La bataille d'Argentoratum (nom de Strasbourg dans l'empire romain) ou bataille de Strasbourg, du mois d', oppose une armée romaine commandée par le César de l'Empire d'Occident Julien et les guerriers rassemblés par une confédération d'Alamans conduite par le roi Chnodomar.
La bataille de Strasbourg est le point culminant des campagnes menées par Julien en 356 (d'Autun à Cologne) et 357 visant à chasser les barbares de Gaule et à rétablir la ligne de défense (limes) le long du Rhin, gravement endommagée pendant la guerre de 350-353 entre l'usurpateur Magnence et l'empereur Constance II.
Bien que les Alamans soient trois fois plus nombreux, cette bataille s'achève par une victoire romaine. Les Alamans sont rejetés au-delà du Rhin, alors qu'ils étaient présents dans l'est de la Gaule depuis le début des années 350.
Contexte Situation politique et militaire au milieu du thumb|left|300px|Nord-est de la Gaule et frontière rhénane de l'Empire du temps de Julien. Au cours du règne de Constantin entre 310 et 337 la frontière rhénane de l'empire romain d'Occident connaît une paix relative après les troubles du . Ceux-ci ont en particulier été marqués par l'abandon de la région du Neckar aux Alamans, une confédération hétérogène de tribus germaniques parmi lesquelles se trouvent notamment les Suèves, Quades et Teutons, qui lancent régulièrement de là des raids pour piller la rive gauche du Rhin.
À la mort de Constantin en 337, quatre successeurs se disputent le pouvoir. La Gaule est d'abord sous le contrôle de Constantin II jusqu'à sa mort en 340 lorsqu'il essaie d'envahir l'Italie appartenant à Constant Ier. Ce dernier récupère la Gaule, mais est tué en 350 par l'usurpateur Flavius Magnus Magnentius, qui est en guerre avec Constance II jusqu'à la victoire finale de ce dernier en 353. Ces trois ans de guerre sont lourds de conséquences pour la Gaule. En effet, pour combattre Constance II, Magnence a emmené la plupart des troupes qui défendaient la frontière rhénane, laissant le champ libre aux Francs et aux Alamans. Certains auteurs antiques insinuent en outre que Constance II lui-même incite ces derniers à piller la Gaule, même si la véracité de cette affirmation n'est pas établie. Au cours de cette période, un chef alaman nommé Chnodomar mène un raid particulièrement dévastateur au cours duquel il pille quarante-cinq cités, dont Cologne.
Constance II parvient à faire la paix en 354 avec les rois alamans Gundomadus et Vadomarus, mais pas avec Chnodomar et les Alamans conservent le contrôle des deux rives du Rhin de Mayence à Bâle. Afin de défendre la frontière rhénane, Constance II nomme césar son cousin Julien en 355 et l'envoie en Gaule.
Campagne de 356 Au début de l'année 356, Julien quitte Vienna (Vienne) et force les Alamans à lever le siège d'Augustodunum (Autun) avant de rejoindre Durocortorum (Reims). De là il se dirige vers l'est avec l'intention de chasser les Alamans de la rive gauche du Rhin, mais son inexpérience le fait tomber dans une embuscade près de Decem Pagi au cours de laquelle l'armée échappe de peu à la destruction. Il poursuit néanmoins sa route et remporte une victoire à Brocomagus (Brumath). Cette victoire incite les Alamans à lui offrir une trêve, lui permettant de se diriger vers le nord pour affronter les Francs. Après avoir repris Colonia Agrippinensis (Cologne) et reconstruit son enceinte, il fait la paix avec ceux-ci avant de retourner pour l'hiver à Agendicum (Sens).
Du fait du manque de ressources locales, Julien doit disperser son armée le temps de l'hivernage. Selon Ammien Marcellin Julien s'installe à Senonas, une "cité opportunément placée". La localisation de l'endroit fait débat, et l'on a longtemps traduit Senonas par Sens, qui est alors le chef-lieu de la province de Lyonnaise quatrième. Une autre candidate sérieuse, et plus plausible, serait la petite ville de Senon dans la Meuse, non loin de Verdun. Les Alamans y voient alors une opportunité de l'éliminer alors qu'il est isolé avec peu de troupes. Leur attaque échoue néanmoins et ils doivent se retirer après un mois de siège.
Campagne de 357 La campagne de 357 est une opération de plus grande envergure, planifiée par Constance II. Elle doit mettre en œuvre deux corps d'armées : tandis que Julien avance vers le Rhin depuis l'ouest en passant par Tres Tabernæ (Saverne), le maître de l'infanterie Barbatio, stationné à Augusta Vindelicorum (Augsbourg) avec vingt-cinq milles hommes, doit traverser le Rhin au sud de l'Alsace et remonter celle-ci vers le nord, afin de prendre les Alamans en tenailles. Il est prévu que les deux armées se rejoignent au sud d'Argentoratum et construisent un pont pour renforcer le contrôle de la rive droite.
Alors que les deux forces se sont mises en mouvement, un groupe de pillards germanique passe entre les deux pour attaquer Lugdunum (Lyon). Cette incursion ralenti Julien, qui doit détacher des forces pour les intercepter. Barbatio l'accuse par ailleurs d'avoir envoyé ces soldats pour l'attaquer et s'emploie dès lors à faire échouer la campagne de Julien. Il brûle ainsi le ravitaillement devant permettre la reconstruction des fortifications de Saverne ainsi que les navires permettant de traverser le Rhin. Julien parvient néanmoins à contourner ces obstacles en prenant ce dont il a besoin aux Alamans et, tandis qu'il reconstruit Saverne, ses auxiliaires massacrent les colons alamans retranchés sur les îles du Rhin.
De son côté, Barbatio rencontre moins de succès : tombé dans une embuscade près de Strasbourg, il bat en retraite précipitamment en abandonnant ses bagages et le pont à moitié construit, qui est détruit par les Alamans. Il retourne ensuite à Augsbourg, laissant Julien seul pour faire face aux Alamans. Informé, Chnodomar convainc les autres rois alamans de s'unir afin de battre Julien en profitant de leur supériorité numérique. Il n'est pas impossible que l'ensemble de ces manœuvres aient été un plan délibéré de Constance II afin de se débarrasser de son cousin, dont il se méfie : l'empereur aurait ainsi pu ordonner à Barbatio de saboter les efforts de Julien puis de l'abandonner. D'après les auteurs antiques il connaît également Chnodomar, qu'il avait déjà incité à attaquer son rival Magnence quelques années plus tôt.
Chnodomar fait alors envoyer un message à Julien où il affirme que la rive gauche appartient de droit à son peuple et demande à Julien de se retirer. Ce dernier ne répond pas immédiatement mais termine d'abord les fortifications de Saverne. Finalement, au milieu du mois d'août, le 14 ou le 24, il décide de na pas attendre les Alamans derrière ses fortifications mais de se porter à leur rencontre pour les affronter en terrain ouvert, malgré son infériorité numérique.
Champ de bataille thumb|upright=3.4|center|alt=Photographie d'un champ de terre retournée en hiver avec des arbres sans feuille et un ciel nuageux|Vue panoramique vers le sud-est depuis la colline du Stimmelsberg à Oberschaeffolsheim, qui surplombe le champ de bataille (en bas, au centre) avec en arrière-plan, la cathédrale de Strasbourg (sur l'horizon, à gauche) à l'emplacement d'Argentoratum, et l'ancienne voie romaine recouverte par la route nationale 4 le long des bâtiments et des pylônes électriques (au centre et à droite). L'historiographie ancienne situe le site de la bataille d'Argentoratum à mi-chemin entre Oberhausbergen, Ittenheim et Stutzheim. Cette localisation est invalidée en 1963 par Jean-Jacques Hatt et Jacques Schwartz, qui proposent de plutôt situer le champ de bataille au sud d'Oberhausbergen, entre le village et la Bruche. Cette proposition fait consensus et n'a pas été remise en cause depuis.
Le champ de bataille est situé à environ cinq kilomètres au nord-ouest de Strasbourg. Son côté nord est délimité par un ruisseau, l'actuel Musaubach, bordé par une forêt. À la lisière sud de celle-ci court la route reliant Strasbourg à Saverne, actuelle route nationale 4.
Forces en présence Alamans L'alliance des tribus alamanes est dirigée par Chnodomar. Ce chef expérimenté a déjà battu l'armée du césar Magnus Decentius en 350 et, au début de la campagne de 357, celle de Barbatio. Son neveu Serapio, qui le seconde, commande l'aile droite. Les cinq autres rois alamans, Vestralpus, Urius, Ursicinus, Suomarius et Hortarius, sont décrits comme étant entièrement subordonnés à Chnodomar. Le reste de la structure de commandement de l'armée germanique est composé de dix princes régionaux (regales) et de nobles (optimates), qui commandent l'armée dans les échelons inférieurs. Celle-ci ne semble toutefois avoir qu'une confiance limitée en ses chefs : les guerriers alamans exigent que les rois descendent de cheval avant la bataille afin de les empêcher de fuir en cas de défaite.
Le nombre exact de guerriers alamans est sujet à débat. Le chiffre de guerriers, indiqué par Ammien Marcellin est souvent considéré comme étant exagéré, faisant référence à l'ensemble des Alamans présents, non combattants compris, ou à l'ensemble des guerriers alamans disponibles, qu'ils participent ou non à la bataille. Partant du principe que les combattants ne représentent que vingt à vingt-cinq pour cent des armées germaniques, Delbrück propose ainsi un nombre compris entre six et dix mille guerriers. Drinkwater évoque plutôt hommes, estimation plus cohérente avec le nombre de nobles présents et le décompte des corps par les Romains après la bataille.
Alors que l'armée romaine est uniquement composée de professionnels, celle des Alamans comprend des soldats de métiers, à savoir les nobles et leur suite, auxquels s'ajoutent des hommes libres enrôlés. L'armement est aussi plus hétérogène et dépend généralement du rang social, les nobles étant mieux équipés que les hommes libres. Toutefois, au sein de la suite des nobles, certains guerriers ne portent pas d'armure par choix, afin de conserver une meilleure agilité. De même, bien qu'ils puissent disposer de spatha, beaucoup de guerriers alamans lui préfèrent la lance, la hache et le scramasaxe.
Les Alamans sont moins rompus que les Romains à effectuer des manœuvres complexes au sein d'une grande armée, raison pour laquelle ils évitent habituellement les batailles rangées contre les légions. Ils disposent toutefois de tactiques spécifiques mêlant fantassins et cavaliers, les premiers étant entraînés à attaquer les chevaux de la cavalerie adverse pendant que les seconds occupent le cavalier.
Romains L'armée romaine est commandée par le césar Julien. Si celui-ci semble avoir beaucoup étudié l'art de la guerre dans les livres, son expérience de la guerre est néanmoins réduite. Julien peut cependant bénéficier d'un second très expérimenté en la personne du maître de cavalerie Severus, qui commande l'aile gauche.
Il y a consensus pour estimer que l'armée de Julien compte entre treize et quinze mille hommes. Il dispose ainsi d'éléments provenant des légions des Primani, Moesiaci Iovani, Herculiani, Armigeri Defensores, Martenses, Legio I Flavia Pacis, Legio I Martia, Ballistarii Dafnenses et Tungrecani. S'y ajoutent sept unités d'auxilia palatina, les Celtae, Petulantes, Cornuti, Bracchiati, Regii, Heruli et Batavi. La cavalerie est composée de deux vexillations des Equites catafractarii, de trois vexillations des Equites dalmati et d'autres vexillations des Equites sagitarii et des Clibanarii.. Enfin, la garde rapprochée de Julien est quant à elle composée de trois cent soixante hommes des Equites scutarii et Equites gentiles. Il s'agit dans l'ensemble d'unités expérimentées, voire d'élite, bien entraînées et habituées à combattre ensemble, ce qui compense leur faiblesse numérique.