Étienne Cabet, né le à Dijon et mort le à Saint-Louis (Missouri), est un penseur politique français qui sera le premier, en 1840, à se définir comme « communiste ».. Il prône une forme de communisme chrétien. Karl Marx et Friedrich Engels le classent parmi les socialistes utopiques auxquels ils opposent leur théorie du socialisme scientifique. Il est notamment connu pour avoir écrit Voyage en Icarie (1840), description d'une cité idéale, et avoir fondé en 1848 une communauté utopique nommée Icarie, sur les bords de la rivière Rouge au Texas.

Biographie Les chemins de la politique Fils d'un maître-tonnelier dijonnais, Étienne Cabet entreprend des études de droit après avoir été un moment enseignant. Devenu avocat, il plaide sans grand enthousiasme, semble-t-il : il s’intéresse en effet surtout à la politique. Ses prises de position en faveur de Napoléon pendant les Cent-Jours (1815) le contraignent à fuir sa ville natale pour se réfugier à Paris. Grâce à ses relations et à ses lectures, il se forge peu à peu une doctrine, qu’il expose par la suite dans de nombreuses publications.

L'opposant politique (1815-1839) Il ne cesse dès lors de s’opposer par la parole et par l’écrit à la monarchie restaurée de Louis XVIII, puis de Charles X. Il adhère bientôt à la charbonnerie, une société d’entraide secrète assez semblable à la franc-maçonnerie par son organisation et ses buts. Ses qualités et son zèle lui valent de se voir confier un rôle de dirigeantAlan Spitzer, Old Hatreds and Young Hopes, The French Carbonari against the Bourbon Restauration, Harvard University Press, 1971.

Il participe activement à l'insurrection de juillet 1830. Il devient, pour peu de temps, secrétaire du ministre de la Justice Dupont de l'EureMinistre de la Justice du 31 juillet au 27 décembre 1830, puis est nommé procureur général à Bastia. Dans cette fonction, il se distingue en défendant de nombreux accusés politiques et en professant des idées estimées trop démocratiques par le pouvoir, ce qui lui vaut d’être révoqué le .

Élu député de la Côte-d'Or en juillet 1831, il fonde en , Le Populaire« Étienne Cabet », dans Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang [sous la dir. de], Dictionnaire universel d’histoire et de géographie, 1878., un journal ultra-démocratique dans lequel il attaque avec violence le gouvernement de Louis-Philippe. Interdite deux ans plus tard, la publication reparaît en , encore plus virulente que dans la première version.

Condamné en 1834 à deux ans de prison pour délit de presse, il préfère se réfugier en Angleterre, où il fréquente notamment Martin Nadaud (1815-1898), le maçon de la Creuse en passe de devenir député. Grâce à l’apport de ce dernier et de réformistes anglais, dont Robert Owen (1771-1858), philanthrope communisant, il poursuit sa formation politique. Lors de ce séjour, il découvre également les conditions déplorables dans lesquelles travaillent les ouvriers dans les usines britanniques, conditions qu'Engels dénoncera dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, en 1845.

De retour en France en 1839, Étienne Cabet reprend son combat par la parole et par l’écrit.

L’apôtre de la cité du bonheur (1842-1856) Voyage en Icarie Sous le titre de Voyage en Icarie, il publie en 1842 le plan d'une utopie communiste, la cité idéale d'Icarie. Élaboré en Angleterre et d’abord publié sous un pseudonyme en 1840, le livre connaît un succès immédiat en France et est plusieurs fois réédité. Dans sa préface, Cabet le présente comme « un véritable traité de morale, de philosophie, d'économie sociale et politique », qu'il invite ses lecteurs à « relire souvent et étudier ».

Les débuts de la colonie d'Icarie (1847-1848) Le , environ 150 personnes réunies dans les locaux du journal Le Populaire votent l’Acte de Constitution d’Icarie, élisent comme président Étienne Cabet et établissent le « bureau de l’immigration Icarienne » dans ces locaux. En décembre, Charles Sully est envoyé comme éclaireur pour préparer le terrain situé sur les rives de la Red River non loin de la ville de Cross Timbers au Texas. Le , 69 colons dirigés par Adolphe Gouhenant embarquent sur le Rome au port du Havre.

Ils n’arrivent sur leur terrain qu’en juin 1848 après une longue et pénible marche parce que la Red River n’est pas navigable jusqu’à Cross Timber. Là, ils tentent d’organiser leur communauté mais sont vite découragés par le climat malsain : plusieurs colons y meurent à cause de la fièvre paludique. Ils décident donc de se rendre en Nouvelle-Orléans où, après avoir rencontré d’autres colons Icariens embarqués le , le 2 et le à Bordeaux qui sont dans une situation identique à la leur, ils votent la dissolution de la communauté icarienne.

La reprise en main par Cabet (1849-1856) Cabet, dès son arrivée à La Nouvelle-Orléans le , tente de reprendre les choses en mains ; il convoque une assemblée générale grâce à laquelle il arrive à convaincre 280 hommes, 74 femmes et 64 enfants sur un total de 485 colons à poursuivre l’aventure icarienne. C’est ainsi que le premier les colons arrivent dans l’Illinois à la ville de Nauvoo fondée en 1840 par les Mormons que ces derniers avaient abandonnée à partir de 1846 à la suite de persécutions. Le climat est sain et les terres sont fertiles. Pendant l’assemblée générale du , les colons votent la constitution définitive de la communauté Icarienne. La communauté prospère et les colons, français comme américains affluent jusqu’en décembre 1855.

Mais une crise interne due à l’insurrection de plusieurs colons, qui jugent Cabet trop autoritaire et le système qu’il a mis en place liberticide, se résout par le départ de Cabet en octobre 1856, accompagné de 75 hommes, 47 femmes et 50 enfants, pour Saint-Louis dans le New Bremen. C’est là, peu après leur installation, que Cabet meurt d’une attaque cérébrale en 1856.

Icarie après Cabet (1856-1886) Mercadier, qui est élu président afin de lui succéder, décide de quitter Saint-Louis en pour installer la communauté à Cheltenham, un quartier de Saint-Louis, où elle prospère jusqu’en 1863 quand les colons, ruinés par la Guerre de Sécession, doivent prononcer sa dissolution.

J.-B. Gérard, qui avait succédé à Cabet dans la ville de Nauvoo décide en 1857, alors à la tête de 240 colons, d’installer la communauté à Corning dans l’Iowa sur les rives de la Nodaway. Certains décident alors de retourner en France, d’autres de rester à Nauvoo en abandonnant la communauté et d’autres encore suivent Gérard. En 1863, la communauté icarienne de Corning n’est plus composée que de soixante personnes mais sa prospérité et sa bonne productivité attirent de nombreux nouveaux et anciens colons.

En 1876, un nouveau conflit interne éclate quand le parti des Jeunes Icariens, progressistes et révolutionnaires, accuse ce qu’il appelle la « Vieille Icarie » d’être trop conservatrice et routinière. Deux ans plus tard, la Cour de justice du comté règle cette affaire en prononçant la dissolution de la communauté.

En , le parti de la Jeune Icarie fonde en Californie la communauté Icaria Speranza qui est dissoute le par une Cour locale. La Vieille Icarie, quant à elle, reste sur le même terrain en rebaptisant la communauté « Icaria ». Elle existe jusqu’au lorsqu’elle doit prononcer sa dissolution, faute de nouveaux colons pour assurer la production.

La société idéale dans le Voyage en Icarie

Une république communautaire Les malheurs de l'humanité sont dus, selon Cabet, à la , résultant dans son , l'. La première partie de Voyage en Icarie décrit un jeune aristocrate anglais découvrant sur l'île Icaria une , une république — mais Cabet précise dans sa préface qu'il s'agit là d'une res publica au sens large : , explique-t-il. La deuxième partie de l'ouvrage, plus didactique, explique comment la transition s'est effectuée, d'une en une , grâce à un démocratique. Cabet expose les théories et les doctrines du régime communautaire.

Selon Cabet, les communistes sont les disciples, les imitateurs et les continuateurs de Jésus-Christ et des premiers chrétiens, qui avaient eux-mêmes renoncé à la propriété individuelle. Cabet propose de revenir à ce communisme primitif en éliminant d’abord ce qu'il voit comme la principale cause de la décadence actuelle, l'Les citations suivantes sont extraites de Voyage en Icarie. :

Comment y parvenir ?

Contrairement à Charles Fourier qui refuse la société industrielle, Cabet envisage

L'Icarie, selon Cabet, est une République basée sur le suffrage universel, qui établit une planification annuelle de la production, réglementant toutes les activités. La structure en est rigoureusement égalitaire :

La cité idéale selon Cabet

Icaria, la capitale de la communauté d’Icarie comptant un million d’habitants, est une ville circulaire à l’architecture géométrique. La traverse un fleuve absolument rectiligne. Également tracées au cordeau, les rues sont bordées de 16 maisons de chaque côté avec un édicule public au milieu et à chacune des extrémités. Impeccablement propre, la cité ne comporte ni café ni hôtel particulier, mais seulement des bâtiments à usage collectif, dont une bibliothèque aux ouvrages soigneusement choisis. La communauté possède sa propre langue « parfaitement rationnelle, régulière et simple, qui s'écrit comme elle se parle, et se prononce comme elle s'écrit ; dont les règles sont en très petit nombre, et sans aucune exception ; dont tous les mots, régulièrement composés d'un petit nombre de racines seulement, ont une signification parfaitement définie, et dont l'étude est si facile qu'un homme quelconque peut l'apprendre en quatre ou cinq mois. » Préfiguration, un demi-siècle avant Zamenhof, de l'invention de l'espérantoVoir : « Cabet et la langue de toute la terre », sur le site diacritiques.. Placés en épigraphe de Voyage en Icarie, quatre principes de base organisent la vie des citoyens : 1- Vivre ; 2- Travailler ; 3- Donner selon ses forces ; 4- Recevoir selon ses besoins. Son principe de base est repris de celle de Louis Blanc —dans L'organisation du travail (1839) sous la forme — et sera repris par Karl Marx dans son livre L'Idéologie allemande sous la formule L’État possédant les moyens de production et de distribution ainsi que les biens meubles et immeubles, le commerce de détail et la monnaie sont bannis et la base de la communauté est une égalité parfaite où tous sont associés. La scolarisation permet de former les jeunes membres de la collectivité et un système de soins gratuits garantit la santé. Des cours d’accouchement sont dispensés en présence des maris. À la seule condition d’en avoir les capacités, les femmes peuvent exercer toutes les professions, dont les médicales. Conséquences logiques : tous les individus et tous les métiers se valent ; l’éducation se passe d’émulation et de punition ; en l’absence de prisons et de tribunaux, le mépris public sanctionne un éventuel coupable, lequel est incité à pratiquer l’autocritique. Détails pratiques et significatifs : le mobilier de chaque maison est identique, les vêtements uniformes sont définis selon l’âge, la fonction et le sexe, et sont élastiques pour convenir à plusieurs tailles. Chacun reçoit la même nourriture, préparée dans des cuisines collectives selon des normes diététiques établies par un comité de spécialistes.

Enfin, précise Cabet :

Ce qui prime, c’est l’intérêt supérieur de la communauté auquel doivent se soumettre toutes les volontés et toutes les actions.

Publications d'Étienne Cabet

Histoire de la Révolution de 1830 et situation présente expliquée et éclairée par les révolutions de 1789, 1792, 1799, 1804 et par la Restauration, 1832 Voyages et aventures de Lord William Carisdall en Icarie, 1839 (publié sous un pseudonyme) Comment je suis communiste, 1840 Histoire populaire de la Révolution française de 1789 à 1830, 1840 Voyage en Icarie, 1842 ; rééd. Paris, Dalloz, 2005, 620 p.