L'histoire de l'agence Reuters a vu une petite société de traduction de nouvelles, recourant à des pigeons voyageurs, devenir un siècle et demi plus tard la dixième plus grande capitalisation de la bourse de Londres, à la fois agence de presse, courtier et réseau électronique d'échanges boursiers.

La deuxième moitié du Débuts à Berlin et Paris Paul Julius Reuter est né à Cassel, le , dans la famille d'un rabin allemand, sous le nom de "Joseph Josaphat". Employé dans la banque de son oncle à Göttingen, il rencontre Carl Friedrich Gauss et assiste aux cours du « prince des mathématiciens », en train d'élaborer un télégraphe primitif, puis travaille dans d'autres villes allemandes, dont Berlin, où il se marie. À 29 ans, il vient une première fois à Londres et s'y fait baptiser sous le patronyme de "Paul Julius Reuters". Peu après, il repart à Berlin, où il s'associe à Joseph Stargardt, dans une librairie, qui publie en 1847 des pamphlets interdits, comme ceux du radical suisse Julius Fröbel.

Il édite aussi le journal Vossichen Buchhandlung (la librairie de Vossichen)"L'information mondialisée" par Michael Beaussenat Palmer et Aurélie Aubert, page 239, où il travaille avec Bernhard Wolff, un ex-rédacteur du Vossische Zeitung.

Après l'échec de la révolution de 1848, leurs écrits ayant déplu., tous deux doivent se réfugier à Paris. Tout comme deux autres ex-fondateurs de journaux germanophones, Sigmund Kolisch et Sigismund Englander, ils sont embauchés par Charles Havas, qui a créé l'agence Havas en 1835.

Au début de l'année 1849, Paul Julius Reuters créé sa propre agence de presse, dans sa chambre du dernier étage d'un immeuble de rue Jean-Jacques-Rousseau à Paris, face la poste centrale. Avec Max Gritznerselon les récits de ce dernier, The power of news: the history of Reuters, 1849-1989, par Donald Read, Oxford University Press, 1992, page 10 et un autre pigiste, il traduit des informations de la presse française pour des journaux régionaux allemands, à des prix très modestes. Mais dès la fin de l'étéHavas : les arcanes du pouvoir, par Antoine Lefébure, page 96, Éditions Bernard Grasset, 199 son matériel est saisi par les créanciers.

Création d'un Institut pour la télégraphie à Aix-la-Chapelle puis Londres Lorsque les créanciers arrivent, Reuters est déjà parti à Aix-la-Chapelle, sur la frontière germano-belge : le , la "Prussian State Telegraph", première ligne commerciale européenne, reliera la ville à Berlin. Elle y est opérée par le "Bureau télégraphique" de Bernhard Wolff, l'ex-ami et collègue de Reuters chez Havas. Un "Institut pour la transmission des messages par télégraphe" créé par Julius Reuters est à l'autre bout. Il a une succursale à Cologne. Pour garantir l'égalité de traitement entre ses clients, Reuters les enferme dans son bureau avant la réception commune de chaque télégramme important. Parmi eux, le belge Henri-Edouard Perrot, explique que la presse et les financiers d'Angleterre, France et Belgique reçoivent ainsi "pour un coût très bas, les nouvelles importantes et cours de Bourse"dans L'Indépendance belge du 27 mars 1850.

Les centres d'affaires de Bruxelles et Anvers sont reliés par le train d'Aix-la-Chapelle. Les autres sont servis par la poste. Le , six mois après son arrivée, Reuters loue une cinquantaine de pigeons voyageurs au brasseur aixois, Heinrich Geller. La demande est forte : trois mois après, c'est 200 pigeons.

Le chemin de fer Paris-Bruxelles permettra bientôt d'agrandir ce réseau. La ligne télégraphique de Berlin s'allonge aussi, progressivement, vers la frontière franco-belge. Reuters s'installe à Verviers, où elle arrive le , puis à Quiévrain, où il remplace ses pigeons par des chevaux, pour les cinq derniers kilomètres menant au train Paris-Bruxelles. À Noël, le télégraphe relie pour la première fois les capitales belges, allemandes et françaises, via Valenciennes. Mais il faut attendre le pour que le gouvernement français l'ouvre au public. Reuters conserve ses pigeons encore quelques mois.

Julius Reuters aimerait avoir pour client le journal le plus prestigieux de l'époque: au début des années 1850, le Times de Londres tire à plus de exemplaires, autant que les trois autres principaux quotidiens britanniques. Dès la fin , il a écrit à Mowbray Morris, son directeur, pour lui proposer les dépêches arrivées à Verviers. Refus poli du Times. Reuters décide quand même de s'installer en Angleterre, car il sait que l'inventeur de la Locomotive Crampton a créé une société pour poser un câble télégraphique sous la Manche. Le docteur Herbert Davies, rencontré dans un train, propose d'héberger Reuters et sa femme dans une chambre de sa maison londonienne, à deux pas de la Bourse. Ils s'y installent le . Leur fils Herbert y naît l'année suivante.

Quatre mois après son arrivée, il domicilie sa nouvelle société, la "St Josaphat and Co's Continental Telegraph"L'Information mondialisée, par Michael Beaussenat Palmer et Aurélie Aubert, page 240, dans une des pièces du bâtiment de la Bourse de Londres, avec qui il a signé un contrat pour télégraphier chaque jour sur le continent les cours d'ouverture et de clôture. Le câble transmanche est presque achevé. Son seul employé, F.J. Griffiths, a douze ans. Quelques mois après, un deuxième câble relie Douvres et Calais.

Reuters d'abord spécialisé dans les nouvelles commerciales et financières Les nouvelles du marché des céréales deviennent une activité importante de Reuters à partir d', grâce aux deux câbles sous-marins menant à Londres. L'abrogation des Corn Laws protectionnistes a créé un appel d'air pour les céréales d'Amérique mais aussi d'Ukraine, via la mer Noire et la Baltique.. Reuters suit ainsi l'sctivité des ports d'Odessa, Gdansk, Hambourg, Szczecin, Anvers. Chacun d'eux approvisionne un arrière-pays plus vaste, et plus rapidement qu'avant, grâce au chemin de fer. Les pénuries ou excédents, et écarts des prix des céréales d'une ville à l'autre, peuvent être connus plus vite, par le maillage télégraphique international. C'est la raison de l'accord informel (aucun document n'a été conservé) passé en 1856L'Information mondialisée, par Michael Beaussenat Palmer et Aurélie Aubert, page 241 avec Charles-Louis Havas et Bernhard Wolff, strictement limité aux informations sur la finance et les matières premières. Ces dernières sont en très forte demande en raison de la croissance économique mondiale des années 1850. La création monétaire sous forme de billets de banque est alors balbutiante et très dépendante des stocks de métaux précieux, et ceux-ci ont été dopée par les ruées vers l'or d'Australie et de Californie. Reuters diffuse des télégrammes d'une centaine de villes et offrira dès le milieu de la décennie suivante de nombreuses cotations locales pour les céréales (20), le coton (17), les produits tropicaux (15) ou les métaux (10).

La croissance fulgurante du télégraphe a lieu aussi en Angleterre, le long du chemin de fer. Pour en faire la promotion, les compagnies anglaises de télégraphe vendent leurs propres services de nouvelles, à une presse en pleine expansion : près de 120 journaux régionaux anglais y souscrivent. Reuters a dès 1857, parmi ses clients, le quotidien russe des matières premières, Posrednik, mais aucun média britannique avant 1858. Seule exception, le , le Times de Londres devient client du tout nouveau service Reuters sur les navires et cargaisons en provenance de l'Orient, fourni via le Lloyds Autrichien à Trieste"The new Siamese twins", par JOHN ENTWISLE, archiviste de Reuters, dans la revue de l'entreprise . Le Times a par ailleurs déjà son propre réseau de correspondants : Proche-Orient, Inde, Chine, États-Unis. Et un service de courrier privé pour l'Europe de l'Est, depuis 1838, qui passe par Trieste et l'Autriche à partir de 1845.

William Howard Russell, le reporter du Times, a dénoncé l'inefficacité britannique lors de la guerre de Crimée, causant la chute du gouvernement de Lord Aberdeen, remplacé par Lord Palmerston. Reuters, resté à l'écart, découvre que cette guerre a passionné ses clients agricoles et financiers. Il tente de se rattraper lors de la Campagne d'Italie (1859), menée par la France contre l'Autriche. Reuters obtient à l'avance une copie d'un discours important de Napoléon III. Ce succès le décide à couvrir aussi l'actualité générale, avec deux premières dépêches sportives en 1860. Puis c'est la culture: Les Misérables de Victor Hugo se vend bien au Portugal, annonce Reuters en .

Cette diversification est facilitée par le traité signé avec Wolff et Havas en juillet 1859, pour échanger les informations politiques et militaires. Chacun des signataires obtient, dans sa zone, l'exclusivité des dépêches des deux autres. Purement confiné au Vieux-Continent, ce cartel des agences de presse ne dit rien sur les deux Amériques, l'Asie et l'Afrique. Reuters s'en servira pour ses conquêtes lointaines, comme il avait déjà utilisé l'accord européen de 1856 sur la finance et les matières premières.

Guerre de Sécession : la presse anglaise obtient la création d'une agence coopérative Dès 1856, le financier américain Cyrus West Field suggère un câble télégraphique transatlantique. Reuters vend au Times de Londres une offre sur les marchés financiers américains, peu après le krach new-yorkais d'octobre-décembre 1857. Un premier câble transatlantique est posé le , mais est rapidement détérioré. Son remplacement va prendre huit ans et nourrir les spéculations. Pourtant, l'Europe se passionne pour les prémices de la guerre de Sécession, depuis les conflits sanglants du Bleeding Kansas en 1854. La fin prévisible de l'esclavage risque d'assécher en coton l'industrie anglaise, qui fabrique la moitié du textile mondial, alors que les deux-tiers de l'offre de coton brut sont cultivés dans le Sud des États-Unis. Cette dépendance est "cause d'inquiétude que le développement de la culture dans l'Inde tendrait à diminuer", note dès 1858 un professionnel de Liverpool. Selon lui, les importations anglaises de coton indien ont déjà doublé en 15 ans"De l'industrie moderne", par François Verdeil, page 343, Éditions V. Masson, 1861 . Le Bombay Times reçoit un service Reuters dès , mixant le télégraphe et les navires pour transmettre les informationsThe Medium and Its Message: Reporting the Austro-Prussian War in the "Times of India" par Amelia Bonea, page 176 . Mais de Londres, les journalistes de Reuters ont parfois du mal à distinguer l'impact des nouvelles américaines : le raid de 1859 mené par l'abolitionniste John Brown sur l'arsenal fédéral d'Harpers Ferry."Breaking News: How the Wheels Came off at Reuters", par Brian Mooney et Barry Simpson, page 6 est par exemple noyé au fond d'un télégramme parlant de nouvelles insignifiantes.

Reuters doit aussi tenir compte aussi de la croissance explosive de la presse régionale anglaise. Le tirage du Times de Londres est dépassé par celui du Guardian de Manchester, abonné à Reuters dès , ou du The Scotsman d'Édimbourg. Basés tous deux dans des régions textiles, ils sont devenus quotidiens en 1855, l'année de l'abolition de la taxe sur les journaux et de la création du Daily Telegraph, premier quotidien à un pence, et premier du pays par le tiragequi frôlera bientôt les exemplaires, en 1870 "The New Cambridge Modern History: Volume 10, The Zenith of European Power, 1830-70", par J. P. T. Bury, 1960", page 454 . Le Liverpool Mercury devient aussi client"Politics, Publishing and Personalities: Wrexham Newspapers, 1848-1914", par Lisa Peters, page 14 puis quotidien en 1858.. En , il s'inquiète : seul un tiers du coton américain peut être remplacé par les autres pays producteurs"Lancashire and the American Civil War" dans le Liverpool Mercury du 28 mai 1861 .