vignette|upright=1.3|Selon Melvyn C. Goldstein, le monastère de Drepung en 1959 était propriétaire de 151 domaines agricoles et 540 pâturages auxquels étaient attachées de façon héréditaire des familles paysannes qui travaillaient les terres du monastère sans salaire sous le régime de la corvée Melvyn C. Goldstein, The Revival of Monastic Life in Drepung Monastery, pp. 15-52 de Melvyn C. Goldstein, Matthew T. Kapstein (eds), Buddhism in Contemporary Tibet: Religious Revival and Cultural Identity, Motilal Banarsidass Publisher, 1999, 207 p., pp. 21-22 : . Dans l'ancien Tibet, la paysannerie était liée héréditairement aux domaines des seigneurs nobles et monastiques et du gouvernement tibétain, seuls propriétaires terriens, auxquels elle devait des redevances en argent ou en nature et des corvées. Cette situation est qualifiée de servage et, dans le cas particulier de domestiques attachés à la maisonnée, d'esclavage, par des témoins directs, occidentaux ou tibétains, et par des tibétologues.

Le système de servage en vigueur sous la théocratie tibétaine a été étudié par Melvyn C. Goldstein à partir de 1965, alors qu'on pouvait encore interroger un grand nombre de Tibétains réfugiés en Inde ayant connu ce système. Au bout de deux ans d'enquête, il conclut que l'organisation sociale traditionnelle du Tibet était une variante du servage, comportant trois sous-statuts : les serfs qui louaient des terres à un domaine moyennant redevances et avaient de lourdes obligations (les khral-pa), ceux qui étaient attachés à un domaine mais ne détenaient pas de terres (les dud chung) et avaient donc moins d'obligations, et les serviteurs attachés de façon héréditaire à la maisonnée d'un seigneur (les nangsen).

La tibétologue Katia Buffetrille, pour sa part, déclare que dans l'ancien Tibet, « effectivement, il y avait du servage, de l'esclavage même », précisant que « la société était très hiérarchisée, seul le clergé et les nobles pouvaient être propriétaires terriens »Florence Perret, « La répression est très féroce », sur le site helvétique « 24 heures » (entretien avec Katia Buffetrille), 25 mars 2008.. De plus elle indique qu'« Il ne s'agissait pas du tout d'un système idéal, mais [qu']il n'avait rien à voir avec de l'esclavage » en signalant que « Le terme de serfs, appliqué aux paysans, est contesté par certains tibétologues occidentaux, qui préfèrent celui de gens du commun ou sujets […]. En fait, les paysans, la grande majorité du peuple, étaient héréditairement liés à la terre. En dépit de cette structure qui peut paraître rigide, il y avait en fait une grande flexibilité. Ces paysans avaient des devoirs mais jouissaient aussi de droits. Les seigneurs n'avaient aucunement pouvoir de vie et de mort sur eux »Katia Buffetrille, Chine et Tibet, une si longue histoire, Le Monde, 23 mars 2008 : .

En 1959, le gouvernement chinois, selon A. Tom Grunfeld, donnait la répartition suivante : noblesse 5 %, clergé 15 %, nomades 20 %, serfs 60 % (dont 45 % devant s’acquitter de redevances, 45 % sous « bail humain » et 10 % divers). En 2009, l'historiographie officielle chinoise fixe le pourcentage de la population serve et esclave à 95 % de la population totale Li Sha, Contribution of “Abolishment of Serf System” in Tibet to Human Rights Campaign - In Memory of the Fiftieth Anniversary of Democratic Reform in Tibet, in Asian Culture and History, vol. 1, No 2, July 2009 : , les khral-pa et les dud chung représentaient 90 % de la population, et les nangsen 5 %, le statut de ces derniers étant celui d’esclaveLa convention de 1926 définit l'esclavage ainsi : « L'esclavage est l'état ou la condition d'un individu sur lequel s'exercent les attributs du droit de propriété ou certains d'entre eux ». et non de serf. Le journaliste Thomas Laird conteste le chiffre de 95 % de Tibétains et estime à 30 % de la population le nombre de paysans jouissant de terres et s'acquittant de redevances en nature et de corvées dues au gouvernement, à un monastère ou à des nobles, également à 30 % le taux de serfs sans terres mais inféodés à une famille aristocratique, à un monastère ou au gouvernement : .

Dans les années 1900, le dalaï-lama créa un Office de l'agriculture et permit aux serfs ayant fui leur domaine de se rattacher à l'Office moyennant le paiement d'un droit. Le dalaï-lama « emploie couramment les termes serf et féodal pour décrire le Tibet d'avant 1959 », quoiqu'il juge le terme serf excessif. Il est d'avis que « le système de réincarnation comportait un aspect négatif : dans les richesses transmises au nom de l'institution, il y avait les serfs détenus par les monastères, ce qui entraînait bien des souffrances » : .

Dans le cadre des « réformes démocratiques » approuvées par le gouvernement central en , le Comité préparatoire à l'établissement de la Région autonome du Tibet adopte, le , à Lhassa, la résolution votée le à l'Assemblée nationale populaire à Pékin et concernant d'une part la suppression de la corvée obligatoire (ulag) et de l'esclavage, ainsi que la réduction des loyers et des intérêts des prêts, d'autre part la redistribution des terres.

En 2009, la journée du est déclarée Journée d'émancipation des serfs au Tibet.

Une controverse existe quant aux termes à employer pour définir le statut et les conditions de vie de cette partie de la population. Des universitaires discutent de l'adéquation de la notion même de servage, au sens occidental, dans le cadre de l'ancien Tibet. Ce débat est devenu un argument politique dans la confrontation entre la République populaire de Chine et le Gouvernement tibétain en exil Thomas Laird, Into Tibet: The Cia's First Atomic Spy and His Secret Expedition to Lhasa, : no fact about Tibet is more colored by political motivations of modern observers than a discussion about serfdom in Tibet. : . Warren W. Smith Jr., “Serf Emancipation Day” and China’s New Offensive on Tibet, The Rangzen Alliance, Blogs, 13 mars 2009 : .

Territoire concerné

Le gouvernement de la République populaire de Chine limite le « Tibet » au secteur qu’il désigne sous le nom de région autonome du Tibet, région créée en 1965 à partir des provinces de l'U, du Tsang et du Kham occidental qui formaient le Tibet politique, .

Pour sa part, le gouvernement tibétain en exil considère que d’autres secteurs à l'est où vivent des Tibétains appartiennent aussi au Tibet John Powers, History as Propaganda: Tibetan Exiles versus the People's Republic of China, Oxford University Press, 2004, , .Cf. Quelle solution politique pour le Tibet?, rapport présenté par M. Louis de Broissia, sénateur, série Relations interparlementaires France-Tibet, 2006, : « Le territoire revendiqué par le gouvernement tibétain en exil depuis 1959 correspond au Pö Chölka Sum, c’est-à-dire au « Tibet des trois provinces » : Ü-Tsang, Kham et Amdo. Ce Grand Tibet a une superficie d’environ 3,8 millions de km2, soit sept fois la France. Il représente donc près de 40 % de la superficie de la Chine dans ses frontières actuelles (9,6 millions de km2) »., composé de trois régions : L'Ü-Tsang qui correspond à l'actuelle Région autonome du Tibet créée en 1965. L’Amdo, qui correspond aujourd'hui aux provinces chinoises du Qinghai, du sud du Gansu, et du nord du Sichuan. Et enfin le Kham, qui correspond aujourd'hui à une partie de l'est de la région autonome et aux deux provinces chinoises du Yunnan et du Sichuan.

Le Tibet ethnologique ou ethnographique représente toutes les régions qui furent autrefois habitées uniquement ou majoritairement par des gens d’origine tibétaine : le Tibet géographique plus le Bhoutan, les régions orientale et occidentale du Népal, les régions indiennes du Ladakh, de Spiti et de Kinnaur, certaines parties de l’Arunachal Pradesh et du Sikkim, le Baltistan pakistanais Stephanie Roemer, The Tibetan Government-in-Exile. Politics at large, Routledge, 2008, (Definition of the area of Tibet) : . Margaret Evelyn Miller, , B - Definitions of Terms, : ..

L'étendue territoriale concernée par le présent article est celles des trois provinces tibétaines traditionnelles.

Témoignages d'observateurs et travaux d'universitaires Une situation de servageAdoptée en 1956 en complément à la « Convention relative à l'esclavage » de 1926, la « Convention supplémentaire relative à l'abolition de l'esclavage, de la traite des esclaves et des institutions et pratiques analogues à l'esclavage » définit ainsi le servage : « Le servage, c'est-à-dire la condition de quiconque est tenu par la loi, la coutume ou un accord, de vivre et de travailler sur une terre appartenant à une autre personne et de fournir à cette autre personne, contre rémunération ou gratuitement, certains services déterminés, sans pouvoir changer sa condition ». a été observée par des témoins directs, occidentaux ou tibétains, et décrite par des tibétologues s'intéressant au sujet.

Terminologie La traduction exacte du mot tibétain miser a suscité un débat chez les spécialistes du Tibet : . Pour Alice Travers, chargée de recherche en histoire au CNRS, les différences d'usage du terme « servage » relèvent de la . Ainsi ceux qui utilisent le terme servage, comme Melvyn Goldstein, . Alors que ceux qui réfutent le terme, comme Béatrice Miller ou William Coleman, .

Selon Melvyn Goldstein, le terme miser peut désigner un « serf » (serf), un « sujet attaché (au domaine) » (bound subject) ainsi qu'un « citoyen » (citizen) en fonction du contexte. Ainsi, miser of a lord renvoie aux « serfs du seigneur » tandis que miser of Tibet renvoie aux « citoyens du Tibet » : ..

Pour l'universitaire norvégienne Heidi Fjeld, ce mot signifie « roturier » ou « citoyen ». De même l’anthropologue Barbara Aziz traduit ce mot tibétain par « roturier » ou « gens du commun » Geoffrey Samuel, Civilized shamans: Buddhism in Tibetan societies, 1995, , : . De même, pour l'historien William Monroe Coleman, « serf » est un terme trompeur pour traduire le mot tibetain mi ser.

Dans son autobiographie, Dalai Lama, My Son: A Mother's Story, Diki Tsering, la mère du dalaï-lama, parlant de ses années de jeunesse à Tsongkha dans l'Amdo, emploie l'expression bonded laborer (travailleur servile) comme synonyme de miser : Diki Tsering, Dalai Lama, My Son : A Mother's Story (Livre numérique Google), Penguin, 2001, 208 pages, chap. 5 (Amdo Society), , ..

Témoignages directs de l'existence et de la condition des serfs au

L'explorateur et anthropologue russe Gombojab Tsybikov, dans un article sur le Tibet central et Lhassa publié en 1904, affirme qu'à cette époque « les princes » (c'est-à-dire les descendants des anciens chefs des principautés indépendantes, les descendants des pères des dalaï-lamas et des panchem lamas à qui la cour mandchoue a conféré le rang de prince de cinquième degré), sont, avec les monastères et leurs paroisses, de grands propriétaires terriens et que les paysans sont leurs serfs. Le gouvernement central, ou le dalaï-lama, possède davantage de terres et de serfs que les autres classes G. Ts. Tsybikoff, Lhasa and Central Tibet, Smithsonian (Washington D.C. National Museum) Report for 1903, Government Printing Office, Washington, 1904, , : .

Le journaliste militaire britannique Edmund Candler, qui séjourna dans la capitale tibétaine en 1904 et en tira un livre, The Unveiling of Lhasa, décrit ainsi la société tibétaine de l'époque : « Le pays est régi par le système féodal. Les moines sont les seigneurs, les paysans leurs serfs » Edmund Candler, The Unveiling of Lhasa, Longmans, Green, & Co, 1905, p. 304 : ..

thumb|Le dalaï-lama en 1910.

Perceval Landon, qui accompagna l'expédition militaire au Tibet en tant que correspondant spécial du quotidien britannique The Times, écrit ceci dans son livre The opening of Tibet, paru en 1905 : Percival Landon, The opening of Tibet; an account of Lhasa and the country and people of central Tibet and of the progress of the mission sent there by the English government in the year 1903-4, New York, Double Day and Co, 1905, p. 437 : .