(Le Croisé en Égypte) est le neuvième opéra (melodramma eroico) composé par Giacomo Meyerbeer, et son sixième et dernier opéra composé pour un théâtre italien. Le livret est de Gaetano Rossi. La création eut lieu à La Fenice de Venise le . Cet opéra va remporter un triomphe international, permettant à son compositeur d’atteindre une renommée équivalente à celle de Rossini. Il s’agit également du premier opéra de Meyerbeer joué à Paris. Ce succès et la volonté de suivre Rossini, qui vient de prendre la direction du Théâtre-Italien et à qui le lie une amitié profonde et durable, vont inciter Meyerbeer à quitter l’Italie et à s’installer à Paris. Mais de nombreux musicologues (cf. par exemple F. Claudon Francis Claudon, « Meyerbeer Il crociato : le grand-opéra avant le grand-opéra », dans L’opera tra Venezia e Parigi, actes de la convention internationale organisée par la Fondation Giorgio Cini du 11 au 13 septembre 1986 à Venise, Leo S. Olschki, Florence, 1988, p. 119-131 ) notent qu’avec Il crociato, Meyerbeer a entamé une évolution artistique qui annonce déjà le Grand opéra, dont il va devenir l’un des plus ardents promoteurs.
Sujet L'argument est emprunté à un mélodrame historique en trois actes écrit en 1813 par Jean-Antoine-Marie Monperlier, Jean-Baptiste Dubois et Hyacinthe Albertin Les Chevaliers de Malte, ou les Français à Alger, qui se déroule à Alger au milieu du .(Lire en ligne).
Si l’intrigue de la pièce originale est reprise dans ses grandes lignes, Rossi et Meyerbeer déplacent l’action dans le temps (l’opéra est censé se dérouler juste après la sixième croisade, au début du ) et dans l’espace (Damiette remplaçant Alger).
Plusieurs années avant que l’action de l’opéra ne commence, Armando d’Orville, jeune chevalier provençal et neveu du Grand Maître des chevaliers de Rhodes, Adriano de Monfort, a été blessé au cours d’une bataille près de Damiette en Égypte, durant la sixième croisade. Laissé pour mort par ses compagnons, Armando guérit cependant et décide de se faire passer pour un combattant musulman sous le nom d’Elmireno, afin de ne pas être capturé comme esclave. Ses espoirs de rejoindre les Croisés sont cependant déçus jusqu’au jour où il sauve la vie d’Aladino, sultan de Damiette. Ce dernier se prend d’affection pour le jeune homme et l’invite à sa cour.
Là, Armando/Elmireno tombe éperdument amoureux de Palmide, fille d’Aladino. Oubliant qu’il est fiancé à Felicia, une jeune noble provençale, il épouse secrètement Palmide après que cette dernière s'est convertie à la religion catholique. De cette union naît un fils prénommé Mirva. Aladino, qui ignore tout de ce mariage, devine cependant l’amour réciproque qui lie le jeune homme à sa fille. Il décide alors d’organiser leur mariage dès qu’Armando/Elmireno sera de retour d’une guerre menée contre des ennemis du sultan. Lorsque l’opéra commence, on annonce justement le retour d’Elmireno victorieux. Par ailleurs, une délégation des chevaliers de Rhodes, venue négocier un échange de prisonniers, est attendue par Aladino.
Comme le note G. G. Filippi « Lo strano connubio d’Armando e Palmide » dans « Il crociato in Egitto », La Fenice prima dell’Opera, N° 1, 2007, p. 63-72, les modifications introduites par Rossi et Meyerbeer par rapport au sujet original conduisent à générer un certain nombre d’erreurs de chronologie ou d’approximations :
Selon le livret, l’action se déroule à Damiette en Égypte après la sixième croisade (1228-1229). Or, les événements évoqués (batailles autour de Damiette impliquant des combattants français) semblent davantage faire référence à la campagne d’Égypte (1249-1250) de la septième croisade.
Le livret fait référence aux chevaliers de Rhodes. Or, l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem n’établira son siège à Rhodes qu’en 1310, soit près d’un siècle après la sixième croisade.
Le personnage d’Adrien (Adriano de Monfort) est imaginaire. Il pourrait faire référence à Philippe de Montfort qui participa à la septième croisade et qui est le neveu de Simon de Montfort, combattant de la croisade contre les Albigeois.
Toutes ces erreurs sont d’autant plus surprenantes que Rossi s’est sérieusement documenté sur les croisades, en consultant notamment l’Histoire des Croisades de Joseph-François Michaud parue en sept volumes entre 1812 et 1822. En fait, G.G. Filippi soutient la thèse que ces approximations seraient intentionnelles et constitueraient des références plus ou moins codées aux origines légendaires de la franc-maçonnerie (Rossi et Meyerbeer étaient membres de loges maçonniques italiennes) :
Le déplacement de l’action en Égypte serait une référence à l’Égypte antique et à la construction des pyramides, qui sont l’une des origines symboliques de la franc-maçonnerie.
La mention erronée à la sixième croisade (organisée par l'empereur romain germanique Frédéric II pour reconquérir les territoires du royaume de Jérusalem) serait une référence au Saint-Empire romain germanique, cité comme origine symbolique de la franc-maçonnerie, de même d’ailleurs que les Croisés.
La présence des chevaliers de Rhodes serait une double référence aux Templiers et au grade maçonnique de « chevalier rose-croix » (avec un jeu de mots entre Rhodes et rose).
G.G. Filippi note également qu’Armando est présenté à plusieurs reprises dans le livret comme un « initié », terme maçonnique, qui lui confère un statut particulier par rapport aux autres personnages de l’opéra. Contrairement à eux en effet, Armando est « libre » comme le requièrent les critères d’admission à la franc-maçonnerie. Cette « liberté » se traduit dans l'opéra par l’absence de tout engagement exclusif vis-à-vis de quelque religion que ce soit. Le fait qu’Armando puisse passer apparemment sans difficulté pour un chrétien ou pour un musulman ne fait qu’indiquer, selon G.G. Filippi, que ses adhésions à ces religions ne sont pas réellement profondes et font partie d’un déguisement nécessaire pour cacher sa foi réelle.
Argument L’action de l’opéra se déroule après la sixième croisade (1228-1229), à Damiette en Égypte.
Acte I Scène 1 Une vaste cour intérieure dans le palais du sultan, à l’aube. Derrière une imposante grille en fer, on peut apercevoir les bâtiments du port. Sur la droite se trouvent les quartiers des esclaves. Sur la gauche, on devine le palais et des jardins.
: Ouverture avec pantomime : Après des sonneries de trompettes, des gardes viennent ouvrir les portes des quartiers des esclaves. Ceux-ci reprennent alors leurs travaux de construction d’un petit temple dédié à la Fidélité.
: Chœur des esclaves « Patria amata ! » (« O patrie bien-aimée ! ») : les esclaves se lamentent d’être éloignés de leur patrie et de leur famille et souhaitent que la mort vienne mettre fin à leurs souffrances.
: Entrée de Palmide « Ma già di Palmide gli schiavi avanzano » (« Mais regardez, voici venir les esclaves de Palmide ») : Palmide, la fille du sultan, entre, précédée de ses esclaves qui apportent des présents aux autres esclaves.
: Air de Palmide « I doni d’Elmireno » (« Amis, je vous apporte les présents d’Elmireno ») : Palmide apporte des cadeaux de la part de son époux Elmireno, dont elle est particulièrement éprise.
: Récitatif : Le sultan Aladino entre alors pour annoncer à sa fille le retour d’Elmireno qui revient victorieux d’une guerre menée contre des ennemis du sultan.
: Chœur « Dalle torri lontane segnale » (« Un signal de tours lointaines ») : Des signaux de trompettes annoncent l’arrivée du navire des chevaliers de Rhodes, qui viennent négocier un accord de paix avec le sultan.
: Duo Palmide-Aladino avec chœur « Vincitor a questo petto » (« Je presserai contre mon cœur le vainqueur ») : Palmide et Aladino se réjouissent du retour d’Elmireno.
: Scène : Aladino annonce à sa fille qu’il a décidé de la marier à Elmireno. Palmide se retire bouleversée, ne sachant comment annoncer à son père qu’elle a déjà épousé secrètement (et selon les rites chrétiens) celui qu’il lui destine. Aladino donne alors des ordres à Osmino, son vizir, de préparer le mariage et d’accueillir dignement la délégation des chevaliers de Rhodes.
Scène 2 Les jardins du palais du sultan, près des appartements de Palmide. Au centre de la scène se dresse une tonnelle sous laquelle Mirva, le fils d’Armando/Elmireno et Palmide, dort sur un lit de fleurs.
: Chœur « Urridi vezzose » (« Belles Houris ») : Les esclaves de Palmide veillent sur le repos de Mirva et tremblent à l’idée que l’on puisse découvrir que l’enfant vit avec elles.
: Ballet avec chœur « Di baci amorosi » (« Avec de tendres baisers ») : Mirva s’étant réveillé, les esclaves chantent et dansent avec lui.
: Récitatif : Armando/Elmireno n’a pu résister à la tentation de venir en cachette pour retrouver Palmide et son fils Mirva.
: Cavatine d’Armando « Ah ! figlio dell’amore » (« Ah ! enfant de l’amour ») : Mirva ayant vu son père, il se jette dans ses bras. Armando/Elmireno réalise qu’il n’est réellement heureux que lorsqu’il est avec son épouse et son fils.
: Scène : Entre alors Palmide qui annonce que son père a l’intention de les marier alors qu’ils le sont déjà. En outre, l’arrivée de la délégation des chevaliers de Rhodes fait craindre à Armando/Elmireno qu’il puisse être reconnu et qu’on lui demande de respecter son engagement de se marier avec Felicia. Désespéré, le jeune homme fait part à son épouse de son intention de se donner la mort.
: Duetto Armando-Palmide « Ah ! non ti son più cara » (« Ah ! tu ne dois plus m’aimer ») : Palmide tente de convaincre son époux de renoncer à se donner la mort. Le couple se sépare, en proie à la plus vive inquiétude.
: Récitatif : Alma, la confidente de Palmide, craint pour la vie d’Armando/Elmireno et de son fils au cas où leur secret serait dévoilé.
Scène 3 Le port de Damiette.
: Chœur « Vedi il legno » (« Voyez le navire ») : Le navire des chevaliers de Rhodes accoste dans le port de Damiette, événement que le peuple accueille avec joie.
: Récitatif : Sur le navire des chevaliers, Felicia, déguisée en homme, annonce qu’elle est porteuse de paix.
: Cavatine de Felicia avec chœur, première partie « Pace io reco » (« J’apporte la paix ») : Felicia débarque sur le port, accompagnée de quelques chevaliers de Rhodes. Réaffirmant publiquement son message de paix, Felicia se remémore en aparté que c’est en Égypte qu’est mort son fiancé Armando.
: Cavatine de Felicia avec chœur, seconde partie « Ah ! più sorridere » (« Ah ! je ne verrai plus ton sourire ») : Tandis que le peuple espère le retour de la paix, Felicia prie Dieu de la conduire jusqu'à la tombe de son fiancé.
: Scène : Osmino accueille au nom du sultan la délégation des chevaliers et les invite au palais. Les chevaliers le suivent tandis que Felicia décide de rechercher la tombe d’Armando.
: Scène : Adriano, le Grand Maître des chevaliers de Rhodes, débarque à son tour.
: Cavatine d’Adriano « Sarebbe a me sì caro » (« Ce serait si important pour moi ») : tout comme Felicia, Adriano souhaite se recueillir sur la tombe de son neveu.
: Scène : Il rencontre alors Armando/Elmireno qui est venu là pour connaître l’identité des chevaliers membres de la délégation. Les deux hommes se reconnaissent immédiatement. Adriano exige des explications et accuse son neveu d’être un traitre. Il exige qu’Armando lui remette son épée (ce que ce dernier n’ose refuser) et s’apprête à la briser.
: Duetto Armando-Adriano, première partie « Và, và… già varcasti, indegno » (« Va, va… tu as déjà franchi les limites ») : Voyant cela, Armando réclame son épée ce qui met son oncle au comble de la fureur. Ce dernier n’acceptera de pardonner à son neveu qu’à la condition qu’il reprenne ses habits de chevalier, qu’il dise la vérité au sultan et qu’il reparte en France pour épouser Felicia.