Le Dodécanèse italien, également connu sous le nom d’Îles italiennes de l'Égée (en et en ) ou de Possessions italiennes de l'Égée (en ), était une colonie du royaume d'Italie composée de douze îles principales et située dans la Mer Égée, au sud-ouest de la Turquie. Conquis durant la guerre italo-turque, l'archipel du Dodécanèse est resté possession de Rome entre 1912 et 1943 (de fait) ou 1947 de droit.
Conquête de l'archipel par l'Italie
thumb|left|upright|Le président du conseil italien Tommaso Tittoni. Le Dodécanèse est occupé par le royaume d'Italie lors de la guerre italo-turque de 1912. La signature du traité d'Ouchy, qui met fin au conflit, prévoit une restitution, à terme non-précisé, de l'archipel à l'Empire ottomanLe traité d'Ouchy (1912), également connu sous le nom de Premier traité de Lausanne. L'imprécision du traité et le contexte international instable (guerres balkaniques puis Première Guerre mondiale) permettent à Rome d'établir une administration provisoire sur Rhodes et les îles environnantes.
En 1919, un accord entre le Premier ministre grec Elefthérios Venizélos et le ministre des Affaires étrangères italien Tommaso Tittoni ouvre la possibilité d'une cession des îles du Dodécanèse (majoritairement peuplées de Grecs) au royaume de Grèce, à l'exception de Rhodes. Cependant, la guerre gréco-turque, la défaite de l'armée hellène face aux forces de Mustafa Kemal Atatürk et la disparition de l'Empire ottoman permettent à l'Italie de ne mettre en vigueur ni le traité d'Ouchy, ni l'accord Venizélos-Tittoni.
Finalement, le traité de Lausanne de 1923, qui met un terme à la guerre d'indépendance turque, voit Ankara abandonner toute revendication sur le Dodécanèse, qui passe officiellement sous domination italienneTexte du Lausanne (1923). Le Dodécanèse devient alors une colonie de l'Italie fasciste, qui la dénomme « Possessions italiennes de l'Égée » ().
L'installation italienne dans le Dodécanèse s'explique par des raisons stratégiques, l'Italie cherchant à étendre son empire colonial en mer Méditerranée sur la route de l'Érythrée et de la Somalie italiennes. Les îles de Leros et de Patmos deviennent alors des bases pour la Marine royale italienne.
Administration coloniale La politique d'italianisation À partir de 1923, le gouvernement italien met en place une politique d'italianisation des populations de l'archipel et cherche à faire du territoire une voie d'accès vers la Grèce et le Levant. Le premier gouverneur général du Dodécanèse, (1923-1936), octroie des terres aux colons italiens venus s'installer dans l'archipel. Désireux de fondre les populations grecques, turques, juives et italiennes de l'île, il encourage dans le même temps les mariages mixtes entre indigènes et colons.
thumb|Cesare Maria De Vecchi (ici, au centre de la photo) est le second gouverneur italien du Dodécanèse. En 1929, des bourses d'études à l'Université de Pise sont créées pour les étudiants de l'archipel afin de propager la langue et la culture italienne au sein de la populationAegeannet, The Dodecanese under Italian Rule. Dans le même temps, le rite uniate est interdit dans les cérémonies catholiques afin de rapprocher les coutumes des indigènes de celles de la métropole. Les autorités italiennes tentent également, mais sans succès, de limiter l'influence du Patriarcat œcuménique de Constantinople en mettant en place une église orthodoxe autocéphale dans l'archipel.
Les organisations fascistes comme l'Opera Nazionale Balilla se développent dans les îles et l'italianisation des noms de familles est encouragée par les autorités coloniales. Malgré tout, les populations de l'archipel ne reçoivent pas la pleine citoyenneté et ne sont pas forcées à intégrer les forces armées italiennes.
Sous le gouvernorat de Cesare Maria De Vecchi, de 1936 à 1940, l'effort d'italianisation s'intensifie. L'usage de la langue italienne devient obligatoire dans l'éducation et la vie publique, le grec passant au rang d'option facultative en classe. Le système de municipalités fascistes (comune) est mis en place dans les îles à partir de 1937, et de nouveaux Podestats sont nommés. Enfin, en 1938, les lois raciales italiennes sont introduites dans le Dodécanèse en même temps qu'une série de décrets harmonisant la législation locale avec le droit italien.
La politique de peuplement La volonté du gouvernement italien d'établir des colons dans l'archipel connaît un succès limité. En 1936, il y a seulement dans le Dodécanèse sur une population totale de et la plupart des colons habitent les îles de Rhodes (pour 80 %) et de Leros. À Rhodes et à Kos, la majorité des colons sont des agriculteurs alors que les Italiens de Leros sont plutôt des employés de l'armée qui vivent dans la cité de Portolago (aujourd'hui Lakki). Outre ces colons, approximativement et marins italiens sont basés dans le Dodécanèse, en 1940.
Après l'annexion de l'archipel par la Grèce en 1947, la majorité des Italiens a choisi d'être rapatriée en métropole et ceux qui ont choisi de rester dans l'archipel se sont rapidement assimilés à la population grecque.
Campagnes archéologiques thumb|left|upright=1.5|Le Palais du Grand-Maître de l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean. D'après Benito Mussolini, Rhodes et le Dodécanèse n'ont fait que « retrouver la mère patrie » lorsque l'Italie les a annexés car l'archipel a longtemps appartenu à l'Empire romain, et l'Italie fasciste utilise cet argument pour légitimer sa présence dans l'Égée. Dans les années 1930, des fouilles sont donc organisées afin de mettre au jour des traces d'implantation romaine et renforcer ainsi les liens entre l'Italie et sa colonie.
Le gouvernement fasciste entame une campagne de restaurations visant à mettre en valeur le passé « italien » du Dodécanèse. Considérant l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem comme « italien » (alors que la lingua franca en était le français), les autorités coloniales font restaurer le palais des grands maîtres de l'Ordre dans les années 1930.
Constructions et aménagements Benito Mussolini désire faire du Dodécanèse une vitrine de l'empire colonial italien et y met en œuvre une politique de grands travaux très importanteMarc Dubin, Rough Guide to the Dodecanese & East Aegean islands, Rough Guides, 2002, p. 437. De nouvelles routes, des constructions massives répondant aux critères de l'architecture fasciste, des aqueducs, des centrales électriques et des hôpitaux sont ainsi édifiés, parfois avec une main-d'œuvre forcée.
Aujourd'hui encore, certaines traces de cette politique de grands travaux sont visibles dans l'archipel in Italian : thumb|L'église San Giovanni de Rhodes. Le Grande Albergo delle Rose (aujourd'hui Casino Rodos) construit par Florestano Di Fausto et Michele Platania en 1927, qui mêle les styles arabe, byzantin et vénitien ; La Casa del Fascio de Rhodes, édifiée en 1939 dans un style typiquement fasciste. Elle sert aujourd'hui de mairie ; L’Église catholique San Giovanni, reconstruite en 1925 par Rodolfo Petracco pour succéder à la cathédrale des chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; Le Teatro Puccini de la ville de Rhodes, aujourd'hui Théâtre national, bâti en 1937 ; Le Palazzo del Governatore, construit en 1927 dans un style vénitien. Il abrite aujourd'hui les bureaux de la Préfecture du Dodécanèse ; Le Villaggio rurale San Benedetto, aujourd'hui Kolymbia, est édifié en 1938 pour servir de village modèle bénéficiant de tous les services modernes ; La Communité de Portolago, aujourd'hui Lakki, sur l'île de Leros, bâtie en 1938 dans un style typiquement Art déco italien.
Les Italiens établissent par ailleurs le premier cadastre du Dodécanèse. Ils y introduisent le tourisme de masse, notamment à Rhodes et à Kos. Malgré tout, les plus petites îles de l'archipel sont peu touchées par les efforts de transformation du colonisateur et restent sous-développées.
Projets d'expansion
thumb|Les régions grecques occupées par l'Italie durant la Seconde Guerre mondiale entre 1941 et 1944, apparaissent ici en bleu (le Dodécanèse italien est en bleu foncé). Grâce à la signature des accords de Saint-Jean-de-Maurienne de 1917, l'Italie obtient, une fois la Première Guerre mondiale terminée, une zone d'influence dans la région d'Antalya, en Turquie. Rome occupe alors brièvement la ville et sa région mais la victoire des nationalistes turcs durant leur guerre d'indépendance chasse les Italiens de leur zone d'occupation.
Durant la Seconde Guerre mondiale, les autorités fascistes cherchent à incorporer les Cyclades et les Sporades dans leurs possessions égéennes. Cependant, les Allemands préfèrent créer un État grec fantoche, et comme ils l'ont déjà diminué au profit de leur alliée la Bulgarie, ils ne sont pas prêts à concéder les îles égéennes à l'Italie. Les Cyclades étant placées sous occupation italienne, Rome se prépare malgré tout à l'annexion des îles.
Fin de l'influence italienne Après la capitulation de l'Italie en , l'archipel italien devient l'enjeu de la campagne du DodécanèseDubin (2002), p. 438: la Grande-Bretagne se lance dans la conquête de l'archipel en vue de déstabiliser les régimes collaborateurs des Balkans, avec la possibilité d'ouvrir ultérieurement un front contre l'Allemagne alternatif à la France, et de convaincre la Turquie de rejoindre le camp des Alliés. Faute de soutien des États-Unis, les Britanniques subissent une défaite cuisante face aux Allemands. Même après la retraite allemande de Grèce continentale en 1944, le Dodécanèse reste occupé jusqu'à la fin du conflit, en 1945, avec des conséquences tragiques.
Le refus américain d'épauler les Britanniques, par la voix de Harry Hopkins (conseiller de Roosevelt), a des raisons géopolitiques dépassant largement le cadre du Dodécanèse. La défaite des Britanniques met fin à leurs espoirs de débarquer dans les Balkans pour y rétablir les régimes politiques d'avant-guerre dont les États-Unis ne voulaient plus, ce qui oblige Churchill face à Staline, lors de la conférence de Téhéran et en octobre 1944 à Moscou, à renoncer à toute prétention sur l'Europe de l'Est en échange de la garantie de conserver la Grèce dans la zone d'influence britannique en dépit de sa puissante résistance communiste et au prix d'une guerre civilePascal Boniface, Le grand livre de la géopolitique : les relations internationales depuis 1945 - Défis, conflits, tendances, problématiques, ed. Eyrolles, 2014.
Dans le contexte de la Shoah, l'échec britannique scelle le sort des Juifs qui y vivaient et donne aux nazis l'opportunité d'étendre la mise en œuvre de la solution finale à ces îles : membres de la très ancienne communauté juive de Rhodes ont été ainsi raflés par la Gestapo en et seulement quelque 160 d'entre eux ont survécuRaul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Fayard, Paris 1988, ..
Sur le plan tactique, les Allemands capturent soldats britanniques et Italiens, et passent par les armes plusieurs dizaines de résistants grecs qui avaient aidé les Alliés. Le , ils exécutent aussi le gouverneur italien de l'île, le colonel Felice Legio, suivant un ordre d'Adolf Hitler d'abattre tous les officiers italiens capturés. Les prisonniers de guerre italiens et britanniques sont par ailleurs transférés vers l'Europe continentale par les Allemands dans des embarcations de fortune. Cela conduisit à plusieurs accidents, dont le naufrage de l’Oria SS le . Plus de Italiens sont morts lorsque le navire a coulé dans une tempêteJeffrey Holland, The Aegean Mission: Allied Operations in the Dodecanese, 1943, Greenwood Press, London, .
Enfin, sur le plan juridique, le Dodécanèse reste, durant l'occupation allemande, sous la souveraineté nominale de l'Italie (soit le royaume italien aux yeux des Alliés, mais la République sociale italienne aux yeux des Allemands) ; il est de fait soumis à la juridiction militaire allemande (Militärverwaltung).