vignette|200 px|Carte de vœux de 1909 - les Juifs américains accueillent les émigrants de l’Empire russe. La posture des deux aigles est signifiante.L’histoire des Juifs en Russie remonte aux premiers siècles avant notre ère et se poursuit jusqu’à ce jour dans les divers territoires historiques de cette aire culturelle : Scythie, Khazarie, Rous' de Kiev, Doros, Gazarie, Caucase, états de la Horde d'or, principautés ruthènes-russes et de Tmoutarakan, khanats de Crimée, de Hadjitarkhan ou de Kazan, Empire russe, Union soviétique et États issus de celle-ci.

Présentation D’anciennes communautés juives sont attestées en Crimée et sur le littoral oriental de la mer Noire, alors que les tribus slaves ne se sont pas encore constituées en États. Ainsi, l'une des plus vieilles synagogues connues, datant du et ayant fonctionné au moins jusqu'au est celle de Phanagoria, une colonie grecque au nord de la mer Noire en Russie..

Ces communautés sont, pour certaines, des Romaniotes de culture grecque, et pour d’autres, des turcophones peut-être en lien avec la conversion des Khazars au judaïsme, mais plus sûrement avec la conquête ottomane. Elles s’étendent et prospèrent pendant le Moyen Âge mais stagnent et déclinent lorsqu’Ivan III de Russie réunit autour de la MoscovieMichel Heller :Histoire de la Russie et de son Empire, 2015, chap. 3-1; Éd. Tempus Perrin, . les autres principautés russes, constituant de fait l’Empire russe (avec le titre de Tsar de toutes les Russies). Les Juifs n’y sont plus admis comme résidents, mais seulement tolérés comme voyageurs ou marchands ambulants (Juif errant). Ils ne font leur retour dans l’Empire russe qu’à la fin du , lorsqu’il annexe à l’ouest et au sud de vastes territoires auparavant sous souveraineté suédoise, polono-lituanienne, moldave ou ottomane. Il s'agit à ce moment de communautés ashkénazes dans le nord et l’ouest, et karaïtes ou mizrahites dans le sud. Les ashkénazes, de langue yiddish, sont de loin les plus nombreux.

Après que Pierre de Russie eut obtenu l’accès à la mer Baltique et les annexions successives du territoire de la république des Deux Nations au par Catherine , les vastes territoires de l’Empire russe abritent la plus grande population juive du monde jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque la Pologne et la Lituanie reprennent leur indépendance. Auparavant, la grande majorité des Juifs de Russie vivait dans les provinces non-russes de l’Empire russe : Lituanie, Pologne, Biélorussie, Ukraine et Moldavie/Bessarabie. gauche|vignette|Mariage juif au Turkestan russe (avant 1872). À partir du , certains Juifs privilégiés s’établissent légalement à Saint-Pétersbourg, Moscou et d’autres villes de Russie. Un grand nombre de Juifs les rejoignent illégalement. Pendant ce siècle et demi, tout en faisant face à des persécutions politiques et à l'antisémitisme dans ce territoire, la communauté juive prospère et développe ses propres traditions théologiques et culturelles, parmi lesquelles le hassidisme.

Avec l’avènement de l’Union soviétique qui succède à l’Empire russe et plus particulièrement en république socialiste fédérative soviétique de Russie, la situation des Juifs s’améliore sur certains plans (les discriminations et restrictions de l’Empire russe comme la zone de résidence sont abolies) mais se dégrade sur d’autres, car la politique violemment anti-religieuse du gouvernement soviétique affecte autant le judaïsme que les autres religions. Pour les juifs laïcs qui rejoignirent le mouvement bolchévik, le régime soviétique représenta à ses débuts un « ascenseur social » inespéré sous les Tsars, mais pour les juifs croyants considérés comme « rétrogrades » et les juifs commerçants expropriés, les persécutions furent pires que celles de l’Empire russe et ils furent nombreux à être envoyés en Sibérie où certains furent regroupés sur la frontière chinoise, au Birobidjan érigé en 1934 en « oblast autonome juif ».

Parmi les Juifs laïcs, les bolcheviks idéalistes, en tant qu’intellectuels, furent nombreux, mais ils étaient en majorité internationalistes, or Staline, au nom de sa théorie du « socialisme dans un seul pays », inaugura une politique « anti-cosmopolite », en fait antisémite, et dans les années 1930 il exclut la plupart des juifs des instances dirigeantes du Parti communiste, dissout la plupart des organisations juives et ne maintint en place que ceux des « juifs » qui prouvèrent leur « vigilance révolutionnaire » en collaborant à la répression de leurs propres ex-coreligionnaires.

Dans la première partie de la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique annexe la partie orientale de la république de Pologne. Staline donna l’ordre de déporter au Goulag tous les réfugiés qui, avant-guerre, avaient fui l’URSS pour la PologneLes réfugiés fuyant la terreur rouge, les famines et les purges étaient accueillis, dans les pays frontaliers de l'URSS (Finlande, Estonie, Lettonie, Pologne, Roumanie) par l'office international Nansen pour les réfugiés, or tous ces pays furent attaqués par l'URSS en 1939-1940 puis partiellement ou entièrement annexés : leurs régions limitrophes étaient celles où la plupart de ces réfugiés, dont beaucoup étaient Juifs, se trouvaient : Walter Adams, Extent and Nature of the World Refugee Problem, in : Annals of the American Academy of Political and Social Science, (mai 1939) 26-36 ; Fridtjof Nansen, Russian Refugees: General Report on the Work Accomplished up to March 15, 1922, in : League of Nations Document C. 124, M. 74, 1922 et Michael Hansson, Report of the Nansen International Office for Refugees, on the Activities of the Office from July 1 to December 31, 1938. [A. 19. 1939. xii] (1939. xii. B.2). ; une vague de déportations fut ainsi organisée en juin-juillet 1940, au détriment de dont 90% de Juifs..

L’ancienne « zone de résidence » de l’ouest de l’URSS, où les juifs restaient les plus nombreux, fut occupée par les nazis et leurs satellites, au cours du second semestre 1941, qui, au nom de leurs théories racistes dont celle du « judéo-bolchévisme », procédèrent, parfois au détriment de leurs propres intérêts militaires tactiques (vu les moyens qu’ils y consacrèrent), à l’extermination systématique des Juifs. Le nombre de leurs victimes s’élève à plus d’un million de personnes, soit 43 % des juifs soviétiques d’alors.

Après la création de l’État d’Israël et le rapprochement entre cet État et les États-Unis, Staline élabora la théorie de la « sionologie » qui culmina avec l’exécution des poètes juifs du CAJ (comité antifasciste juif) et des médecins juifs lors du prétendu « complot des blouses blanches ».

Jusqu’au milieu des années 1980, de nombreux Juifs soviétiques se heurtaient à des refus systématiques d’émigrer hors d'URSS, motivés par l’idéologie (vouloir quitter le « pays des travailleurs » pour un pays « impérialiste » valait « attitude antisoviétique », perte d’emploi et risque d’arrestation pour « parasitisme ») et par le coût des études (les rares émigrants autorisés devaient le rembourser et comme ils n’en avaient pas les moyens, c’était au pays d’accueil de payer, et cela valait aussi pour les émigrants de souche allemande vers la RFA, turque et tatare vers la Turquie, grecque vers la Grèce ou arménienne vers les familles restées en diaspora en Europe occidentale). En fait, l’URSS tentait d’endiguer la fuite des cerveaux. La fin de cette politique durant la perestroïka et la glasnost ouvrit progressivement les frontières, et plus de la moitié de la communauté juive russe quitta le pays, principalement pour Israël, les États-Unis et l’Allemagne. Dans ces pays ses membres, pour la plupart laïcs et de langue russe, ont été davantage perçus comme Russes que comme Juifs. Après la dislocation de l'URSS, fin 1991, les Juifs qui restent dans la fédération de Russie cherchent à se reconstituer institutionnellement, économiquement, culturellement et spirituellement. Selon le recensement de la population, en 2002, la communauté juive de Russie compte , principalement à Moscou () et à Saint-Pétersbourg (). Des communautés plus modestes vivent dans les pays du Caucase, en Ukraine et en Asie centrale ex-soviétique.

Historiographie

L’histoire de la relation entre les Juifs et l’État russe est décrite de deux manières, fondamentalement opposées, d’une part selon l’école traditionnelle de l’historien Simon Doubnov, fondée à la fin du , et d’autre part selon la nouvelle école émergeant en Russie post-soviétiqueMichael Stanislawski, Tsar Nicholas and the Jews: The Transformation of Jewish Society in Russia, JPS, Philadelphie, 1983., Introduction. vignette|Dessin américain dénonçant la cruelle situation des Juifs dans l'Empire russe ; Theodore Roosevelt interroge à ce sujet l'empereur Nicholas II (1904) Simon Doubnov considère les Juifs comme des victimes par définition de l’autocratie tsariste, qui fait régner un antisémitisme d’État. La zone de résidence est, selon lui, « le plus grand ghetto du monde » et les lois concernant les Juifs, dont le décret de 1827 contraignant les Juifs à un service militaire obligatoire, sont motivées par les préjugés et la haine. Elles sont la cause des pogroms qui éclatent vers la fin de l’empire et sont d’ailleurs orchestrés par le gouvernement pour tenter de détourner vers les Juifs l’exaspération populaire due à la misère et à l’ignorance. Ce point de vue imprègne la conscience populaire et façonne la manière dont les descendants des Juifs de Russie voient leur propre histoire.

À l’opposé, la nouvelle école russe, plus controversée, place le traitement des Juifs par l’État russe dans sa politique globale envers toutes les minorités de l’Empire. Elle conclut à une politique absurde et une ineptie bureaucratique mais dont l’antisémitisme n’est pas la principale force motrice. Le traitement des Juifs aurait même été, par certains aspects, plus modéré que celui d’autres groupes, car ils auraient été autorisés à poursuivre leur mode de vie traditionnel et l’éducation de leurs enfants selon leurs propres normes. La nouvelle école minimise par ailleurs le rôle du gouvernement dans les pogroms, arguant qu’ils n’auraient pas été orchestrés ni même approuvés par l’État, mais auraient résulté de flambées de violences plus ou moins spontanées provoquées par des facteurs socio-économiques et dépassant les capacités de l’armée russe ou de la police à les juguler.

Établissement des Juifs dans les autres pays de la zone d’influence russe

Les Juifs comptent parmi les plus anciens habitants des divers pays ayant été, à différents moments, dans la zone d'influence russe.

Selon les traditions géorgiennes et arméniennes, la présence des Juifs en Arménie et dans le Caucase remonterait à 587 AEC, Nabuchodonosor les y ayant déportés à la suite de la destruction du premier Temple de Jérusalem. Ils auraient été rejoints au cours des siècles par des Juifs mèdes et des Judéens. Les dynasties arméniennes des Bagratides et des descendraient, selon Moïse de Khorène, de ces premiers arrivants.

Les historiens modernes situent plutôt leur arrivée au AEC, après la conquête de l’Asie par Alexandre le Grand. Les Juifs, profitant de l’expansion économique et commerciale, s’établissent dans diverses communautés grecques, particulièrement dans les villes maritimes. C’est à cette vague d’immigration qu’appartiendraient les communautés juives de Russie méridionale et de Crimée. Des dalles du début de l’ère commune portant des inscriptions grecques attestent de la présence de communautés organisées ayant fondé des synagogues sur le littoral de la Mer Noire. Elles sont remplacées, au milieu du EC, par des inscriptions hébraïques, du fait de l’arrivée de Juifs du Bosphore et d’Asie.

Au temps des Khazars