La théorie de la dominance sociale (TDS) – Social Dominance Theory (SDT) en anglais – est une théorie de psychologie sociale mise au point en 1992 par Jim Sidanius et Felicia Pratto. La TDS part du constat empirique que les sociétés à surplus économique s’organisent selon un système de hiérarchie fondée sur les groupes et que cette stratification sociale a pour conséquence une répartition inégalitaire des ressources. Aussi, la théorisation a pour objectif d’expliquer les mécanismes à l’œuvre dans la production et le maintien du système de hiérarchie sociale fondée sur les groupes. Selon la TDS, la hiérarchie sociale prend appui sur une structure trimorphique, c’est-à-dire une stratification sociale recoupant trois critères : l’âge, le genre et un ensemble de système arbitraire. L’ensemble de système arbitraire est l’ensemble des groupes culturellement construits (race, ethnie, religion) soumis à la stratification sociale. À partir de ces observations, la TDS pose que le système hiérarchique fondé sur les groupes prospère grâce à trois processus : la discrimination individuelle agrégée, la discrimination institutionnelle agrégée et l’asymétrie comportementale. Enfin, d’après la TDS, le système hiérarchique basé sur les groupes fait face à des forces contradictoires, c’est-à-dire à des influences renforçant l’organisation hiérarchique (Hierarchy-Enhancing) et à des influences atténuant le système de stratification (Hierarchy-Attenuating). Ces influences sont motivées par les individus eux-mêmes, c’est-à-dire selon leur degré d’adhésion à l’inégalité sociale. Cette adhésion ou non-adhésion au système hiérarchique est mesurée par l’Orientation de Dominance Sociale (ODS) – Social Dominance Orientation (SDO) en anglais.

Ainsi, un sujet d’origine américaine aux États-Unis, en faisant partie d’un groupe dominant, sera plus à même de bénéficier de certaines ressources que sont les valeurs sociales positives – marché de l’emploi, soins de santé qualitatifs, poste d’autorité – que son homologue d’origine africaine. Aussi le sujet issu d’un groupe subalterne – les personnes noires aux États-Unis – sera pour sa part davantage soumis à des valeurs sociales négatives : mauvaise alimentation, soins de santé médiocre, sanctions sociales sévères (emprisonnement) Le groupe social des sujets blancs étant dominant au regard de la hiérarchie sociale basée sur les groupes, le sujet privilégié aura une tendance à adhérer à ce système qui lui est profitable et ainsi à avoir une Orientation de Dominance Sociale (ODS) forte l’amenant à adhérer à des mythes légitimateurs – racisme, sexisme – qui vont eux-mêmes renforcer la hiérarchie en place (Hierarchy-Enhancing).

Les observations de base de la théorie de la dominance sociale : la hiérarchie des groupes sociaux

Le système de hiérarchie basée sur les groupes La Théorie de la Dominance Sociale (TDS) a pour observation de base que toutes les sociétés à surplus économique sont organisées selon un système de hiérarchie de groupe. Cette organisation de dominance sociale s’institue par la présence d’un ou plusieurs groupes dominants monopolisant l’essentiel des ressources ou valeurs sociales positives (pouvoir, richesse, autorité) et de plusieurs groupes subalternes qui sont soumis à un accès limité voire inexistant aux ressources sociales, et ainsi acquiert des valeurs sociales négatives (pauvreté, famine, maladie). La hiérarchie sociale basée sur les groupes se distingue de la hiérarchie basée sur l’individu en étant une stratification liée à une appartenance de groupe – racial, ethnique, religieuse – et non pas selon des caractéristiques individuelles telles que la force physique ou le leadership.

La structure trimorphique de la hiérarchie sociale basée sur les groupes Selon la TDS, la hiérarchie sociale basée sur les groupes s’établit selon une structure trimorphique, c’est-à-dire selon trois systèmes de stratification : l’âge, le genre et le système d’ensembles arbitraires.

(1) Le système d’âge est le fait qu’un sujet adulte détient davantage de privilège, de pouvoir, de richesse, de légitimité au sein de la sphère sociale, de valeurs sociales positives en somme, qu’un sujet enfant ou adolescent. (2) Le système de genre réfère au système patriarcal, soit le fait qu’un sujet homme possède davantage de pouvoir social et politique qu’un sujet femme. (3) Le système d’ensemble arbitraire est l’ensemble des groupes culturellement construits, que sont notamment les groupes ethniques, religieux, raciaux, régionaux ou encore de classe. Ces groupes sociaux sont arbitraires et ainsi diffèrent dans leurs définitions et leurs valeurs respectives – stratification – d’une société à une autre. À titre d’exemple, les auteurs de la TDS démontre qu’un sujet peut être considéré comme étant « noir » aux États-Unis au début du XIXe siècle parce qu’il possède une origine ethnique au moins à demi-africaine, alors qu’il sera défini comme étant « mulâtre » aux Caraïbes durant cette même période et sera même pensé comme étant « blanc » en Suède durant le XXe siècle. Aussi, les auteurs affirment que, hormis pour le système d’âge qui est évolutif avec les années, les deux autres systèmes de stratification sont relativement stables au cours de la vie d’un sujet. Le système d’ensemble arbitraire est de surcroît le plus à même de faire l’objet de violences et de répressions du fait même de son arbitrarité. Aussi peut-on penser pour illustrer aux génocides arméniens qui a été mené sur la base de l’origine ethnique et religieuse des sujets, mais aussi au massacre des Kurdes en Turquie pour ne citer qu’eux.

La stratification sociale par l’ensemble des groupes arbitraires : le surplus économique et l’exception des sociétés de chasseurs-cueilleurs Si l’on retrouve le système de genre et d’âge universellement, la présence du système d’ensemble arbitraire fait exception dans les sociétés qui ne produisent pas de surplus économique. Aussi les sociétés de chasseurs-cueilleurs ne produisent pas de surplus économique – accumulation de nourriture, d’armes ou encore de peau de bête – du fait de leur mode de vie nomade. Cette absence de surplus économique engendre une absence de valeur sociale positive et ainsi une absence de stratification sociale. En effet, en l’absence de ressources à se disputer, il n’y aucune raison de mettre en place une société coercitive avec des autorités politiques mettant en place des relations économiques et sociales afin de répartir lesdites ressources. Aussi le surplus économique est une condition de production du système d’ensemble arbitraire.

Les hypothèses de base de la Théorie de la Dominance Sociale La Théorie de la dominance sociale est basée sur trois hypothèses principales : (1) Le système d’âge et de genre est de toute société tandis que le système d’ensemble arbitraire n’émerge que dans les sociétés à surplus économique. (2) Les conflits de groupe tels que le sexisme, le racisme ou encore le nationalisme sont le résultat du système de hiérarchie sociale basée sur les groupes. Autrement dit, la dominance sociale est à l’origine des comportements discriminants et plus largement des conflits entre les diverses groupes sociaux. (3) La hiérarchie sociale fait face à des forces contradictoires avec des influences qui vont renforcer le système en place (Hierarchy-Enhancing en anglais) et d’autres influences qui vont limiter la stratification sociale (Hierarchy-Attenuating en anglais).

Les mécanismes d'oppression de la hiérarchie sociale basée sur les groupes Considérant ces trois hypothèses principales, la TDS pose que les mécanismes de maintien de la hiérarchie sociale basée sur les groupes est le résultat de trois mécanismes : la discrimination individuelle agrégée, la discrimination institutionnelle agrégée et l’asymétrie comportementale.

La discrimination individuelle agrégée La discrimination individuelle agrégée est un acte de discrimination d’un individu à un autre à cause de l’appartenance de groupe du sujet opprimé. Elle s’exprime dans la quotidienneté et se manifeste dans l’empêchement de l’individu discriminé d’accéder à un emploi, un lieu ou un service. Aussi les juifs ne pouvaient-ils pas accéder à certains espaces – magasins, cafés – durant la guerre de 45 parce que les commerçants leur en interdisaient l’accès.

La discrimination institutionnelle agrégée La discrimination institutionnelle agrégée est une discrimination structurelle, c’est-à-dire occasionnée par des structures le plus souvent étatiques tels que les hôpitaux ou encore les tribunaux. Si elle n’est pas nécessairement consciente ou volontaire, elle est pourtant à l’origine de ce que les auteurs nomment la terreur systémique, c’est-à-dire des actes de discrimination de groupes dominants envers les groupes subalternes – actes de violences, de répressions, de menaces – et cela afin d’assoir leur position dans le système de domination sociale ainsi que la propriété exclusive des ressources sociales. Aussi cette terreur systémique prend diverses formes selon la TDS, que sont la terreur officielle, la terreur semi-officielle et la terreur officieuse. La terreur officielle est la propagation de menaces ou de sanctions par les institutions étatiques et cela afin de soumettre les groupes subalternes – l’apartheid en est un bon exemple. La terreur semi-officielle, quant à elle, est la perpétration par des agents d’État d’actes répressifs envers des minorités sans que cela ne revête de caractère officiel – pensons à la persécution du peuple ouïgour en ce cas. Enfin, la terreur non officielle désigne des actes de violences d’un groupe dominant envers un groupe subalterne sans que l’État ne prenne part à ces actes. Sans en être des acteurs officiels, l’État peut en revanche donner un accord tacite à la répression, tels que dans le cas des lynchages du Ku Klux Klan d’après les auteurs.

L’asymétrie comportementale L’asymétrie comportementale désigne la différence de comportement d’un sujet à un autre et cela en fonction de son appartenance de groupe. L’asymétrie comportementale est majoritairement le résultat de l’intégration des stéréotypes relatifs au groupe d’appartenance. À l’inverse d’autres théorisations sur la domination sociale – marxisme par exemple –, la TDS suggère que le maintien du système de hiérarchie sociale basée sur les groupes est aussi le fait d’une coopération de la part des subordonnées. Sans nier l’existence de révoltes sociales parfois violentes à l’encontre du système de domination, les auteurs de la TDS postulent que les groupes dominés font preuve d’une certaine obéissance et d’une acceptation à l’égard de la stratification sociale, ce qui expliquerait partiellement la pérennité du système. L’asymétrie comportementale adopte quatre formes : les préjugés asymétriques à l’égard du groupe interne, le favoritisme ou la déférence à l’égard du groupe externe, l’auto-dévalorisation et l’asymétrie idéologique.

Les préjugés asymétriques Les préjugés asymétriques à l’égard du groupe interne désigne le biais pro-endogroupe, c’est-à-dire le fait de privilégier son groupe d’appartenance. Seulement, les groupes dominants sont plus à même d’adopter ce type de comportement et à porter des stéréotypes positifs envers leurs groupes d’appartenance que les groupes dominés.

Le favoritisme ou la déférence à l’égard du groupe Le favoritisme ou la déférence à l’égard du groupe externe désigne le comportement inverse au biais pro-endogroupe, soit le fait de privilégier les groupes externes plutôt que son groupe d’appartenance. Ce comportement est souvent le fait d’un sujet issu d’un groupe dominé qui a intégré les stéréotypes négatifs de son groupe d’appartenance ainsi que les stéréotypes positifs attribués aux groupes qui le dominent.

L’auto-dévalorisation