La Révolte du Rhum () est une mutinerie qui se déroula en dans la colonie de Nouvelle-Galles du Sud, vingt ans après la fondation par Arthur Phillip à Sydney de la première colonie britannique en Australie. Qualifiée au de « Grande Révolte »., cette révolte fut la seule de toute l'histoire de l'Australie à aboutir au renversement du gouvernement de la colonie par les armes.
Cette mutinerie éclata lorsque le nouveau gouverneur de Nouvelle-Galles du Sud, le capitaine William Bligh, connu pour avoir été contesté lors de la mutinerie du Bounty, tenta de mettre fin au trafic de rhum auquel se livraient le négociant John Macarthur et le bataillon de Nouvelle-Galles du Sud (New South Wales Corps), commandé par le major , qui administrait militairement la colonie. Après plusieurs confrontations personnelles entre Bligh et Macarthur, ce dernier fut poursuivi en justice par Bligh en dépit de certaines règles de droit. Macarthur fut alors soutenu par le New South Wales Corps, et le , le bataillon arrêta et déposa le gouverneur.
En attendant le renvoi en Grande-Bretagne de Bligh pour son procès, les militaires administrèrent la colonie, sous l'autorité du lieutenant-colonel Joseph Foveaux, missionné par la Grande-Bretagne comme lieutenant-gouverneur intérimaire. Par la suite, un nouveau gouverneur, le major général Lachlan Macquarie, fut investi le pour reprendre en main la colonie, tandis que les mutins du bataillon furent renvoyés en Grande-Bretagne, et leurs leaders jugés en cour martiale en Grande-Bretagne.
Cependant, si les hommes du bataillon se sont élevés contre un administrateur nommé par l'autorité britannique, il ne s'agit pas d'une remise en cause de cette présence en Nouvelle-Galles du Sud. La révolte est plutôt tournée contre un homme et sa gestion ambiguë de la colonie (quoiqu'il eût agi selon les prérogatives données au gouverneur, à savoir gérer une prison), et a été déclenchée par les relations houleuses de cet homme avec le bataillon et les puissances économiques locales. Il n'y a en aucun cas contestation de l'autorité britannique ou volonté d'indépendance de la part de la Nouvelle-Galles du Sud dans cette révolte.
Enfin, malgré le caractère exceptionnel de cette révolte, ainsi que son impact sur la conception du droit et de la loi dans l'actuelle Australie, cet événement reste assez méconnu, si ce n'est mal connu, et ne donne pas véritablement lieu à de réelles commémorations ou cérémonies officielles.
Contexte La colonie de Nouvelle-Galles du Sud
Débuts d'une colonie pénitentiaire vignette|droite|Arthur Phillip, premier gouverneur de Nouvelle-Galles du Sud. En , l'explorateur James Cook découvrit la côte Est de la Nouvelle-Hollande, qui sera par la suite renommée "Nouvelle-Galles du Sud". Dix-huit ans plus tard, le , arriva la First Fleet, commandée par le capitaine Arthur Phillip. La flotte de 11 navires était composée de 778 prisonniers, dont 192 femmes et 586 hommes, ainsi que leurs gardiens. Une colonie pénale fut établie à Port Jackson, sur le site de l'actuelle Sydney. Arthur Phillip en fut le premier gouverneur, de à .
Phillip avait une totale autorité sur les habitants de la colonie. Homme éclairé pour son époque, il essaya d'établir de bonnes relations avec les Aborigènes. Mais les premières années furent difficiles, les officiers du gouverneur perdirent souvent espoir. Les ravitaillements furent rares et les premières entreprises agricoles difficiles. Entre et , quelque et 766 femmes, tous condamnés en Grande-Bretagne, furent débarqués à Sydney, mais peu avaient les capacités nécessaires pour développer la colonie. En , la situation de l'approvisionnement devint critique, et la Second Fleet, qui arriva en , avait perdu un quart de ses "passagers", emportés par la maladie. Cependant, à partir de , l'arrivée plus régulière de navires et le début du commerce mirent fin à l'isolement de la colonie et améliorèrent le ravitaillement. Phillip envoya des missions d'exploration afin de trouver de meilleures terres, notamment dans la région de Parramatta, considérée comme très prometteuse. Les prisonniers arrivés en y furent déplacés, et la région se transforma rapidement en principal centre économique de la colonie. La colonie originale de Sydney Cove resta un port important et concentra les aspects sociaux et gouvernementaux de la colonie.
Entre et les prisonniers et leurs geôliers constituèrent la majorité de la population, et très vite la catégorie sociale des condamnés émancipés crût : ils reçurent des terres, devinrent les pionniers de l'économie privée en Australie, et furent ensuite rejoints par des soldats ayant terminé leur service, ainsi que par de nouveaux colons, libres, venus de Grande-Bretagne. En , la colonie comptait non indigènes, dont 1380 étaient des condamnés. La majorité de la population restait composée de condamnés libres et de nouveaux arrivants, et un tiers de la main-d’œuvre était indépendante.
Le bataillon de Nouvelle-Galles du Sud vignette|droite|Le major , l'un des premiers commandant du bataillon. Le New South Wales Corps, plus tard régiment d'infanterie, fut formé en Angleterre en comme régiment permanent, destiné à soulager les soldats ayant accompagné la First Fleet. Mais le bataillon de Nouvelle-Galles du Sud, du fait de son éloignement géographique avec la métropole, était plutôt impopulaire : il impliquait un poste lointain et peu prestigieux, qui attirait peu de volontaires.
Le régiment était donc formé d'officiers en demi-solde, de fauteurs de troubles, de soldats en liberté conditionnelle. Cela dit, tous les membres du bataillon n'étaient pas issus des bas-fonds de la société comme il a été souvent dit : il était aussi composé de membres de la classe laborieuse britannique, déclassés par les changements économiques en Grande-Bretagne, qui avait obtenu une immense progression de vie en s'installant en Nouvelle-Galles du Sud. En fait, plus d'un tiers d'entre eux étaient des hommes qualifiés. La colonie comptait également 66 officiers civils, ce qui faisait, avec le bataillon, 685 hommes dont le rôle était de garder les condamnés et d'assurer un service de police. Les membres du bataillon formaient environ 10% de la population de la colonie. Ils vivaient en caserne ou bien avec des civils, et beaucoup étaient des propriétaires : un tiers des patrons de bar à Sydney étaient des sous-officiers. Il y avait de plus au sein du bataillon un turnover régulier, et après la fin de leur service dans le bataillon, beaucoup d'anciens officiers restaient dans la colonie et formaient avec les nouveaux officiers un groupe très influent. Au , la colonie étant à court de monnaie, le rhum était devenu un moyen d'échange. Un trafic lucratif d'alcool fut rapidement mis en place, dans lequel le bataillon et ses officiers prirent une part active. De ce fait, le bataillon obtint le surnom de Rum Corps.
John Macarthur, négociant influent
L’ascension d'un entrepreneur gauche|vignette|John Macarthur.
John Macarthur est né vers près de Plymouth en Angleterre. Il est le fils d'un mercier et drapier, Alexander Macarthur, qui légua son affaire à James, le frère aîné de John. En , la famille parvint à réunir assez d'influence pour faire entrer le jeune John, alors âgé de 15 ans, dans le Fish's Corps, un corps expéditionnaire destiné à la guerre d'Amérique. Mais le Fish's Corps ne fut pas réuni au complet lorsque la guerre se termina, et il fut dissous en . Macarthur se fit alors employer dans une ferme du Devon, où il reçut des demi-soldes pendant cinq ans, s’efforçant sans succès d'obtenir un placement militaire.
En , il fut introduit dans le régiment, plus tard connu comme le Durham Light Infantry, stationné à Gibraltar depuis . En , Macarthur épousa . Le , de nouvelles opportunités s'offrirent à lui : il fut enrôlé dans le New South Wales Corps, afin de servir à Botany Bay en Nouvelle-Galles du Sud.
droite|vignette|. Lorsque le New South Wales Corps mit les voiles avec la Second Fleet, Macarthur embarqua sur le Neptune accompagné de son épouse et de leur premier enfant, Edward. Mais il se querella avec le capitaine du navire, allant jusqu'au duel ; puis à la suite d'un nouveau désagrément avec le successeur du capitaine, Macarthur transféra sa famille sur le Scarborough un peu avant que la flotte n'atteigne le Cap de Bonne Espérance. Le , Macarthur et sa famille débarquèrent à Port Jackson, nourrissant alors l’espoir d'une rapide promotion sociale et d'un futur retour en Angleterre. En , Macarthur fut posté dans les terres pour quatre mois. Mais, incroyablement hautain, il emprunta une voie semée d'hostilités mineures qui le conduisirent à se retirer de tout rapports sociaux, à la suite d'un blâme du gouverneur Arthur Phillip.
En , sous la protection de son nouveau commandant , Macarthur retourna à Parramatta en tant qu'officier payeur du régiment, avec un salaire deux fois supérieur à celui de son lieutenant. En plus de cela, en , Grose, désormais gouverneur par intérim, le nomma également Inspecteur des travaux publics. Ces deux postes lui procurèrent ainsi un contrôle important sur les ressources rudimentaires de la colonie. De même, Grose lui permit d'obtenir des donations de terres et de bétail, ce qui l'aida à établir en Elizabeth Farm, sur 40 hectares à Parramatta. Macarthur eu également un accès sans restriction au travail des condamnés. Il devint alors l'un des premiers propriétaires de la colonie à défricher 20 hectares de terre vierge, ce dont il fut récompensé par une nouvelle donation de 40 hectares. Avec sa position de commandement, il devint l'un des premiers propriétaires de la colonie vendant sa production au gouvernement, ce qui lui rapportait en plusieurs centaines de pounds. Grose lui offrit également sa protection : il intervint lors d'un conflit entre Macarthur et le capitaine Nicholas Nepean, en éloignant la menace de la Cour martiale, et il intercéda en sa faveur afin qu'il obtienne une capitainerie le .
Déboires et renaissance droite|vignette|John Hunter, Gouverneur de Nouvelle-Galles du Sud. Le successeur de Grose, le gouverneur naval, John Hunter, se montra bien moins accommodant avec Macarthur. La tension monta entre lui et Macarthur lorsque Hunter essaya de modifier la structure autocratique de gouvernement de la colonie, structure à laquelle Macarthur s'était identifié et rallié. En , Hunter accepta la démission de Macarthur de son poste d'Inspecteur des travaux publics, bien content de le voir quitter l'administration de la colonie. Des troubles dans l'administration et des différends avec Richard Atkins. et , convainquirent Hunter de l'ambition agitatrice et litigieuse de Macarthur. Il intensifia ses restrictions officielles sur Macarthur, et de fait Macarthur émit de sérieuses critiques sur l’administration de la colonie par Hunter. Cette campagne de Macarthur fut couronnée de succès, puisque Hunter fut rappelé précipitamment en Angleterre.
Macarthur réfléchissait alors à y retourner aussi, de ce fait il proposa au nouveau gouverneur Philip Gidley King de négocier l'achat par le gouvernement de la totalité de ses propriétés, pour une valeur que Macarthur estima à . Mais Macarthur mena une nouvelle campagne afin de discréditer King, avant que quoi que ce soit ne soit décidé. La situation devint critique pour Macarthur lorsqu'il échoua à manipuler son officier de commandement, Paterson, en tentant d'aliéner son allégeance au gouverneur. Cela se termina par un duel, le , au court duquel Macarthur blessa Paterson. Macarthur ayant ouvertement bafoué le gouverneur, il fut mis aux arrêts par King. King était convaincu qu'un jugement au sein de la colonie ne se terminerait que par la victoire de Macarthur et de ses intérêts, alors il prit la décision d'envoyer Macarthur en Angleterre pour qu'il soit jugé en Cour martiale.