les Notzrim (la Bénédiction était connue sous le nom de Birkat […] La question suivante est donc évidemment : pour qui les Notzrim représentaient-ils une menace en Palestine ? […] La Bénédiction était destinée à transformer les Juifs chrétiens intégrés à la synagogue en chrétiens juifs nazoréens séparés et extérieurs à la synagogue. Nous voyons donc […] que la continuité entre les Nazoréens discutés par Épiphane (et Jérôme) et les Nazoréens des Actes […] au tournant de leur histoire est presque contemporaine de l'expulsion des chrétiens johanniques de la synagogue. ».

« Si on prend à titre de référence deux personnalités représentatives du courant pharisien, à savoir Rabban Gamliel l'Ancien (le "maître" de saint PaulSelon au cours de la première moitié du de notre ère) et Rabban Gamliel de Yavné, petit-fils du précédent, floruit durant la fin du , on constate une évolution singulière des rapports entre proto-nazaréens et les pharisiens. »

Les différentes versions Cette diversité se comprend au regard des rapports conflictuels que le judaïsme a eu avec le christianisme de plus en plus dominant. Dans le rite ashkénaze, cette douzième demande ne porte pas nécessairement sur les minim et les notsrim. Pour Simon-Claude Mimouni, Dans le rite sépharade, cette demande porte sur les malshinim (les délateurs) et les minim. et où les juifs chrétiens (les naçara du Coran) se sont fondus dans l'islam et dont les correspondants en Arabie ont probablement participé à sa fondation.

Versions de la guenizah du Caire